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Spoliations, doutes et ombres

Publié le , par Vincent Noce

En 2014, un rapport sénatorial qualifiait d’«inacceptable et incompréhensible» le retard français en matière de restitution des biens culturels arrachés aux familles juives. Dans Le Monde, sous le titre éloquent «Des œuvres deux fois volées», Philippe Dagen pouvait écrire : «En Allemagne, des spécialistes recherchent les...

  Spoliations, doutes et ombres

 

En 2014, un rapport sénatorial qualifiait d’«inacceptable et incompréhensible» le retard français en matière de restitution des biens culturels arrachés aux familles juives. Dans Le Monde, sous le titre éloquent «Des œuvres deux fois volées», Philippe Dagen pouvait écrire : «En Allemagne, des spécialistes recherchent les provenances ; en France, pendant des décennies, rien n’a été accompli». L’État a reconnu ses torts, et promis d’y remédier. Un nouveau dispositif se met en place  avec la lenteur qui sied à la dignité de notre fonction publique. Par une coïncidence fâcheuse, les musées se trouvent traduits en Justice par les descendants du marchand René Gimpel, mort en déportation en 1945, qui leur réclament trois de ses Derain. L’audience du tribunal avait été pénible, les accusations de perfidie fusant de toutes parts. Ces crispations n’aident pas à imaginer des solutions communes, mais elles étaient difficilement évitables alors que les musées font patienter la famille depuis maintenant six ans. Néanmoins, le 29 août, le tribunal a rejeté sa revendication. Pour autant, il n’a pas retenu la prétention des musées de Troyes et Marseille de récuser sa demande, au motif qu’elle n’aurait eu que six mois après la Libération pour ester en Justice. L’argument paraissait d’autant plus surréaliste qu’ils prétendaient ne pas être sûrs de détenir les mêmes paysages que ceux de René Gimpel. Mais alors, comment les héritiers seraient-ils en faculté d’agir, faute de savoir où se trouve leur bien ? La mauvaise foi semble difficilement contestable, d’autant que, devant l’accumulation des éléments fournis, même le service des Musées de France avait admis que les peintures étaient bien celles acquises par le galeriste à Drouot en 1921, lesquelles se retrouvent dans ses registres dans les années quarante. Ces faits n’ont pas empêché les magistrats de considérer que «les incertitudes persistantes quant à l’identification des tableaux ne permettent pas d’appliquer les textes».

Le sens commun voudrait que tout bien extrait d’un foyer sous l’emprise des lois raciales ait forcément été spolié.

De plus, ils font reproche à la famille de n’avoir pas apporté «la preuve» de leur revente sous l’Occupation. Ils notent ainsi que sur des livres de comptes figure la mention «rendu à son propriétaire», sans tenir aucun compte des explications de l’intéressé sur le langage codé qu’il utilisait pour couvrir des ventes cachées, puisqu’il était interdit aux Juifs de commercer et que ses fonds alimentaient son action dans la Résistance en zone sud. La famille conserve ainsi le sentiment d’avoir à supporter seule le fardeau de la preuve. Les musées, qui ont acquis ces tableaux sans jamais se soucier de leur provenance, seraient ainsi absous. Les petits-enfants, eux, sont priés d’apporter la preuve formelle d’opérations clandestines, dont les témoins ont disparu  les victimes du nazisme seraient-elles conduites à une probatio diabolica ? Pourtant, il y a deux ans, un dessin de Tiepolo a bien été rendu aux héritiers Strauss, le gouvernement ayant eu la sagesse d’accepter une part de flou dans son historique et, tranchant pour une restitution dans des circonstances proches, la commission néerlandaise vient d’estimer que le doute devait jouer en faveur des victimes  et non profiter à l’État. Le sens commun voudrait que tout bien extrait d’un foyer sous l’emprise des lois raciales ait forcément été spolié  qu’il ait été pillé, dérobé ou même vendu, puisque aucune «vente libre» n’était imaginable pour ceux qui étaient ainsi traqués. Faute d’être le fait des magistrats, il reviendrait au pouvoir politique de poser cette clarification. La nouvelle mission gouvernementale prendrait tout son sens si elle parvenait à lever ces ambiguïtés, sources de conflits intenables avec les familles. La Convention de Washington de 1998, signée par la France, parlait de «solution juste et équitable». Encore un effort, manifestement.

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