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Titouan Lamazou, sous le vent

Publié le , par Anne Doridou-Heim

Portrait d’un artiste intuitif et sensible, témoin concerné de son temps et qui vit d’allers-retours entre la mer et la peinture.

Titouan Lamazou en séance de pose, près de Tombouctou.© Bruno Pellarin Titouan Lamazou, sous le vent
Titouan Lamazou en séance de pose, près de Tombouctou.
© Bruno Pellarin

À deux pas du bassin de la Villette et de la promenade Éric-Tabarly, par une matinée venteuse et pluvieuse, Titouan Lamazou accepte de nous ouvrir les portes de son atelier parisien. Avec retenue, il dévoile son travail, montrant plutôt qu’expliquant. Il a le regard clair qui porte au loin, l’envie de partir ancrée au fond des yeux. Marin, peintre, photographe, écrivain et témoin, il incarne toutes ces personnalités à la fois et ne comprend pas pourquoi cela peut surprendre. Notre société veut mettre les gens dans des cadres exigus, lui les repousse. S’il a certes quitté la course au large alors en pleine gloire pour reprendre ses pinceaux, il n’a pas pour autant renoncé à sa liberté. L’homme a pleinement conscience que son choix d’une peinture nomade n’est pas véritablement en adéquation avec les motivations de l’art contemporain, mais c’est son mode de vie qui a induit ce travail. Et ce choix, il le revendique ! Alors, il raconte comment il s’est inscrit aux beaux-arts de Marseille à 16 ans, avant de les abandonner pour partir «faire du bateau-stop». Nous sommes dans les années 1970, celles de tous les possibles.
 

Titouan Lamazou au large de Tombouctou, Mali, 2014. © Thomas Derville
Titouan Lamazou au large de Tombouctou, Mali, 2014.
© Thomas Derville


Sa jeunesse – il est né à Casablanca en 1955 – a été nourrie par une abondante littérature de voyage, celle de Jack London bien sûr, et celle de Robert Louis Stevenson, l’auteur de L’Ile au trésor et surtout du Maître de Ballantrae, un roman d’aventures qui «englobe le monde dans une seule histoire». La découverte de Joseph Conrad viendra plus tard. «J’avais envie de leur musique», explique-t-il. Pour vivre, il loue ses services de matelot et peint des portraits aux terrasses des cafés. Liberté totale et hasard des rencontres. Mais est-ce vraiment le hasard ? Titouan Lamazou embarque pour deux ans sur le Pen Duick VI d’Éric Tabarly. La course au large a alors un côté pionnier qui fait écho à son indépendance, sans être relié par ordinateur… L’homme et la mer en face-à-face. Tout va très vite pour le jeune navigateur : il finit second de sa première course autour du monde, sponsorisée par la ville de Bordeaux. Animé par l’envie de gagner, il remporte en 1990 la première édition du Vendée Globe, la plus mythique du genre, en solitaire et sans escale. La même année, il gagne la Route du Rhum. Cinq années à sillonner. Sacré champion du monde de course au large pour la période 1986-1990, il fonde le trophée Jules Verne en 1991, avec sa copine Florence Arthaud. Puis, l’envie s’étiolant, il descend les voiles et reprend les pinceaux. Solitaire mais pas tant que ça, car son histoire artistique est jalonnée de rencontres.
 

Titouan Lamazou (né en 1955), Assietou welet Mahandou, 2013, région de Tombouctou, acrylique sur papier, 56 x 43 cm. © Titouan Lamazou
Titouan Lamazou (né en 1955), Assietou welet Mahandou, 2013, région de Tombouctou, acrylique sur papier, 56 x 43 cm.
© Titouan Lamazou

Un atelier idéal
«Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ; Mon paletot aussi devenait idéal ; J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal»… Comme le poète aux semelles de vent, Titouan Lamazou est libre, n’est propriétaire de rien, sinon de ses toiles, de ses pinceaux et de ses projets. Il mature depuis des années un rêve un peu fou qui est en train de prendre vie, celui d’un bateau-atelier sur lequel il embarquerait des chercheurs. «Aborder des territoires par la mer est une façon lente et naturelle qui crée des complicités… être accompagné d’historiens, de linguistes et d’anthropologues confère une dimension scientifique à mon approche intuitive et artistique.» Toujours la quête d’absolu, être dans le vrai. Des échanges constructifs avec Bénéteau sont en cours afin de rendre ce projet possible, et bientôt peut-être la réalisation d’un catamaran de 77 pieds (près de 25 mètres), réaménagé en atelier d’artiste. Ce bateau atypique se promènera sur toutes les mers et sera piloté par ses soins…
Un capitaine, peintre officiel de la Marine ! Le monde est son territoire, et la liste des pays visités est longue et belle. Avec l’Afrique, il vit une histoire qui le nourrit depuis plus de quinze ans. Le premier séjour à Tombouctou remonte à 1998. Premier livre et première exposition (musée des Arts décoratifs de Paris). La figure humaine est au cœur de ses recherches, et celle des femmes en particulier.

 

Titouan Lamazou, Nuit étoilée à Tiguidit, 2014, désert de l’Aïr, huile sur toile, 152 x 108 cm.© Titouan Lamazou
Titouan Lamazou, Nuit étoilée à Tiguidit, 2014, désert de l’Aïr, huile sur toile, 152 x 108 cm.
© Titouan Lamazou


Son exposition «Zoé Zoé. Femmes du monde», au musée de l’Homme en 2007-2008, représente l’aboutissement d’un projet initié en 2001 et qui l’a véritablement révélé artiste auprès du grand public. Les femmes le fascinent, «chacune est un monde en elle». Elles deviennent ses figures de proue, peintes avec finesse et sensibilité… Des centaines de visages, croisés là-bas et exposés ici dans la lumière des galeries et musées français. En 2011, parti à la rencontre des femmes victimes des conflits au Congo-Kinshasa, il rassemble témoignages, photographies et peintures et les publie dans Ténèbres au paradis. Dignité et sensibilité. Son travail se fait militant, il aspire à faire valoir leurs droits et fonde Lysistrata, une association à but non lucratif. Au Mali, il monte un projet éducatif original avec des écoliers, les mettant en relation avec de jeunes Français. Si le décalage est immense entre les salles de classe, les rires sont les mêmes… L’année dernière, il a voulu revenir à Tombouctou, malgré ou plutôt à cause de la guerre. Il souhaitait retrouver Aïcha, Alfaky, Mariam, Assietou, et «reprendre le fil de l’histoire de ces peuples touareg, songhay, arma et peul». De magnifiques portraits sont nés, réunis dans un nouvel ouvrage, Retour à Tombouctou, publié chez Gallimard, partenaire fidèle depuis le tout premier carnet de voyage, paru en 1998. Lors de la première escale, l’artiste avait été charmé par la douceur de vivre à l’ombre des dunes du Sahara et par l’hospitalité de ses hôtes. Il voulait les retrouver, reprendre leur histoire. Nomades hier, réfugiés aujourd’hui, parqués dans des camps aux frontières de leur désert, victimes de la guerre. Titouan Lamazou se sent plus que jamais concerné et pose les questions de notre responsabilité. Artiste de l’Unesco pour la paix depuis 2003 – pour «son engagement personnel et en sa qualité de peintre, d’écrivain et de photographe en faveur des femmes et de l’affirmation de leurs droits» –, il a pu accéder aux zones rouges du Niger et du Mali en obtenant les autorisations nécessaires et, avec un soutien militaire, se rendre dans les régions sensibles du Sahel. Là, il s’est retrouvé seul à nouveau sous la voûte étoilée, et a eu envie de la peindre, une véritable émotion. Un peu de douceur dans un monde qui s’effrite. Que ce soit au Mali, au Congo, où il partage les ateliers de Chéri Samba et de Moke, avant de publier Congo-Kinshasa en 2001, dans les déserts avec Raymond Depardon, sur les photographies duquel il dessine et peint, chez les Aborigènes d’Australie ou encore avec les Afghanes, Titouan Lamazou avance à son rythme, sans se justifier, mais en se retournant et en laissant à chaque fois un peu d’âme.

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