Sylvain Amic, porte-étendard du patrimoine normand

Le 24 novembre 2017, par Anne Doridou-Heim

La sixième édition du «Temps des collections», exceptionnelle par son amplitude, invite à une discussion avec l’initiateur de ce projet. En tout enthousiasme.

Sylvain Amic devant Le Cheval majeur de Raymond Duchamp-Villon, au musée des beaux-arts.
DR

Une heure passée avec cet homme débordant de projets, courant entre un TGV et un avion, suffit à s’en convaincre : Sylvain Amic est à l’opposé de l’image aujourd’hui surannée du conservateur un peu guindé, installé dans un bureau sentant le XIXe siècle et l’encaustique. Sans renoncer aux manifestations exceptionnelles, portées par des noms séduisants, que beaucoup de ses confrères affectionnent, le directeur des musées de Rouen jongle en parallèle avec les collections dont il a la charge, pour en révéler toute la beauté et la fierté. Cette sixième édition du «Temps des collections», organisée sur le thème de l’art nouveau avec les arts décoratifs à l’honneur  et uniquement les arts décoratifs , il la porte comme un fer de lance. Décryptage d’un pari ambitieux  et plus risqué  construit autour de trois directions  animation, fédération et coordination  et mû par un seul but : faire connaître.
Vous avez pris la direction des musées de Rouen en octobre 2011 : quel bilan dressez-vous de ces six années ?
À mon arrivée, j’ai rapidement constaté que pour somptueuses qu’elles soient, les collections du musée des beaux-arts de Rouen n’étaient pas mises en valeur. La rénovation des espaces datait de plus de vingt ans et tous les signaux commençaient à passer au rouge. Grâce à la création du festival Normandie impressionniste, qui a prouvé que l’on pouvait renouveler le regard sur un mouvement dont on pensait avoir tout dit, tout en maintenant une grande exigence muséale, et que l’on pouvait établir des partenariats avec de grandes institutions parisiennes et obtenir des prêts de musées internationaux, nous avons pu attirer la lumière. L’idée que la Normandie est une terre de patrimoine et que ce patrimoine n’est pas un boulet mais un fer de lance a fait son chemin. La ville et la métropole ont été très réactives et nous avons pu obtenir les financements nécessaires. Dans le cadre de la requalification des espaces publics du centre historique de Rouen, un véritable quartier des musées est en gestation, le futur «Cœur de métropole».

 

Émile Gallé, «vase aux liliacées et son couvercle», crayon, aquarelle et rehauts d’or, 44 x 27,9 cm, musée d’Orsay. © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)
Émile Gallé, «vase aux liliacées et son couvercle», crayon, aquarelle et rehauts d’or, 44 x 27,9 cm, musée d’Orsay.
© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Tony Querrec
Hector Guimard, motif de balcon de croisée, entre 1905 et 1907, fonte, 51 x 38,7 cm, musée d’Orsay. © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Stéphane Maré
Hector Guimard, motif de balcon de croisée, entre 1905 et 1907, fonte, 51 x 38,7 cm, musée d’Orsay.
© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Stéphane Maréchalle


Pourquoi attachez-vous une si grande importance aux collections ?
Nos collections sont notre atout, il est essentiel de fonder le projet muséal autour d’elles. C’est pourquoi, depuis plusieurs années, en plus d’une grande exposition annuelle  sur Picasso à Boisgeloup au printemps dernier (voir Gazette n° 23, pages 304 à 307 Picasso, créateur de formes)  nous organisons à l’automne une édition qui est un peu notre spécificité et que nous appelons «Le temps des collections». Il fallait d’abord redonner tout son lustre au musée des beaux-arts avant d’associer les «petits frères» voisins. Nous avons en tout huit musées qui réunissent presque tous les champs du savoir : il est essentiel de les faire connaître. Au printemps, le musée de la Faïence et celui du Secq des Tournelles ont été conviés : cet automne, nous allons encore plus loin et invitons la Corderie Vallois et la Fabrique des savoirs à se joindre à l’aventure.

 

Thonet Frères Vienne, «Chaise longue basculante n° 7500», 1880-1883, hêtre courbé, cannage, domaine du bois Buchet, à Lessac, Alexander von Vegesack.
Thonet Frères Vienne, «Chaise longue basculante n° 7500», 1880-1883, hêtre courbé, cannage, domaine du bois Buchet, à Lessac, Alexander von Vegesack.
© Andreas Sütterlin

Quels sont les projets en cours ?
Nous lançons simultanément trois investissements importants : la création d’un Centre de conservation, la rénovation de l’accueil et de l’accessibilité au musée des beaux-arts, et la fusion des musées des Antiquités et d’histoire naturelle. Ce dernier chantier est le plus vaste. Il s’agit de refonder ces deux musées en redéployant les collections sur l’ensemble du site Beauvoisine, qui, à Rouen, est historiquement le lieu du savoir. De nombreux éléments muséographiques d’origine ont été conservés, et nous font remonter, avec un charme indéniable, à l’origine même de la notion de musée. Pour autant, ces objets collectés au temps d’une pensée occidentale conquérante peuvent aujourd’hui être réinterrogés. Le 20 octobre dernier par exemple, nous avons inauguré la galerie des Amériques au sein du Muséum et confié à des représentants des Indiens Osages, de l’Oklahoma, et Kayapó, de la forêt amazonienne, le soin de choisir dans les collections les objets qui leur paraissent importants au regard de leurs propres cultures. Cette relecture peut s’étendre aux collections d’histoire naturelle en interrogeant les notions de biodiversité, voire aux fonds archéologiques réinterprétés au prisme d’une histoire «à parts égales». Nous sommes persuadés que les musées sont un instrument pour comprendre le monde, mais aussi pour débattre et aborder les grandes questions de notre temps.
Comment avez-vous monté les expositions qui s’ouvrent dans les cinq musées de la métropole rouennaise ?
Cette édition est d’une ampleur jamais atteinte, et j’en suis très heureux, parce que nous sommes partenaires d’une grande institution nationale : le musée d’Orsay, qui nous prête la majorité de ses collections art nouveau, celles qui sont visibles dans ses salles, mais aussi celles qui sont à l’abri des regards dans les réserves. Et fort de cette participation prestigieuse, nous avons associé les collections de la maison Christofle  désireuse de les diffuser depuis la fermeture de son musée , celles de French Lines, de l’Institut national de la Propriété industrielle, d’Alexander von Vegesack et de la Maison du Bois des Moutiers. Toutes ont une raison d’être présentes et vont entrer en résonance dans les cinq sites choisis pour leur histoire et leurs liens.

 

Christofle et Cie, «assiette à marrons chauds», 1868, métal argenté, h. 5,5 cm, diam 28 cm, musée d’Orsay. © Photo musée d’Orsay/RMN
Christofle et Cie, «assiette à marrons chauds», 1868, métal argenté, h. 5,5 cm, diam 28 cm, musée d’Orsay.
© Photo musée d’Orsay/RMN

Quelles sont les grandes lignes de cette programmation ?
Apparu dans l’Angleterre victorienne, le mouvement Arts & Crafts, en révolutionnant l’univers des arts décoratifs, est essentiel à toute la création européenne du début du XXe siècle (voir Analyse p. 320). Le choix de ce thème répond au fonds anglophile important du musée des beaux-arts. Gallé, Thonet et Guimard, en plus d’être des créateurs, étaient des entrepreneurs. Qui se souvient aujourd’hui qu’Émile Gallé était également céramiste ? Les ferronneries d’Hector Guimard vont parfaitement répondre à celles mises en scène au musée Le Secq des Tournelles, un lieu unique qui a récemment accueilli un autre magicien du fer, Julio González. Guimard est un représentant majeur de l’esthétique art nouveau et il est temps de redécouvrir d’autres pièces que ses entrées de métro parisien ! Il en est de même pour Mickaël Thonet, un Allemand d’origine modeste qui va lancer l’aventure industrielle du bois courbé et qui n’a bénéficié d’aucune exposition d’envergure en France depuis 1986, au musée d’Orsay. Ses meubles habiteront le temps de cette présentation la Fabrique des savoirs d’Elbeuf, un lieu dédié aux rapports entre art et industrie. Le fil conducteur est de montrer l’impact de l’aventure industrielle sur l’esthétique. Il est essentiel et ce ne sont pas les travaux de la maison Christofle qui me démentiront. Leur présence au musée industriel de la Corderie Vallois, un lieu de mémoire emblématique pour notre région, rappelle que les ateliers de l’orfèvre sont installés à Yainville, en Seine-Maritime.
Pas de hasard donc ?
Non en effet, tout est réfléchi pour faire sens, pour que le public normand prenne conscience de l’immense richesse de son patrimoine et de la formidable chance qu’il représente pour l’avenir. Les lieux sélectionnés l’ont été pour répondre à une répartition intelligente et afin que chaque exposition profite aux autres. C’est un pari, j’en ai conscience. Je souhaite prouver que les arts décoratifs peuvent attirer du monde et que les visiteurs ne vont pas se contenter du musée des beaux-arts, mais qu’ils auront envie d’aller découvrir d’autres lieux et d’autres créateurs. Cela a fonctionné avec la saison Picasso. 17 400 personnes sont venues au musée de la Céramique et 16 900 au Secq, c’est plus que leur fréquentation annuelle !
Je suis confiant.

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