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Peyrassol et son jardin de sculptures contemporaines

Publié le , par Emmanuel Lincot

Ce domaine  qui appartint jusqu’à la fin du XIIIe siècle aux Templiers  abrite 2 500 oliviers et, depuis peu, un magnifique jardin de sculptures. On le doit à un couple de passionnés, Philippe Austruy, venu perpétuer cette tradition viticole, et son épouse Valérie Bach, galeriste de renom en Belgique.

Dan Graham (né en 1942), Triangular Pavilion with Circular Cut-Out Variation H, 1989-2008,... Peyrassol et son jardin de sculptures contemporaines
Dan Graham (né en 1942), Triangular Pavilion with Circular Cut-Out Variation H, 1989-2008, deux miroirs sans tain, verre ordinaire, aluminium petit et acier inoxydable, 205 x 208 cm.
© Mireille Roobaert

Peyrassol est un site d’exception. Largement ouvert au public, idéal pour découvrir l’art de vivre en Provence, cette superbe propriété familiale offre, de Pâques à la mi-octobre, une table et des chambres d’hôtes. C’est également le fabuleux écrin d’une collection remarquable d’œuvres d’art monumentales. Au cœur des vignes, au détour d’une allée, au milieu d’une prairie paysagée se découvrent les sculptures de très grands maîtres. Cette collection «a été progressivement réunie», nous confie Valérie Bach qui a fait ses premières armes chez le galeriste parisien Baudouin Lebon, avant de faire du domaine de Peyrassol l’un des plus passionnants parcs de sculptures contemporaines d’Europe. Beauté des vues, havre de paix, Peyrassol se découvre par la marche. Chemins, forêts et chais forment autant de représentations topographiques qu’allégoriques. Elles ne sont pas sans nous faire penser à la carte de Tendre imaginée par les paysagistes du Grand Siècle. Ici, se voit l’œuvre magnifique de Patrick Fleury, «l’alpha de notre collection», avoue Valérie Bach. Là, se voit l’œuvre de César ou encore celle de François-Xavier Lalanne. Plus loin, c’est au tour de Pablo Reinoso ou Arman. Un choix éclectique ouvert aux courants les plus divers de la sculpture mondiale. Ainsi, à travers l’œuvre de Lee Ufan se reconnaît le Mono-ha, «école de l’objet». Elle refuse toute idée de représentation et nous renvoie à la culture bouddhiste du zen. On retrouve aussi la belle calligraphie de Ben, le matiérisme d’un Tàpies ou l’art conceptuel d’un Dennis Oppenheim.
 

Face au massif des Maures, dans le Var, la commanderie de Peyrassol, s’étend sur 950 hectares, dont 100 de vignes.
Face au massif des Maures, dans le Var, la commanderie de Peyrassol, s’étend sur 950 hectares, dont 100 de vignes.© Christophe Goussard

Une intégration parfaite
Les amoureux de l’art brut retrouveront avec bonheur Jean Dubuffet, tandis que d’autres savoureront l’inclassable Wim Delvoye. Désireuse de faire de Peyrassol la «ramification» naturelle de la Patinoire Royale  un superbe espace d’exposition qu’elle a inauguré à Bruxelles, en 2015 , Valérie Bach a demandé au commissaire Alexandre Delvals d’organiser en juillet de cette année, et pour le seul domaine de Peyrassol, une première exposition temporaire. C’est la galerie, un nouveau bâtiment de 800 m2, conçu au cœur du domaine par l’architecte Charles Berthier, qui a permis d’accueillir des œuvres de Jean Tinguely ou de Raphaël Soto ; pièces majeures de l’art cinétique, faisant écho à l’installation, côté jardin, de celle exposée par leur contemporain Pol Bury.

Fondée vraisemblablement en 1204, la commanderie de Peyrassol a toujours eu une activité agraire et vinicole.

On se laisse toujours envahir par une tendre mélancolie  un certain souvenir de l’enfance, peut-être  à la vue de ces machines sculpturales qui se meuvent en une allure très lente. Outre ces œuvres, le bâtiment en tant que tel est une réussite indéniable. Il s’intègre sans rupture au paysage des vignes. «D’une conception très sculpturale, la façade principale ne souffre d’aucun code classique de l’architecture : pas de portes, pas de fenêtres, pas de toitures… s’inspirant des attitudes artistiques du land art.» À la question de savoir si Peyrassol ne risque pas d’être concurrencé par le château La Coste ou par la fondation Carmignac, qui ouvrira à Porquerolles dans quelques mois, Valérie Bach répond, sereine, que la pluralité de lieux dédiés à l’art contemporain dans la région aura un effet d’«entraînement». Au reste, l’accès au domaine de Peyrassol demeure l’un des rares à être gratuit.

Bernard Venet (né en 1941), sculpture monumentale.
Bernard Venet (né en 1941), sculpture monumentale.© Christophe Goussard/Bernar Venet

Tout pour les épicuriens
Peyrassol a, il est vrai, plus d’un atout ne pouvant que satisfaire une clientèle épicurienne, soucieuse de découvrir l’art contemporain autrement. Il suffit pour s’en convaincre de déguster, chemin faisant, rouges et rosés de cépages figurant à la carte. Parmi lesquels, un cabernet-sauvignon, un tibouren, un grenache, un cinsault, un mourvèdre… À moins que vous ne préfériez goûter, pour les blancs, à un rolle, un sémillon ou encore à une clairette. Tous ces crus bénéficient d’un sol argilo-calcaire et d’une pierrosité importante. Les champs à l’entour se découvrent à perte de vue du haut de la passerelle qui conduit au toit de la galerie. Déroutant le regard, une pièce monumentale de Bernar Venet  voisin et ami des propriétaires de Peyrassol  crée le lien entre la terrasse et l’espace galerie, en occupant le patio par deux lignes brisées prenant naissance dans le bassin et se posant sur la terrasse. Non loin, suspendu à un arbre séculaire, l’artiste catalan Jaume Plensa a laissé libre cours à son imagination dans la réalisation de l’une de ses sculptures parsemées de lettres qu’il affectionne tout particulièrement.

Au fil des années, le domaine s’est imposé comme la référence provençale, en matière de collection d’art contemporain.

En associant le mot à la figure humaine, Jaume Plensa envisage la langue comme l’enveloppe de la matière, de l’énergie et de l’être. La langue n’a plus pour fonction de délivrer un message intellectuel mais elle est simplement utilisée comme un amoncellement de signes. Ces signes non liés sont libres de formes, de sens et ne fixent rien encore. Jaume Plensa n’affirme-t-il pas qu’«un texte est un territoire» ? Un territoire atemporel où les rapports du visible qui révèle l’invisible semblent avoir été érigés en valeurs cardinales à Peyrassol. Si l’on atteint chez certains sculpteurs une expression extrême du formalisme (et l’on pense notamment aux «Picture Windows» de l’Américain Dan Graham), les œuvres qui se donnent à voir à Peyrassol posent toutes le processus de notre approche de l’art. Approche autant intellectuelle que sensorielle qui n’exclut pas, pour certaines, une dimension essentielle : l’humour. Ainsi, pour le Belge Panaramenko, le mythe d’Icare est réinventé au moyen d’une sculpture, véritable métaphore d’un Géo Trouvetou, disciple de Léonard de Vinci, exaltant la science pour le seul plaisir. On la trouve à l’entrée des cuisines où un jeune chef, Guillaume Delaune, exerce ses talents. Vous saurez tout sur les secrets de la ventrèche grillée, de la salade de lentilles ou bien d’autres mets provençaux, aromatisés de leurs magnifiques huiles d’olive. Elles sont pressées, on l’aura compris, au domaine qui, après bien des détours, saura encore vous surprendre. Vous pourrez y croiser du gibier  daims, cerfs, mouflons et sangliers  ou, moins offensif, le lapin en bronze du Britannique Barry Flanagan. Vous y rêverez Afrique ! Car au bord du bassin, règne, impassible, l’hippopotame conçu par l’artiste Philippe Berry. Moins célèbre que son acteur de frère, Richard, l’artiste propose un pachyderme aussi attendrissant que celui situé fièrement à la lisière du bois créé, quant à lui, par Pascal Bernier.

Patrick Fleury (né en 1951), Sherzo, 2005, sculpture monumentale, aluminium, 450 x 450 x 350 cm.  
Patrick Fleury (né en 1951), Sherzo, 2005, sculpture monumentale, aluminium, 450 x 450 x 350 cm.
© Mireille Roobaert

Le souffle de la magie
Au domaine de Peyrassol, on aime manier le paradoxe et l’ambiguïté. Le néo-dadaïste Bertrand Lavier (qualifions-le ainsi…) brandit son motoculteur au sommet d’une hampe ; hybridité conceptuelle prenant le contre-pied du principe d’indifférence qui faisait à l’origine la condition même de la possibilité du ready made. À moins que l’on y rencontre ce spectre de couleur rouge imaginé par l’épouse de feu Yves Klein, Rotraut. La présence d’une œuvre de cette artiste n’a rien du hasard. Peyrassol est un lieu où se devine l’existence de grands fantômes ayant répondu à l’appel du cosmos. Vladimir Skoda est de ceux-là. L’obsession de cet immense artiste est la sphère, la boule, l’œil. Une influence lointaine de l’architecte Étienne-Louis Boullée mais aussi le pari fou des vieux alchimistes que de transformer la matière et de subjectiviser les objets ; survivance d’une pratique ancestrale qui est à l’origine d’une part importante de la magie… En agissant sur l’objet possédé par un sujet, on agit sur celui-ci. Dont acte : chaque artiste à Peyrassol transforme ce lieu empreint de magie et se laisse transformer par lui. Et Valérie Bach de nous mettre dans la confidence : Daniel Buren y sera l’un des prochains artistes exposés… À suivre !

À VOIR
Commanderie de Peyrassol, RN7 – 83340 Flassans-sur-Issole, tél. : 04 94 69 71 02,
www.peyrassol.com


 

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