Nathalie Bondil, pour un musée géopoétique

On 19 December 2019, by Sarah Hugounenq

Au musée des beaux-arts de Montréal, la nouvelle aile Stéphan Crétier et Stéphany Maillery fait dialoguer l’archéologie et les arts du monde avec la scène contemporaine. L’audacieuse directrice de l’institution nous explique ce choix.

© Mikaël Theimer (MKL)

Autrefois, au musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), les arts d’Afrique et d’Asie ainsi que l’archéologie étaient éclatés, tandis que ceux d’Océanie n’étaient pas présentés. Pourquoi avoir choisi de les rassembler ?
Ce projet est le résultat de plusieurs années de réflexion, d’études, de prêts et d’acquisitions, d’expertises croisées et de rencontres qui ont permis d’exhumer des œuvres parfois tout à fait remarquables, comme une armure de samouraï jamais montrée auparavant. La construction, en 2016, du nouveau pavillon pour la Paix, consacré à l’art européen du Moyen Âge à nos jours, a libéré mille mètres carrés au quatrième étage du pavillon Desmarais et nous a permis de présenter toutes les collections dans une perspective nouvelle, au sein de l’aile Stéphan Cretier et Stéphany Maillery, pour les arts du Tout-Monde.
Pourquoi avoir choisi cette formulation des «arts du Tout-Monde», empruntée au poète martiniquais Édouard Glissant ?
Glissant voit le monde comme un archipel et des océans qui se rencontrent, et non comme des terres prisonnières de leurs frontières. Cette vision correspondait exactement au discours transculturel que nous voulions déployer pour imaginer une citoyenneté globale. Je voulais substituer l’interculturalisme à la fois à l’universalisme occidental, qui aplanit les différences entre les cultures, et au multiculturalisme, qui voit ces différences comme autant de divisions.
Très présente dans le parcours, l’histoire des collections du MBAM passe par un fonds d’art chinois et japonais assez représentatif, alors que ceux d’Océanie, d’archéologie assyrienne et gréco-romaine ou des arts de l’Islam sont moins fournis. Est-ce la raison pour laquelle vous avez choisi de les faire dialoguer ?
Il est évident que ces lacunes m’autorisaient plus de liberté. Le musée s’est avant tout défini par les beaux-arts. À partir de 1916, Cleveland Morgan, son premier conservateur, a impulsé une ouverture vers d’autres horizons grâce à son club de collectionneurs fortunés et grands amateurs d’art. La collection n’est donc pas celle d’un établissement issu de campagnes coloniales, ou fondé sur des présupposés ethnographiques, mais celle d’un musée en lien avec le goût du marché de l’époque : par exemple, l’art japonais était très en vogue au début du XXe siècle. Il fallait ainsi sortir d’une classification par école, ou par époque, ce qui aurait été non pertinent voire peu intéressant. Nous avons cherché des préoccupations transversales qui nous concernent tous, tels le nucléaire, très présent dans l’art japonais moderne, ou la place des femmes en Orient, et auxquelles les artistes apportent des réponses inattendues.
Alors que vous disposez d’un pavillon réservé aux arts d’Europe, pourquoi associer ceux de continents différents ? L’éloignement temporel est-il selon vous du même ordre que la distance géographique ?
J’ai réfléchi à ces collections en termes de terri-toire. Comment raconter une histoire des arts du monde de manière modeste et poétique ? L’ambition intellectuelle est énorme comparée à la petitesse des collections. Cet exercice de rapprochement devait éviter l’écueil d’un «musée des autres», au profit d’un parcours emmenant des temps les plus anciens vers les problématiques les plus contemporaines, avec des chaos, des chocs, des discordances, des dialogues, des harmonies, des dissonances… Quelles réflexions ces régions du monde peuvent-elles apporter à une échelle globale aujourd’hui ? Quand on parle de crise migratoire en Méditerranée, on y trouve les flux, les échanges, le commerce, et ce de l’Antiquité à aujourd’hui. La Chine a toujours été une productrice d’artefacts essentielle au centre d’un grand pôle de négoce que l’on appelait autrefois les «routes de la soie», devenu aujourd’hui le projet BRI (Belt and Road Initiative, ndlr) de Xin Jinping. Le continent américain est de son côté resté relativement isolé jusqu’à sa découverte tardive par les Européens et pose donc la question de l’autochtonie. La soif de l’or des colons est au cœur de l’histoire américaine et des rencontres entre les civilisations. Je voulais raconter à partir d’histoires assez simples celle de la globalité.

 

Bodhisattva Maitreya, Pakistan ou Afghanistan, époque Kushan, IIIe siècle, schiste gris, musée des beaux-arts de Montréal. Photo MBAM, Chr
Bodhisattva Maitreya, Pakistan ou Afghanistan, époque Kushan, IIIe siècle, schiste gris, musée des beaux-arts de Montréal.
Photo MBAM, Christine Guest

Dans cette vision globale, n’est-il pas contradictoire d’exclure l’Europe et le Canada ?
Une partie de ce développement est encore en projet. Quelques rares objets européens sont mis en dialogue avec les cultures du monde, mais j’aimerais aussi placer des œuvres du Tout-Monde dans le pavillon de l’art européen et celui de l’art canadien. Il est impensable de laisser ce dernier dans un état de prétendue pureté, sans aucune «contamination» des dialogues de la globalité. Nous sommes constamment dans un discours en évolution et un champ muséologique en questionnement.
Ce processus correspond à un mouvement actuel, perceptible au Louvre-Lens ou à celui d’Abou Dhabi, tendant à faire voler en éclats une catégorisation traditionnelle du musée, et des beaux-arts en particulier. Un musée des beaux-arts est-il toujours fondé à parler de biodiversité ou de migration ?
Dans la présentation, je voulais des problématiques globales de civilisation, mais aussi des chemins de traverse pour parler de l’animal, du genre, du pouvoir, de la mort, de la société… Le musée reste légitime pour poser des questions pertinentes : c’est en cela qu’il est un instrument politique, car il fait sens dans la cité auprès de nos citoyens, de nos visiteurs. Les musées des beaux-arts affichent le plus souvent une approche formelle et mono-orientée vers les historiens de l’art. L’invitation faite aux artistes canadiens contemporains issus de la diversité permet de décentrer le regard. De plus, cela pose la question de savoir qui a la parole dans un musée : les historiens de l’art ou les archéologues n’ont pas le monopole de l’interprétation de l’art. Sans nier notre propre expertise, d’autres filtres peuvent s’ajouter. Espace de neutralité et de liberté, le musée peut raconter le monde et sa diversité d’une manière plus large que les disciplines traditionnelles. Ce serait rapetisser et trahir les œuvres que de les restreindre à un seul discours. L’art a cette vertu de pouvoir parler de problématiques fortes, dérangeantes, émouvantes ou choquantes, sans être clivant.
La mise en œuvre de ce discours implique-t-elle également une nouvelle forme de gouvernance du MBAM ?
Oui, sans quoi tout cela ne serait qu’une posture, voire une imposture. Notre nouveau président, Michel de la Chenelière, a ouvert le musée et son conseil d’administration à des personnalités issues de la diversité, comme notre nouvelle conservatrice de l’art inuit, d’origine inuit. Nous avons aussi mis en place un comité du vivre-ensemble, avec des spécialistes de l’interculturel comme Bob W. White, professeur agrégé d’anthropologie, Nadine St-Louis, d’origine gaspésienne, ou Moussa Sène, cinéaste sénégalais. Je voulais des personnes qui ne prêchent pas pour leur chapelle mais comprennent la complexité du monde et des relations à l’autre. Nous vivons dans un univers non sécurisé mais empli de rencontres et de diversité. À nous de ne pas les limiter à des agressions !

Brendan Lee Satish Tang (né en 1975), Manga Ormolu #7, 2015, céramique, technique mixte, musée des beaux-arts de Montréal. Photo MBAM, Jea
Brendan Lee Satish Tang (né en 1975), Manga Ormolu #7, 2015, céramique, technique mixte, musée des beaux-arts de Montréal.
Photo MBAM, Jean-François Brière


à voir
Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM),
1380, rue Sherbrooke Ouest, Montréal, tél. : (514) 285 2000
www.mbam.qc.ca
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