Robert Tibbles, collectionneur dénicheur

Le 06 février 2020, par Stéphanie Pioda

Après trente ans d’intense quête pour constituer un ensemble cohérent de trois cents pièces, cet Anglais tourne une page, celle des Young British Artists, dont il a acheté les œuvres au tout début, lorsque les prix étaient très bas.

Robert Tibbles devant Full de Michael Craig-Martin
© Phillips

Comment avez-vous découvert la génération des Young British Artists ?
En 1989, le marchand d’art Karsten Schubert a attiré mon attention sur un nouvel artiste qu’il représentait, Damien Hirst, et sur les quatre armoires à pharmacie qu’il possédait. Il me les a décrites et je les ai immédiatement trouvées intéressantes. C’était une sorte d’objet à la Duchamp, d’une certaine façon, parce que ce que Damien modifie est le regard que l’on pose sur des objets ordinaires. Karsten m’a alors montré une image de Bodies, que j’ai immédiatement adorée. L’œuvre venait directement de l’exposition de fin de diplôme de Damien, et je l’ai achetée 600 livres sterling. Il est d’ailleurs venu l’installer dans mon appartement avec l’un de ses amis, et je me rappelle l’avoir entendu dire en allant dans la cuisine : «Plus haut que ça Charles, plus haut encore 
Qu’est-ce qui vous a séduit chez ces artistes ?
J’étais porté par un désir profond d’acheter des œuvres d’art et avais une attirance pour ce qui était abstrait. Je n’ai pas abordé les Damien Hirst, Michael Craig-Martin, Gary Hume, Ian Davenport, Julian Opie ou Mat Collishaw parce qu’il s’agissait d’artistes britanniques. Ils m’ont touché uniquement par leur talent, et parce que je ressentais un lien très fort avec leur travail. Évidemment, plusieurs facteurs étaient à considérer : j’avais moins d’argent à dépenser que d’autres, donc je me suis concentré sur les priorités. Lorsque j’ai pu dénicher des œuvres qui répondaient à mes critères, j’ai vécu une expérience très excitante et stimulante, un incroyable sentiment de liberté.

 

Damien Hirst, Antipyrylazo III, 1994.
Damien Hirst, Antipyrylazo III, 1994.

Selon vous, l’art doit-il avant tout bousculer ?
Lorsque j’ai acheté Bodies, des amis et des collègues pensaient que c’était de la camelote ! C’était un jugement sans appel. Les gens qui ne connaissaient pas le marché de l’art pensaient que c’était «hors-jeu» et se sentaient déstabilisés. L’armoire à pharmacie est l’œuvre qui a toujours produit la réaction la plus forte de toutes celles de ma collection. Il y a quelque chose de très primitif dans le fait de posséder une œuvre associée à la sphère intime comme la santé, exhibée ainsi à la vue de tous. Ce que produit Damien est obsédant et une fois que vous avez acquis une telle pièce et que vous réalisez ce dont l’artiste est capable, vous êtes naturellement attiré par ses autres créations. Le propos de Bodies peut s’appréhender sur plusieurs niveaux. Plus vous la regardez, plus vous commencez à voir et à comprendre tous les petits détails, du choix des différents médicaments alignés sur les étagères jusqu’au titre de l’œuvre tiré d’une chanson des Sex Pistols. De quoi la rendre encore plus particulière, singulière et amusante !
Pourquoi vendez-vous ces œuvres aujourd’hui ?
Cet ensemble est le reflet d’un processus d’accumulation très long qui s’étend sur trente ans. Je l’ai analysé sous tous les angles possibles et l’on peut conclure qu’il s’agit véritablement d’une collection et qu’elle est complète. Je pourrais creuser et me dire : «Je n’ai pas d’œuvre de Bridget Riley, ni un exemplaire d’une “Preservation” (les animaux conservés dans le formol de Damien Hirst, ndlr)…» Il y a des manques, certes, mais j’ai réalisé que ces imperfections sont aussi ce qui caractérise ma collection. Il n’est pas nécessaire d’aller plus loin. La présenter aujourd’hui ainsi fait sens et j’espère que les futurs propriétaires apprécieront et aimeront ces œuvres comme je les ai aimées.
Vers quoi allez-vous faire évoluer votre collection ?
La mettre en totalité en vente a été une décision importante pour moi. Je ne peux pas encore annoncer ce que je ferai ensuite, mais je peux vous dire ce que j’espère faire… J’aimerais découvrir de nouveaux artistes et être animé par la même conviction que celle qui m’a porté aux débuts, retrouver l’énergie qui m’a permis de construire cet ensemble.

 

Damien Hirst, Bodies, 1989.
Damien Hirst, Bodies, 1989.

Quelles sont vos pièces préférées ?
Je peux dire honnêtement que je regarde chaque œuvre avec un intérêt singulier, chacune étant associée à un moment précis, mais toutes sont agréables. Une de mes préférées demeure néanmoins Antipyrylazo III et, juste après, l’armoire à pharmacie de Hirst, en partie parce que durant les cinq premières années après leur acquisition, on n’a cessé de me répéter que c’était mauvais, bon à jeter à la poubelle et que je devrais les rendre. Vivre quotidiennement avec elles a été quelque chose d’inspirant. Mais cela dit, je ne regarde pas mes œuvres avec un souci de hiérarchie. Les émotions qu’elles provoquent fluctuent selon l’état d’esprit du moment.
Auriez-vous quelques exemples des prix auxquels vous avez acheté les pièces mises à l’encan les 13 et 14 février prochain ?
En 1989, j’ai payé 600 £ pour Bodies, l’armoire à pharmacie, et 15 000 £ pour «les pois», Antipyrylazo III en 1994, l’année de sa création. Plus tard, en 1999, j’ai dépensé à peine plus pour le tondo Beautiful Tropical, Jungle Painting (With Pink Snot). En très peu d’années, le prix des œuvres de Damien a fortement grimpé !
D’autres rencontres ont-elles compté dans votre parcours ?
J’ai commandé ma première pièce à Michael Craig-Martin, Narrative Painting, en 1993. Michael était le professeur de Damien Hirst, Gary Hume, Ian Davenport et de beaucoup d’autres. Il était à la tête de cette nouvelle génération. Je n’avais jamais passé une telle commande avant cela et étais terriblement nerveux à l’idée de lui donner un cadre trop précis : je voulais que son œuvre soit magique ! Il venait juste d’exposer à Paris, à la galerie Claudine Papillon, dont il avait peint les murs des salles de couleurs différentes avec une image sur chacun. Il m’a proposé de reproduire le même concept pour mon appartement londonien de St Georges Square, à Pimlico, mais j’étais en cours de déménagement. C’est pourquoi il a réalisé une grande toile au fond rose et jaune pour figurer deux murs, sur laquelle il a placé un livre, car il m’a toujours dit : «Si tu veux vraiment être un collectionneur d’art contemporain sérieux, tu ne peux pas avoir de rideaux ou de livre.» Pourtant, il a inclus le dos d’une toile pour bien montrer que je suis collectionneur !
Quel type de collectionneur êtes-vous ?
Je ne pense pas que quiconque, au départ, ait l’intention de devenir collectionneur. On le devient à partir d’un moment indéfini, à force d’acquérir des œuvres qui deviennent «les vôtres». «Collectionner» est un drôle de mot, qui peut concerner des domaines restreints ou au contraire très vastes. Il y a eu une progression naturelle dans l’élaboration de ma collection, au fur et à mesure des propositions que l’on me faisait. D’après mon expérience, les galeristes sont vraiment importants. Jay Jopling était une star. Il a toujours été incroyablement fort pour identifier les quelques œuvres dont il pensait qu’elles me toucheraient, ce qui a fait la différence dans mes choix. Établir une relation avec quelqu’un en qui on a confiance, qui vous connaît parfaitement, vous et votre collection, est quelque chose de précieux.

à voir
The Robert Tibbles Collection : Young British Artists & More, Phillips, Londres.
J
eudi 13 et vendredi 14 février 2020.
www.phillips.com