Un duo d’esthètes

Le 18 juin 2020, par Éric Jansen

Hervé Van der Straeten a dessiné une collection pour l’antiquaire Alexandre Biaggi, une collaboration naturelle pour deux amoureux des arts décoratifs.

Alexandre Biaggi et Hervé Van der Straeten devant la lampe Eos.
© CECIL MATHIEU

Le premier est l’un des plus célèbres marchands parisiens, spécialisés dans les arts décoratifs du XXe siècle. Le second conçoit des meubles, des luminaires et des miroirs, à la modernité très étudiée, résolument contemporains et pourtant nourris de références à l’histoire des styles. Aussi, quand Alexandre Biaggi demande à Hervé Van der Straeten de lui dessiner quelques pièces qu’il vendra en exclusivité dans sa galerie, le résultat est forcément intéressant, sophistiqué et intemporel. De futurs classiques.
Comment est née cette collaboration ?
Hervé Van der Straeten : Notre amitié est ancienne. J’allais souvent voir Alexandre dans sa première galerie, rue Jacob. J’aimais ses choix, sa façon de mélanger les objets. Tout était toujours impeccablement mis en scène. Cette collection est une façon de fêter une relation de vingt ans.
Alexandre Biaggi : En 2000, j’ai demandé à Hervé de créer pour moi quelques modèles. Il y avait un miroir, deux lampes et des petites tables, en bronze, marbre et albâtre, dans un esprit néoclassique. C’était la première fois que j’avais cette démarche, mais j’aimais son style. Il apportait une chose nouvelle. J’ai vu ses créations à travers mon œil d’antiquaire et j’ai trouvé qu’il avait un sens des matières, qui correspondait au luxe des années 1930-1940, et un discours au niveau du design qui était moderne. Le mariage des deux m’a enthousiasmé.
Était-ce aussi parce que cela s’intégrait à ce que vous vendiez ?
AB : Franchement, je ne me suis pas posé la question ainsi, mais c’est vrai que ça marche très bien ! J’ai fait ça par goût et par plaisir, pas pour une raison commerciale. C’était pour moi une continuité avec mon métier, j’aime découvrir des choses et j’aime le design. Et, avec cette collaboration, il n’y avait pas de limite de temps ! C’est passionnant de trouver des pièces inédites de Robsjohn-Gibbings, mais travailler avec des êtres vivants est beaucoup plus gai. C’était aussi un challenge : il y a vingt ans, peu d’antiquaires se lançaient dans l’édition. Aujourd’hui, tout le monde le fait parce qu’on est confronté à une raréfaction de la marchandise.


Chez Hervé, il y a toutefois une filiation avec les arts décoratifs du XXe siècle, qui est votre spécialité…
AB : Oui, bien sûr, et il n’y a là rien de dévalorisant. C’est normal que la création se nourrisse de la mémoire des styles. Je dirais qu’il y a une cohérence avec les pièces d’Hervé, au niveau du luxe des matériaux, de la rareté, qui correspond à ce que je vends, comme une console de Frank ou de Dupré-Lafon.
 

Lampe Patmos d’Hervé Van der Straeten pour Alexandre Biaggi,lampe Pigeon de François-Xavcier Lalanne, deux miroirs Fontana Arte. © CECIL M
Lampe Patmos d’Hervé Van der Straeten pour Alexandre Biaggi,
lampe
Pigeon de François-Xavcier Lalanne, deux miroirs Fontana Arte.
© CECIL MATHIEU


Est-ce qu’il n’y a pas aussi chez vous l’envie d’être un peu créateur ?
AB : Non, je ne suis pas un artiste refoulé. Je n’interviens pas dans la création, je peux faire une remarque, suggérer une idée, mais je respecte complètement la pièce. Il y a vingt ans, nous avions commencé par des choses sages. Pour cet anniversaire, Hervé a imaginé de nouvelles pièces plus sculpturales. Ainsi, la console Labyrinthe est spectaculaire.
HVdS : (rires) Je l’aime beaucoup. Je me demande même pourquoi je la lui ai donnée, j’aurais dû la garder pour moi !
Vous êtes tous les deux très perfectionnistes. Cela n’a pas créé de tensions ?
HVdS : Entre perfectionnistes et maniaques, on s’entend très bien. Nous avons toujours un échange constructif. Alexandre a un regard précis sur des détails auxquels je n’aurais pas forcément pensé, comme l’électrification d’une applique afin d’améliorer la qualité de la lumière. Il a de plus un œil d’expert, ce qui est nouveau pour moi qui ne suis confronté qu’à… moi-même.
C’est vrai que votre statut de designer est unique, avec vos propres ateliers et votre propre galerie. Pourquoi avoir fait ce choix ?
HVdS : J’ai commencé par concevoir des bijoux, en métal et en bronze, des choses plutôt bien faites et précieuses, donc aller vers plus de précision et de luxe avec des meubles était dans mon ADN. J’avais une vision assez claire de ce que j’avais envie de faire. Quand on travaille avec des galeries, elles interviennent fatalement dans votre travail. Je n’avais pas envie d’être confronté à cela. Avoir ma galerie était un gage de liberté. Mais je suis aussi chez Ralph Pucci, à New York, et, tous les ans, j’ai une exposition chez Karsten Greve à Saint-Moritz.
Est-ce que cette «originalité» n’a pas été difficile à faire accepter par le marché ?
HVdS : Un peu. Rappelez-vous qu’il y a vingt ans, il n’y avait pas d’antiquaire qui éditait, et encore moins de designer qui avait sa galerie. Il a fallu quelques années pour que les choses s’installent, au fil d’expositions. En 2004, l’atelier devenait trop petit, on finissait les pièces dans la galerie, ce qui amusait d’ailleurs beaucoup les clients. J’ai donc acheté des locaux à Bagnolet, pour avoir plus de place pour les machines et les artisans. Ils sont aujourd’hui une trentaine…
C’est un investissement très conséquent.
HVdS : Oui, c’est beaucoup d’argent engagé.
Heureusement, vous avez tout de suite été adopté par les décorateurs…
HVdS : C’est vrai, j’ai pu compter sur nombre d’entre eux : Christian Liaigre, Albert Pinto, Yves Taralon, Daniel Romualdez, Muriel Brandolini, Peter Marino, Jean-Louis Deniot… Auparavant, le mobilier de créateur n’était pas comme ça. Il n’existait pas quelque chose de novateur avec ce niveau de qualité, et très vite, cela a pris sens.

 

Lampadaire Twiggy d’Hervé Van der Straeten, bronze et marbre, et fauteuil de Gianfranco Frattini. © Cécil Mathieu /Alexandre Biaggi 
Lampadaire Twiggy d’Hervé Van der Straeten, bronze et marbre, et fauteuil de Gianfranco Frattini.
© Cécil Mathieu /Alexandre Biaggi 


Vous avez rendu le design luxueux.
AB : Hervé a une place à part dans le design, il fait des meubles-sculptures, qui, pour certains, sont des pièces uniques. Il a une vision artistique et cultivée du mobilier.


Vous avez vendu une paire d’armoires pour 600 000 €. Votre positionnement, ce n’est pas le luxe, c’est le super luxe…
HVdS : Je suis extrêmement rigoureux avec ce que je livre. Je viens de jeter un plateau en marbre, parce qu’il avait une tache. C’est comme ça que je fidélise mes clients. Ce sont des gens qui peuvent tout s’offrir et qui ont envie d’être surpris. Ils attendent les nouvelles créations avec impatience. Lors de la présentation de ma dernière collection, que l’on peut encore voir à la galerie, les deux cabinets avec les panneaux de laque de Chine anciens ont tout de suite été vendus.
AB : J’ai ce genre de clients. Ce qu’ils cherchent, ce n’est pas le luxe, mais la rareté. Ce n’est pas une question d’argent. Les armoires d’Hervé sont uniques, d’un raffinement absolu, ce qui a bien sûr un coût. Mais je dois dire une chose : en tant qu’antiquaire, qui suit les ventes publiques, il m’arrive de voir des pièces d’Hervé passer aux enchères, elles se vendent plus cher que ce qu’elles coûtent chez lui.
HVdS : Récemment, un de mes miroirs a atteint 110 000 € dans une vente à Londres…
Est-ce qu’on peut trouver encore quelque chose d’abordable chez vous ?
HvdS : Absolument, un bougeoir à 1 000 € !
Et chez vous, Alexandre ?
AB : Les pièces d’Hervé que je propose ne sont pas numérotées, mais elles sont signées AB-HV et on ne les trouvera qu’au magasin. Mon idée est de proposer à mes clients des choses luxueuses, avec un design exclusif et la possibilité de demander une patine différente, si on le souhaite, comme en haute couture.
Allez-vous renouveler cette expérience avec d’autres designers ?
AB : Mais je l’ai déjà fait à plusieurs reprises : avec Patrick Naggar, Patrice Dangel, Mauro Fabbro, et j’ai un projet avec l’architecte Pierre Saalburg. Je me suis pris au jeu ! Je n’ai pas pour autant arrêté mon activité d’antiquaire. Je continue à être passionné, j’ouvre même plus encore mon champ historique. J’ai acheté ce matin un magnifique lustre XVIIIe italien. Mais ce travail avec Hervé est pour moi une expérience passionnante, qui me fait aller de l’avant, au-delà des frontières de mon goût, sinon je ne serais jamais sorti de Jean-Michel Frank.
Une façon d’être en phase avec l’air du temps…
HVdS : Non, être acteur de son temps.
AB : Être vivant tout simplement.

Hervé Van der Straeten 
en 5 dates
1999
Ouverture de sa galerie dans le Marais
2004
Installation dans ses ateliers à Bagnolet
2007
Reçoit le label Entreprise du patrimoine vivant
2015
Premières pièces au musée des Arts décoratifs à Paris
2020
Exposition à la galerie Alexandre Biaggi, 14, rue de Seine, Paris VIe (du 25 juin au 15 octobre)
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