Poussée de fièvre à Montréal

Le 23 juillet 2020, par Vincent Noce
Nathalie Bondil
Photo André Tremblay

Harcèlement : ce spectre hante les musées. L’éviction de Nathalie Bondil du musée des beaux-arts de Montréal, qui a soulevé un vent d’indignation parmi ses collègues en Amérique et en Europe, apparaît comme un cas d’école. Ayant assuré que son départ était motivé par un «climat toxique» pointé dans un diagnostic, le président du conseil d’administration a refusé de montrer celui-ci à quiconque, y compris la ministre de la Culture, ou la représentante du personnel qui le lui avait demandé. En fait, cet état des lieux datait de cinq mois plus tôt et, entre-temps, le conseil avait réaffirmé sa confiance à Nathalie Bondil, allant jusqu’à négocier la reconduction de son mandat. Même s’il reconnaît des tensions passées au sein d’un service, un conservateur se dit «stupéfait par les premiers articles, lançant des accusations aussi graves à l’égard d’une directrice qui a toujours fait montre d’une grande empathie à l’égard de tous». Il est vite apparu que le conflit procédait en réalité de l’activisme d’un président, mécène généreux, éditeur à la retraite, qui a pris les rênes du musée. Michel de la Chenelière a notamment fait nommer une jeune femme issue d’une grande famille à la direction de la conservation, passant outre l’avis du comité de sélection, qui l’avait écartée en raison de sa jeunesse et de son inexpérience. Nathalie Bondil s’est inclinée, mais cela n’a pas suffi. Assimilant ses réticences à de «l’insubordination», le président l’a congédiée sur le champ. Le désastre est complet pour le musée de la province, que sa directrice avait inscrit sur la scène mondiale, désormais conspué, isolé, à l’avenir brouillé. Le procédé est d’autant plus mal vécu que Nathalie Bondil a été salie en place publique. Au même moment, le conseil lui a intimé le silence, ce qui équivalait à lui demander de signer sa mort professionnelle. La responsabilité de la presse est terrible puisqu’elle peut relayer des attaques ad hominem, qui s’inscrivent pour toujours sur l’Internet, sans même attendre la version de l’intéressé. D’un abus à l’autre ? Il n’y a pas si longtemps, le harcèlement, en particulier en France, était un sujet tabou. Devant l’une de ses conservatrices, un patron de musée pouvait se pencher dans une réunion et glisser à son voisin, à voix haute : «Je ne t’avais pas dit que c’était une conne ?», sans la moindre réaction. Les cendriers pouvaient voler vers la tête des secrétaires, une directrice réclamer de ses employés leur présence à l’anniversaire de son chien, une autre transformer son musée en enfer… Le ministère laissait faire. Il fallait que la presse, après de longues et difficiles enquêtes, s’en mêle pour que les plus excités soient priés de se calmer, voire de prendre le large. L’excès contraire n’est pas moins redoutable. Désormais, il suffit de prononcer à voix haute le mot maudit de «harcèlement» pour jeter l’opprobre sur un responsable, soudain désarmé. Le mal existe sans doute ailleurs, mais la culture est surexposée à l’attention des médias. Les noms sont jetés en pâture. Le suspect peut se retrouver pris dans un étau diabolique, si l’institution, par peur du scandale, lui ordonne de se taire, au risque d’affecter pour toujours sa carrière. Dans un cas, bien avant d’être blanchie, une responsable d’établissement a été arrêtée à sa descente d’avion. Dans un autre, la presse a imprudemment relayé les accusations d’autoritarisme à l’égard d’une directrice qui avait tout bonnement mis fin à des vols au sein de l’entreprise. Dans tous les cas portés à notre connaissance, il se trouve que ce sont des femmes qui ont été victimes de ces intrigues, mais peut-être cela tient-il de la coïncidence.

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