Tim Sayer, une collection raisonnable

Le 09 septembre 2016, par Geneviève Nevejean

L’ancien journaliste à la BBC a modestement accumulé des chefs-d’œuvre, qu’il lègue à l’Hepworth Wakefield. Récit d’un parcours guidé par l’art et la raison.

Vue de l’exposition (détail) «Tim Sayer à l’Hepworth Wakefield», avec à l’arrière-plan un Autoportrait
de Jacob Kramer, (1892-1962) 1936,huile sur carton ;  Eyes of Texas, 2012, de Rebecca Ward née en 1984) ; Ceuta, un collage de Harry Thubron, (1915-1985) décembre 1974. Sur l’étagère, Tête de garçon, de George Frederick Watts (1817-1904).

© Photo Jonte Wilde. Courtesy The Hepworth Wakefield/hepworthwakefield.org

Parce que le jeune Tim Sayer amassait livres, gravures anciennes et autres objets de culte, ses camarades de collège devaient le prendre pour un fou. À 70 ans, celui qui était, jusqu’à l’année dernière, journaliste radio à la BBC continue d’être taraudé par la même boulimie. Nina Fellmann, de la galerie Annely Juda fine Art, reconnaissait qu’il procédait à des acquisitions à l’occasion de pratiquement chacune de leurs principales expositions. Compulsif comme le sont la plupart des collectionneurs, Tim Sayer vit avec ses quelque quatre cents œuvres, qui colonisent les murs de sa maison, située au nord de Londres. «Un vrai collectionneur», prétend le producteur suédois, Staffan Ahrenberg, atteint de la même passion, «qui continue d’acheter, y compris quand il n’en a plus les moyens». De fait, le chroniqueur radio aura souvent connu les découverts bancaires convertis en prêts, l’absence de tout d’ailleurs, sauf de l’art… Le Britannique remercie chaque jour son épouse, Annemarie Norton, dessinatrice de costumes de scène, de ne pas avoir eu de penchant pour les belles voitures ou les vacances lointaines. Le voyage immobile et le paysage perpétuellement changeant de leur collection auront toujours suffi au bonheur de ce couple hors norme. Pourquoi s’est-il d’abord entiché de gravures du XVIe au XVIIIe siècle, avant de se passionner pour l’art contemporain ? Tim Sayer invoque le goût que ses parents, épris de musique classique, encourageaient et le degré d’accessibilité des estampes, qui lui coûtaient dans les années 1960 l’équivalent de quelques euros. Sa demeure est le catalogue visuel de ses passions d’hier pour celles-ci, et de son indéfectible prédilection pour l’abstraction. Sa modestie s’accorde à son sourire et à la bonhommie de ses rondeurs joviales. Il ne se flatte pas d’avoir été journaliste radio à la BBC. «Ce n’était pas à proprement parler une carrière, même si ce métier m’a appris à écrire et à rendre compte de l’actualité de manière directe, concise et incisive. C’était avant tout un moyen d’acquérir de l’art». L’homme n’achète pas non plus pour flatter son ego, ou figurer dans un conclave de collectionneurs internationaux, bien qu’il ait débusqué des œuvres rares de Sonia Delaunay, Alexander Calder, Ben Nicholson, Paul Nash, Anthony Caro, David Hockney, Henry Moore ou Gerhard Richter, dont il possède un dessin acquis pour la modique somme de 2 500 €. Tim Sayer ne se vante pas non plus de léguer sa collection, sa bibliothèque et sa maison à l’Hepworth Wakefield Gallery, située dans le West Yorkshire, institution qui lui consacre d’ailleurs une exposition en forme d’hommage. Il s’agit pourtant de la plus importante donation consentie à un musée britannique en dehors de Londres.
 

L’Hepworth Wakefield, à Wakefield, dans le West Yorkshire (Angleterre).
L’Hepworth Wakefield, à Wakefield, dans le West Yorkshire (Angleterre).© Hufton + Crow FENT

Quand votre intérêt pour l’art est-il né ?
Mon attention aux arts plastiques a débuté en 1962 avec la découverte de gravures anciennes et l’achat d’une première estampe du XIXe siècle, que je continue d’aimer, même si mes penchants se sont ensuite tournés vers les artistes anglais des années 1920, les constructivistes comme Naum Gabo, avant d’aborder la scène contemporaine et plus spécifiquement l’abstraction.
Quels artistes vous ont marqué ?
Il est difficile de répondre. J’en ai côtoyés et j’en rencontre encore beaucoup, dont les noms seront sans doute peu familiers des lecteurs français… Mais je songe surtout à sir Anthony Caro, Richard Diebenkorn ou Jean Tinguely, qui m’ont permis de constater que les plus grands sont souvent les plus simples et les plus sympathiques. Il reste que les liens d’amitié et l’acquisition demeurent totalement indépendants.
En tant que collectionneur, êtes-vous plutôt compulsif ou impulsif ?
Je suis une combinaison de ces deux caractéristiques, qui définissent à égalité mon comportement. Certains considèrent que par son éclectisme, ma collection reflète mon tempérament. Je suis, il est vrai, perpétuellement dans l’attente, sur la brèche, et finalement incapable de me concentrer sur une seule chose.
Qu’est-ce qui détermine l’achat ?
Il faut que l’émotion suscitée par une œuvre soit un choc visuel, affectif et même physique, à la fois un coup à l’estomac et un coup de cœur. Mon autre critère consiste à ne jamais acheter une pièce surévaluée et à ne pas excéder les 7 000 £ (9 000 €), plus encore aujourd’hui alors que je suis retraité. Ma chance aura été de tisser des liens amicaux avec des galeries qui m’ont permis d’échelonner mes règlements.

 

Sol LeWitt (1928-2007), Sans titre, 1999, gouache sur papier.
Sol LeWitt (1928-2007), Sans titre, 1999, gouache sur papier.© Photo Jonte Wilde Courtesy The Hepworth Wakefield/hepworthwakefield.org

Quelles sont vos dernières acquisitions ?
Un dessin très esquissé de Friedrich Vordemberge-Gildewart (1899-1962) à la galerie londonienne Annely Juda, une gravure figurative de l’Américain d’origine australienne Martin Lewis (1881-1962), et enfin une composition abstraite de mon ami Trevor Sutton (né en 1948). Celle-ci devait remplacer une pièce prêtée à l’Hepworth Wakefield. J’ai fini par l’acheter. Je m’intéresse aussi à la jeune génération, en particulier à l’Américaine née en 1984 Rebecca Ward, de la galerie Ronchini à Londres, dont je possède déjà trois pièces.
Et celles que vous préférez ?
Difficile question que celle des préférences, lesquelles dépendent de mon humeur, du temps… Je choisirais peut-être un petit dessin de Lyonel Feininger (1871-1956), deux peintures de l’artiste japonaise née en 1956 Yuko Shiraishi, et un dessin de Paul Nash (1889-1946).
Que pensez-vous du marché ?
Pas grand-chose… Le marché est devenu fou. Les prix de l’art contemporain sont trop élevés. Cela m’affecte peu, car au-delà des «têtes d’affiche» très surévaluées demeurent des figures intéressantes, disons à mon niveau. J’ai toujours considéré qu’il était déraisonnable de «surpayer», comme cela peut l’être du transfert des joueurs dans le domaine du football. J’éprouve également un certain scepticisme à l’égard des «méga» galeries, qui alimentent les modes et peut-être aussi la spéculation. Elles s’adressent à des milliardaires, catégorie à laquelle bien sûr je n’appartiens pas. Je doute qu’elles puissent être totalement dévouées à leurs artistes, comme la galerie Annely Juda par exemple a pu l’être.

L’Hepworth Wakefield, par son architecture et son environnement, est apparue à Tim Sayer comme un lieu idéal pour son legs.

Pourquoi avez-vous décidé de léguer votre collection à l’Hepworth Wakefield ?
Mon épouse et moi n’avons pas eu d’enfant et n’avons plus guère de famille proche. Cela a été la première raison. Nous avions exclu Londres, déjà dotée de nombreux musées. Nous avons donc cherché ailleurs. En juillet 2015, nous sommes allés à Wakefield, à l’occasion de l’inauguration de l’exposition dédiée à Anthony Caro. Nous avons particulièrement admiré son architecture, conçue par David Chipperfield, et son environnement, qui nous a semblé être un lieu idéal.
Que représente l’art pour vous ?
Certains, comparant le collectionnisme à une maladie, m’ont suggéré de suivre une thérapie. À mes yeux, l’art est la seule thérapie qui ait pour vertu d’embellir l’existence. Mon épouse et moi léguons notre collection pour partager avec le plus grand nombre le bonheur qu’elle nous a prodigué. Je déplore que le gouvernement au Royaume-Uni n’ait aucune idée de la valeur et du potentiel que la création, dans tous les domaines, pourrait apporter au pays.

À VOIR
«The Tim Sayer Bequest : A Private Collection Revealed», The Hepworth Wakefield, Gallery Walk,
Wakefield WF1 5AW, West Yorkshire, Angleterre.

Jusqu’au 9 octobre 2016.
www.hepworthwakefield.org
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