Sites éternels. De Bâmiyân à Palmyre

Le 15 décembre 2016, par Emmanuel Lincot

Fruit d’une collaboration entre la RMN, le Louvre et Iconem, l’exposition présente, sous le haut patronage de l’Unesco, les splendeurs de sites archéologiques menacés en Orient.

Krak des Chevaliers, vue aérienne image 3D.
© Iconem, DGAM

Sensibiliser le grand public aux questions de patrimoine en danger par l’évocation de sites et de monuments emblématiques est rendu aujourd’hui possible par de nouvelles techniques de relevés photographiques et de traitements numériques de l’image. Elles révolutionnent notamment les pratiques de l’archéologie.
Lieux de mémoires
C’est dans la galerie sud-est du Grand Palais que le visiteur se laisse immerger sous la projection d’images de ces sites grandioses à 360 degrés. À ces images filmées sont intégrés de manière pédagogique des dessins, des gravures et des documents d’archives. Cet ensemble, non seulement nous renseigne sur l’ampleur des destructions commises, mais permet de reconstituer virtuellement et en 3D des lieux de mémoires plus que jamais vivants comme en témoignent ces milliers de photographies rapportées par des touristes qui, encore récemment, arpentaient le temple de Bêl à Palmyre ou découvraient la salle capitulaire du fameux Krak des chevaliers, en Syrie. Quatre sites essentiels ont été retenus par Jean-Luc Martinez, commissaire général de l’exposition et président directeur du Louvre : Khorsabad, capitale néo-assyrienne ayant joué un rôle majeur sous le règne de Sargon II au premier millénaire avant notre ère dans la province de Ninive ; Palmyre – haut lieu de la culture hellénistique et de la pensée néoplatonicienne à l’époque de la reine Zénobie –, halte incontournable située sur les Routes de la soie faisant le lien entre la Méditerranée et l’Euphrate ; la grande mosquée des Omeyyades de Damas (VIIe siècle), édifiée sur les ruines d’une ancienne basilique byzantine aux superbes mosaïques – allégorie de cet Éden que fut l’oasis de Damas, et que virent pour la première fois ces guerriers venus du brûlant et désertique Hedjaz : les Arabes. Le Krak des Chevaliers, enfin, bâti dans le contexte des croisades est aussi présent. Le «plus beau château du monde», aimait à dire Lawrence d’Arabie, ne cesse d’impressionner par l’intelligence des Hospitaliers qui en conçurent la structure.

 

Mosquée des Omeyyades, vue cour image 3D. © Iconem, DGAM
Mosquée des Omeyyades, vue cour image 3D.
© Iconem, DGAM


Empathie
Le procédé muséographique retenu ici est sans conteste de nature sensitive. Il s’agit de créer un effet d’empathie pour ce patrimoine déjà disparu ou menacé de l’être que corroborent les paroles parfois recueillies auprès de citoyens syriens et irakiens, archéologues ou profanes, touchés par plusieurs années de conflits. Didactique, l’exposition se présente sous la forme de quatre panoramas. Les aspects architecturaux, historiques et archéologiques sont ainsi abordés. La partie capitale de cette réflexion générale commence par l’évocation de la destruction volontaire de la statue géante du Bouddha à Bamiyan en mars 2001. Acte de vandalisme commandité par le régime des Talibans, chacun sait qu’il fut le prélude à l’assassinat programmé du commandant Massoud puis aux attentats du 11 Septembre. En somme, ce que l’on fait aux choses, on finit toujours par le faire aux gens. Et c’est bien parce que cette évidence traverse tout le champ de l’expérience humaine, dans ses moments les plus tragiques, que la destruction d’un monument provoque en nous autant d’émotions. On ne dira jamais assez que cette «conscientisation» du fait patrimonial est, dans le cadre de cette exposition, magnifiquement secondée par l’extraordinaire précision des relevés 3D. Ces derniers «produisent de véritables doubles numériques des vestiges, qui sont combinés avec des documents anciens permettant d’ajouter une quatrième dimension, celle du temps», précise Yves Ubelmann, cofondateur et président d’Iconem, une start-up française créée en 2013, partenaire de l’exposition. «L’usage de la 3D et des drones bouleverse notre profession et nos méthodes d’enseignement», ajoute, en aparté de cet événement, le professeur Joachim Bretschneider, spécialiste d’archéologie proche-orientale à l’université de Gand. Toutefois, tient à rappeler Marielle Pic, directrice du département des Antiquités orientales du musée du Louvre, «jamais la restitution 3D ne remplacera le sentiment de l’objet», même si, reconnaît Yannick Lintz, directrice du département des Arts de l’Islam du musée du Louvre, le «potentiel qu’offre cette technique est énorme car elle permet aussi d’entrer dans la miniature des objets».

L’usage de la 3D et des drones bouleverse notre profession et nos méthodes d’enseignement.

Un monumental Éclairage
Chaque site abordé est évoqué par une œuvre emblématique du musée du Louvre. Pour Palmyre, le département des Antiquités orientales a prêté un relief funéraire, datant du IIIe siècle, en provenance de la nécropole. On y voit un couple d’une pathétique beauté. Pour Khorsabad, c’est un splendide lion en bronze qui rappelle toute la luxuriance de cette cité contemporaine de Ninive. Paul-Émile Botta, vice-consul de France à Mossoul (Kurdistan irakien), l’explora pour la première fois en 1842, et porta à la connaissance de ses contemporains des informations nouvelles sur la capitale de cet empire dont la souveraineté s’exerçait sur l’ensemble du Croissant fertile. Concernant la grande mosquée des Omeyyades de Damas, elle est l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’art islamique comme l’illustrent ces fragments de mosaïques constitués de tesselles de verre avec feuille d’or rapportées, il y a près d’un siècle, en France. Haut lieu de spiritualité, ce sanctuaire abrite encore aujourd’hui les reliques de saint Jean-Baptiste. Le Krak des chevaliers, quant à lui, offre l’opportunité de découvrir une pièce exceptionnelle, un bassin en argent orné de scènes de chasse d’un sultan. Réalisée au XIIIe siècle à l’époque même où les États latins et chrétiens exerçaient leur pouvoir dans ce Proche-Orient que les Mamelouks puis les Timourides ont fini par reconquérir, il est un bel exemple de la virtuosité des dinandiers syriens. Mais l’intérêt nodal de cette exposition revient au «Laboratoire des images». Conçu comme un cabinet de curiosités, il apporte un éclairage épistémologique sur les méthodes utilisées par les scientifiques, depuis la fin de la Renaissance jusqu’à nos jours. Du moulage en plâtre aux techniques de l’estampage, en passant par la numérisation 3D, les grandes périodes de l’exploration archéologique européenne sont allées longtemps de pair avec l’émergence d’un certain orientalisme et l’émergence de disciplines scientifiques nouvelles telle que l’épigraphie arabe.

 

Arche de Palmyre, reconstruction 3D image 3D. © Iconem, DGAM
Arche de Palmyre, reconstruction 3D image 3D.
© Iconem, DGAM


Un enjeu symbolique
Enfin, cette partie de l’exposition dresse un bilan sombre des pillages et des trafics d’antiquités qui se poursuivent au-delà des frontières du Proche-Orient. Une question récurrente se pose tout au long de cette remarquable scénographie : faut-il reconstruire le patrimoine saccagé ? Cette question croise nécessairement des enjeux de nature à la fois politique et identitaire. En appui de cette argumentation, on découvrira des documents rares. On admirera notamment ce très bel autochrome pris par Georges Chevalier, alors missionné en 1926 depuis Boulogne-Billancourt par le célèbre mécène Albert Khan, montrant la chapelle du Krak des chevaliers. Qu’une telle exposition ait lieu en une période aussi tragique pour le Moyen-Orient ne peut qu’être saluée. Outre le fait qu’elle donne une très nette visibilité à ses mécènes et philanthropes, son inauguration aura été précédée un mois plus tôt par une autre et non moins remarquable exposition. Elle se tient au musée du Louvre-Lens et réunit un grand nombre d’œuvres provenant du Louvre ainsi que des pièces exceptionnellement prêtées par Berlin et Londres. «L’Histoire commence en Mésopotamie» est son titre. Il demeure d’une troublante actualité…

À VOIR
Grand Palais – Galerie sud-est,
3, avenue Winston-Churchill, Paris VIIIe, tél. : 01 44 13 17 17.
Entrée gratuite.
Jusqu’au 9 janvier 2017.
www.grandpalais.fr
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