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Quentin Bajac, directeur du Jeu de paume

Le 18 novembre 2021, par Sophie Bernard

Deux ans et demi après sa prise de fonction au Jeu de Paume, le nouveau directeur se livre sur sa conception large et diverse de la photographie, sa stratégie de développement, et dresse un premier bilan après la pandémie.

Quentin Bajac, directeur du Jeu de paume
© Jeu de Paume - Photo Adrien Chevrot

Avant d’arriver au Jeu de Paume, en mars 2019, vous êtes passé par le musée d’Orsay puis le Centre Pompidou et le MoMA à New York, où vous avez dirigé le département Photographie. Comment ce parcours a-t-il façonné votre conception du médium ?
Mon expérience couvre toute l’histoire de la photographie. C’est la raison pour laquelle le MoMA m’a choisi en 2013, car leur collection va du XIXe siècle au très contemporain. À l’avenir, au Jeu de Paume, il n’est d’ailleurs pas impossible que je fasse une incursion dans les tout débuts du médium. Les institutions dans lesquelles j’ai travaillé ont en commun d’être pluridisciplinaires, la photographie y étant en dialogue avec la peinture, la sculpture, l’architecture… Cela explique sans doute que je ne conçoive pas le médium comme isolé et que j’en aie une vision dans le champ élargi de l’art. Si le Jeu de Paume est le lieu de l’image sous toutes ses formes, qu’il s’agisse également de cinéma, de vidéo ou de nouvelles technologies, je ne m’interdis pas d’en aborder les enjeux avec d’autres moyens, par exemple dans le cadre d’expositions de groupe. Oui, on reste dans cette idée d’une conception très large qui prenne en compte tous les modes de fabrication dirons-nous «mécanique» de l’image.
Que change pour vous le Jeu de Paume ?
Pendant une vingtaine d’années, j’ai travaillé avec des collections et en ai été très heureux. Ici, je sens une certaine légèreté car il n’y a pas d’ancrage. Mais si nous n’avons pas vocation à élaborer une collection, nous en montrons de temps en temps, comme en ce moment celle de Thomas Walther, acquise par le MoMA. L’une de nos missions est de mettre en valeur celles de la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine au château de Tours, avec lequel nous avons une convention. Et nous réfléchissons à un autre programme hors les murs en France.
D’un musée à l’autre, la conception d’une collection photo est-elle la même ?
En passant du Centre Pompidou au MoMA, j’ai été frappé par la différence dans la manière dont ces deux institutions collectionnent, au-delà du fait que l’une est davantage axée sur l’histoire européenne et l’autre
sur celle des États-Unis. Le type d’objet n’est pas le même 
: d’un côté, le MoMA acquiert des pièces rares voire uniques et a un goût pour le tirage d’exposition exceptionnel, lequel doit être parfait et qu’il faut éviter de trop restaurer. De l’autre, l’approche est plus diverse car on s’intéresse au Centre Pompidou aux archives, et à toutes les étapes du procédé photo, à des fins pédagogiques. On peut donc davantage y retracer le parcours de l’image, du négatif au tirage d’exposition, et mettre en lumière le processus par lequel l’artiste est passé pour faire œuvre. Bien sûr, à Pompidou aussi se trouvent de beaux tirages…

 

Thibaut Cuisset (1958-2017), Indre, Loire-Atlantique, 2010, Courtesy galerie Les filles du Calvaire, exposition «Loire» à Tours, 2022. © A
Thibaut Cuisset (1958-2017), Indre, Loire-Atlantique, 2010, Courtesy galerie Les filles du Calvaire, exposition «Loire» à Tours, 2022.
© ADAGP, Paris 2021

Cela se ressent-il sur le nombre d’œuvres ?
En effet. Le MoMA, qui a initié sa collection dans les années 1930, en conserve moins de quarante mille, alors que le Centre Pompidou, qui a commencé la sienne une quarantaine d’années plus tard, en totalise plus de cent mille.
Depuis vos débuts dans les années 1990, comment le marché a-t-il évolué  ?
J’ai assisté à la valorisation du livre de photographie, qui est devenu un objet de collection à part entière et pour certains exclusif. Je note aussi l’intérêt grandissant pour le vernaculaire, la photo de famille et d’anonyme. Cela vient du fait que ces objets sont plus accessibles financièrement, mais pas seulement. Il faut noter que de plus en plus de recherches et d’études s’intéressent à autre chose qu’à l’image signée ou identifiée. Cet engouement dénote une relecture de l’histoire de la photographie.


Avec les expositions Peter Hujar en 2019 et Michael Schmidt l’été dernier, vous avez joué la carte des redécouvertes. Est-ce une marque de fabrique ?
C’est un paradoxe : en France, alors que les lieux dédiés à la photographie y sont très nombreux, ces deux figures n’avaient jamais eu de grande exposition. C’est notre rôle que de faire redécouvrir les œuvres de grand intérêt mal connues. De là à en faire une marque de fabrique… Pour ma programmation, je souhaite surtout créer des ruptures, faire alterner les grandes monographies, réunir expositions historiques et contemporaines, proposer des présentations thématiques occupant tout le Jeu de Paume… et ainsi, faire varier les formats et les rythmes.

La grande nouveauté sera la tenue au printemps d’un festival, portant sur les enjeux de l’image contemporaine et dédié à la jeune création. Pourquoi ce format ?
Je souhaite marquer la différence avec les expositions qui ont occupé l’intégralité de l’espace, comme «Le supermarché des images» en 2020. Intitulée «Fata Morgana», en référence au phénomène optique bien connu des marins, cette première édition portera sur la question de la visibilité. Sous la direction de Béatrice Gross, commissaire indépendante, avec le conseil artistique de la plasticienne Katinka Bock, elle réunira une grande diversité de médiums : photographies, films, vidéos, installations, œuvres in situ et sonores, le tout accompagné de performances et de concerts. Je tiens au mot «festival» car il induit une périodicité, que je ne souhaite pas trop précise… Elle sera de deux ans environ. De manière générale, pour la programmation, je veux garder de la souplesse et de la liberté, laisser de la place à l’inattendu.
 

Frank Horvat (1928-2020), Deborah Dixon sur les marches de la Piazza di Spagna, Rome, 1962, pour Harper’s Bazaar, exposition à Tours en 20
Frank Horvat (1928-2020), Deborah Dixon sur les marches de la Piazza di Spagna, Rome, 1962, pour Harper’s Bazaar, exposition à Tours en 2022.
© Studio Frank Horvat, Boulogne-Billancourt


Comme nombre de musées, le Jeu de Paume a été actif sur Internet pendant la période de fermeture due à la pandémie. Sous quelle forme ?
Avant même la crise sanitaire, je voulais relancer et refonder le magazine en ligne initié par Marta Gili (directrice de 2006 à 2018, ndlr). J’avais prévu de lui donner plus d’importance, de visibilité et d’indépendance par rapport aux expositions, avec un comité de rédaction, des parutions originales et des commandes à des photographes. Nommé Palm, il est disponible depuis septembre. De son côté, «Le Jeu de Paume Lab», sur Instagram, est né de la pandémie et a été créé grâce au financement du ministère de la Culture. L’idée est de passer commande à dix commissaires d’exposition pour qu’ils présentent chacun quatre artistes pendant dix mois. Cette initiative ponctuelle prendra fin en décembre.
Quel bilan dressez-vous de ces programmes numériques ?
Nous avons constaté qu’ils attirent un public différent de celui qui se rend dans nos murs, et qu’il n’y a pas forcément de pont entre les deux. Cette idée de développer d’autres formes pourrait nous intéresser à l’avenir, notamment pour soutenir les jeunes photographes. Cela me conforte dans le sentiment qu’il faille un relais en ligne, qui ne soit pas le simple reflet de ce qui se passe sur place mais un vrai centre d’art bis. Nous avons aussi opéré une refonte complète du site web : une nouvelle version conçue pour la navigation sur smartphone, qui désormais s’impose.
Plus globalement, le public est-il au rendez-vous depuis la réouverture en juin ?
Il faut admettre que l’été a été calme… Mais nous avons rouvert a minima, sans programmation culturelle ni café, et avec Michael Schmidt, une exposition «difficile». En revanche, depuis mi-septembre, les chiffres sont bons et même très bons, et nous espérons un effet d’entraînement jusqu’en février, date de la fin de l’accrochage de la collection Walther : c’est important, car nos recettes propres représentent 30 à 35 % de notre budget. Ce que nous observons, c’est que le comportement de nos visiteurs semble avoir changé. C’est calme la semaine et on enregistre une forte accélération le week-end. Cela a toujours été le cas, mais l’écart s’agrandit. Reste à savoir si cela va s’installer durablement.

à voir
«Chefs-d’œuvre photographiques du MoMA. La collection Thomas Walther», Jeu de Paume,
1, place de la Concorde, Paris Ier, tél. : 01 47 03 12 50.
Jusqu’au 13 février 2022.
www.jeudepaume.org

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