René-Jean Caillette, premières fois

Le 17 novembre 2016, par Oscar Duboÿ

Pleins feux sur ce designer auquel la galerie Pascal Cuisinier vient de consacrer une exposition. L’occasion d’analyser la place de choix qu’il occupe et son rôle de précurseur dans l’histoire du design.

René-Jean Caillette, fauteuil 340, édition Airborne, 1956, hêtre, laiton, tissu et mousse, 94 x 75 x 80 cm.
Courtesy galerie Pascal Cuisinier

De Joseph-André Motte à Alain Richard, ils sont une bonne dizaine à avoir façonné les intérieurs français des années 1950. Mais si René-Jean Caillette ne les avait pas précédés, nous ne les aurions peut-être jamais appelés «designers»… La galerie Pascal Cuisinier les a quasiment tous mis à l’honneur et constitue désormais une véritable petite anthologie du design français de l’époque. Dernier sujet en date, René-Jean Caillette, dont le galeriste a patiemment réuni un ensemble de meubles, année après année. Si des circonstances plus ou moins heureuses – tantôt un décès, tantôt une grande rétrospective au Centre Pompidou – ont pu fournir l’occasion d’un hommage à Michel Mortier ou Pierre Paulin, le novice se demandera : pourquoi Caillette ? Plateaux en bois, piétements en métal, l’esthétique de l’époque est certes reconnaissable, mais qu’y a-t-il de si spécifiquement propre et identifiable chez lui ? Pas d’icônes internationales, comme a pu en connaître Paulin, ni de catégorie attitrée à la façon d’un Jacques Biny avec les luminaires… Pascal Cuisinier ne s’en cache pas non plus d’ailleurs, relativisant d’emblée la question esthétique dans le cadre de ces designers : «Il y a évidemment ce côté catalogage, qui consiste à déplier toute cette génération et à en faire découvrir chacun de ses protagonistes, révélant les liens qu’ils ont pu entretenir, mais je tiens avant tout à défendre ces gens collectivement, d’où mon emploi du pluriel lorsque je m’y réfère. À cette époque, on ne peut pas parler de style individuellement, et je serais presque prêt à parler de style de période, effectivement caractérisé par le bois, le métal laqué noir, puis la réapparition des bois précieux, du chrome, etc. Il s’agirait plutôt d’un «méta-style», au sein duquel chacun a sa manière particulière d’aborder un problème technique. C’est en cela qu’ils sont de vrais créateurs».
Talents multiples récompensés
Pas question de remettre en doute le spécialiste, mais cette introduction pose paradoxalement les bases pour définir les mini-spécificités sous-jacentes qui ont rythmé la carrière de notre protagoniste. D’abord, Caillette naît en 1919, autrement dit un peu avant ses confrères. Élève aussi doué qu’appliqué, il cumule les talents dont celui de la gravure, glanant au passage le premier prix de dessin du concours inter-écoles de la Ville de Paris à seulement douze ans. S’ensuivront autant de succès à l’École nationale supérieure des arts appliqués, avant que le jeune prodige ne rejoigne les ateliers du faubourg Saint-Antoine, alors passage obligé pour tous les apprentis décorateurs, perfectionnant là le savoir-faire d’ébéniste hérité de son père. Interrogé par Pascal Renous (in Portraits de décorateurs, 1969), il ajoute : «Un troisième élément a contribué à ma formation. C’était pendant l’Occupation. La classe à laquelle j’appartiens avait échappé à la guerre. Il n’y avait pas de possibilités de travail dans mon métier. Je suis entré chez Técalémit. J’y suis resté plus d’un an. D’avoir côtoyé les ingénieurs et pratiqué le dessin industriel, dont j’ignorais tout en commençant, joint à l’esprit technique que je possédais déjà, a certainement eu par la suite une influence sur mes créations.»

René-Jean Caillette, table basse en acajou et métal laqué, édition Charron, Groupe 4, 1954, 42 x 100 x 43 cm. Courtesy galerie Pascal Cuis
René-Jean Caillette, table basse en acajou et métal laqué, édition Charron, Groupe 4, 1954, 42 x 100 x 43 cm.
Courtesy galerie Pascal Cuisinier

associations fructueuses
Là où la plupart de ses confrères font leurs classes chez le père de la Reconstruction, Marcel Gascoin (1907-1986), Caillette, lui, suit ainsi une voie à part, extrêmement pluridisciplinaire. Bien sûr, la rencontre avec Gascoin ne tardera pas non plus à arriver, aboutissant aussitôt à la création, avec ce dernier et Mortier, de l’Association des créateurs de modèles en série (ACMS), en 1953. Une association qui porte bien son nom, puisqu’elle marque un tournant vis-à-vis de la chaîne de production classique du mobilier et prône, en lettres capitales, la possibilité de sa reproduction. Dans la foulée, la rencontre avec Georges Charron scellera ensuite une collaboration régulière d’un nouveau genre, voyant pour la première fois un éditeur s’adjuger les services d’un décorateur : celui qui avait investi toutes ses économies lors de son premier stand au Salon des arts ménagers en 1950 est désormais sur tous les fronts, enchaînant les récompenses aussi bien à l’Exposition universelle de 1958 qu’à la Triennale de Milan en 1960. Qu’il s’agisse de consolider la coque en contreplaqué d’une chaise Diamant par le biais d’un pliage au milieu du dossier pour Steiner, ou de s’adapter aux nouveaux modes d’habitation en inventant un système de basculement pour un canapé convertible Airborne, René-Jean Caillette rivalise d’astuces à grands coups de brevets.
Un pur concepteur
C’est dire si l’homme a une conscience aigüe de sa profession… et de son statut ! Alors que l’ACMS amorçait une petite révolution dans le mode de production, avec l’obtention d’un label bien identifié dans le respect d’une nouvelle échelle, à la fois commerciale et quantitative – un prix unique devait être fixé pour chaque modèle –, entre-temps, le choix de quitter le registre du commerce a déjà permis un basculement autrement plus important. «Venant d’un milieu d’ébénistes, Caillette connaît les ateliers», insiste Pascal Cuisinier. « Il sait faire un meuble et en maîtrise toutes les techniques : il commence en étant fabricant, pour devenir ensuite un intellectuel qui conçoit des meubles pour Charron, au moment précis où il quitte ce registre du commerce pour s’inscrire au registre des métiers et rejoindre les professions libérales. Un pur concepteur donc, l’exemplification parfaite de ce qu’est un designer. Caillette aura été le premier à franchir ce cap. Tous les gens importants vont suivre, mais cette étape charnière reste pour moi essentielle dans l’évolution du rôle du designer et le passage même des arts décoratifs au design», poursuit-il. Que ce soit le lampadaire B1 avec son abat-jour en bristol fort pour Disderot ou la table basse en acajou éditée par Charron à l’époque du Groupe 4 – qui comprenait également Geneviève Dangles, Joseph-André Motte et Alain Richard –, finalement, tous ses meubles nous raconteraient-ils davantage l’histoire d’une évolution statutaire que celle d’un style réellement personnel ?

 

Stand de René-Jean Caillette au Salon des arts ménagers de 1957, reproduit dans la revue Meubles & Décors no 705, mai 1957. Courtesy galer
Stand de René-Jean Caillette au Salon des arts ménagers de 1957, reproduit dans la revue Meubles & Décors no 705, mai 1957.
Courtesy galerie Pascal Cuisinier

Flexibilité artistique
Pragmatique, René-Jean Caillette avoue lui-même en 1969 : «En 1948-1849, avec quels bois travaillait-on ? Avec ceux que l’on trouvait, autrement dit le chêne. J’ai donc travaillé le chêne. Or, on ne traite point celui-ci de la même façon que le palissandre ou le sycomore ; bois rustique, il exige une manière plus brute, plus sèche, plus proche de la nature. Je n’ai pas recherché une ligne particulière, elle m’a été fournie, suggérée par le bois employé. On n’insistera jamais assez sur la part du matériau dans la création artistique !» Sous forme d’opportunisme créatif, le designer suggère en réalité une nuance à propos de cette question stylistique, donnant sa version d’un fonctionnalisme qui ne dit peut-être pas son nom, mais révèle sa raison d’être. Tout au long des années 1950, ce désir d’efficacité continue de se faire sentir, comme l’attestent les pièces vues chez Pascal Cuisinier, étendards d’un style plus éthique qu’esthétique. De facto, la question que se pose Caillette est avant tout la suivante : quel est le bon meuble à faire aujourd’hui, le plus opportun à cette époque précise ? D’où ces lignes qui s’arrondissent progressivement sur les pieds de la table à manger Sylvie en 1961, ou le long de l’étonnante coque en bois laqué blanc du canapé biplace proposé au Salon des artistes décorateurs en 1965. Ce sont les indices d’une décennie qui s’est conclue et de goûts en train de changer, aussitôt devinés par le designer intelligent qui sent son client enfin prêt à recevoir une nouvelle modernité. Une flexibilité artistique qui en déroutera encore certains, mais qui caractérise pourtant l’œuvre de Caillette jusqu’aux années 1980, en passant par les grandes commandes publiques de décoration des Trente Glorieuses.

CAILLETTE
EN 5 DATES
 
René-Jean Caillette (1919-2005), vers 1963. Courtesy Galerie Pascal Cuisinier
René-Jean Caillette (1919-2005), vers 1963.
Courtesy Galerie Pascal Cuisinier

1919
Naissance à Fay-aux-Loges (Loiret)
1933-1937
Premier au concours de l’École supérieure des arts appliqués à l’industrie, major de promotion
1950
Première participation au Salon des arts ménagers
1958
Grand prix de l’Exposition universelle de Bruxelles pour sa chaise Diamant, future icône
2004
Décès à Sens
À LIRE
Portraits de décorateurs, par Pascal Renous,
230 pp., éditions H. Vial, 1969.

Les Décorateurs des années 50, par Patrick Favardin,
352 pp., Norma Éditions, 2002.
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