Quoniam nominor leo

Le 24 septembre 2020, par Vincent Noce

 

Les architectures feintes forment l’apothéose de la peinture baroque. Elles composent aussi, sans pouvoir prétendre à ces sommets, le vocabulaire courant de la classe politique. Le plan de relance de la culture n’échappe pas à ces techniques illusionnistes. «Le patrimoine au cœur de la relance», «614 millions pour sauver le patrimoine», «priorité donnée au patrimoine», a-t-on pu lire ici et là. Une lecture des chiffres, qui ont pu faire impression à la veille des Journées du patrimoine, appelle néanmoins quelques réserves. La moitié de cette manne est réservée aux établissements publics. Ils en ont absolument besoin ; force cependant est de constater qu’il ne s’agit pas d’une «relance», mais de combler des déficits exceptionnels pour leur permettre de passer l’année, en conservant leur personnel. 100 M€ doivent faire repartir le chantier de Villers-Cotterêts. Là encore, l’objectif est d’assurer l’avènement de ce haut lieu de la francophonie auquel Emmanuel Macron s’est engagé bien avant l’épidémie de Covid-19. Le montant de 200 M€, au bas mot, était déjà avancé en 2018 pour remettre en état ce bijou de la Renaissance, destiné à accueillir le seul projet culturel à même de marquer son mandat. L’effet de levier paraît très léger. Ce programme s’inscrit en fait dans la lignée des grands travaux présidentiels, et l’exécutif pioche dans cette cassette dans l’espoir d’une inauguration au terme du quinquennat. 80 M€ sont promis à l’entretien des cathédrales, un geste réclamé depuis le drame de Notre-Dame de Paris et rendu nécessaire par la longue incurie de l’État. 40 M€ aideront le Centre des monuments nationaux à ses restaurations. Il sera toujours utile de vérifier si une part de ces annonces ne recouvre pas des crédits inscrits au budget, selon un tour de passe-passe assez classique. En tout cas, il n’est pas difficile de constater que l’État s’est réservé la part du lion, ce qui paraît contradictoire avec le sens même d’une relance, destinée à irradier le territoire.

L’État s’accapare les neuf dixièmes du pactole, laissant 6 % des aides aux châteaux et églises, qui représentent 80 % des sites classés ou inscrits.

Car, au bout du compte, il reste 40 M€ pour les monuments des 40 000 communes et 25 000 propriétaires privés. Comme le dit le maire de Cahors, «le ciblage devra être fin». En a-t-il seulement perçu l’ironie ? La moyenne n’atteint pas 1 000 € pour chaque site. Un dirigeant d’association parle de «douche froide», quand il a constaté que l’État s’accaparait les neuf dixièmes de ce pactole, laissant 6 % de cette assistance aux châteaux et églises, qui représentent 80 % des sites classés ou inscrits. Or, dans ces cas, il s’agit bien d’investissement, car il n’est pas question de combler la trésorerie des propriétaires, mais d’inscrire leur lieu dans le territoire. La dynamique n’est pas contestable, puisqu’ils relaient systématiquement les aides de l’État, leur apport financier étant même devenu majoritaire avec le temps. Celles-ci pourraient du reste être soumises à des contreparties telles que l’ouverture au public, des mises en réseau ou des financements responsables, comme l’abondement de fonds de dotation. Encore faudrait-il que le ministère ait une pensée programmatique pour un secteur qui emploie 40 000 personnes et génère 500 000 emplois indirects, le premier à consolider les métiers d’art et d’ingénierie dans des régions qui manquent déjà de moyens d’expertise. Le gouvernement, s’il avait une vision, aurait ainsi pu donner une impulsion à la redécouverte du patrimoine local qui s’est fait jour cet été. Il a préféré réparer les dégâts, l’urgence prenant le pas sur une politique structurante pour l’ensemble du patrimoine.

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