Peter Klasen Archéologue du présent

Le 26 avril 2018, par Dimitri Joannides

L’artiste a installé son atelier dans un havre de paix de près de 500 mètres carrés, niché entre deux petites forêts de bambous, à Vincennes. Un lieu où les conditions de travail ont été créées «pour y voir un peu plus clair».

Peter Klasen dans son atelier en 2018.
© Jean Picon

La première sensation, une fois la porte franchie, est celle d’une grande bouffée d’air frais. À l’image des toiles pluridimensionnelles du peintre allemand, le lieu est scindé en plusieurs espaces de vie et de travail parfaitement compartimentés, mais cohabitant dans une harmonie quasi japonisante. Du mur d’entrée donnant sur rue au bout du jardin jouxtant le haut espace exclusivement dédié à l’atelier, c’est un parcours de près de soixante mètres de long qui attend les hôtes de l’artiste. Pour rejoindre le saint des saints, l’impétrant traverse d’abord un premier sas, à l’air libre, puis un second, derrière de grandes baies vitrées, garni de hauts bambous dialoguant avec de mystérieuses sculptures africaines. Son regard se perd en hauteur, cherchant la canopée au son des chants d’oiseaux, avant que la voix de Peter Klasen ne le ramène sur terre. L’artiste, disponible et chaleureux, raconte avec passion l’histoire de cette ancienne usine à métaux qu’il a transformée en atelier, en 1983, avec son épouse disparue il y a huit ans : «Nous l’avons découverte par une petite annonce parue dans Le Figaro. Il en fallait 450 000 francs, une somme relativement dérisoire à l’époque pour tout cet espace.» La ville de Vincennes s’étant très tôt embourgeoisée, peu d’usines s’y sont implantées au tournant du XXe siècle, laissant la part belle aux spectaculaires réhabilitations d’anciens locaux industriels en ateliers ou lofts aux villes de Montrouge ou Châtillon, au sud de Paris. «Ce type de volume est rare et, par conséquent, je n’ai pas beaucoup de confrères dans les environs proches.» Pendant plusieurs mois, l’artiste et sa femme réinventent le lieu de fond en comble pour le rendre habitable : suppression d’un ancien pont roulant, démolition de certains murs, restructuration des pièces… «Il y avait tellement de lumière qu’il a fallu condamner des fenêtres zénithales, un comble !», se souvient encore Peter Klasen, d’un ton amusé ; l’artiste s’offre pourtant chaque été des bains de lumière méridionale dans son atelier de Châteauneuf-Grasse, à une vingtaine de kilomètres au nord de Cannes, où il retrouve sa «bande parisienne». Dans son atelier vincennois, qu’il dit «dépouillé mais ordonné», le peintre, filant décidément la métaphore, assure avoir créé les conditions de travail idéales «pour y voir un peu plus clair». Le précédent atelier que Peter Klasen a occupé entre 1973 et 1983 était situé place Falguière, à Montparnasse, au cœur de la vie artistique parisienne. «C’était un endroit très agréable mais bien trop petit et plutôt pensé pour des peintres de chevalet travaillant à l’ancienne.» Par chance, l’artiste occupe le premier étage de ce bâtiment de douze ateliers et peut ainsi faire passer ses grands formats… par la fenêtre !
 

L’atelier de Peter Klasen à Vincennes.
L’atelier de Peter Klasen à Vincennes. © Jean Picon


Dialogue avec les maîtres
Si ses études aux Beaux-Arts de Berlin l’ont préparé, dans les années 1950, à se mesurer à la peinture classique, l’enseignement d’avant-garde, encore mâtiné de cet esprit pionnier directement issu du Bauhaus, privilégiait l’émancipation des futurs créateurs. «J’y ai été formé à la construction de l’image, quel que soit le médium utilisé, car c’est bien la technique qui est à la disposition des artistes et non l’inverse», résume-t-il. Guère étonnant dès lors que l’exposition personnelle dont il fait actuellement l’objet à la galerie Eva Hober, à Paris, soit titrée «Dialogue avec les maîtres», le peintre de 82 ans tenant à préciser qu’il prend cet événement «très au sérieux». À son arrivée à Paris en 1959, le jeune homme rencontre les peintres de sa génération, dont Corneille avec qui il se lie d’amitié et qui devient vite l’un de ses mentors. «Je suis venu en France pour me nourrir de ces échanges. C’était fascinant de pouvoir croiser Picasso, Breton, Giacometti et parfois leur parler…» Sa collection personnelle  plus de deux cents œuvres anciennes ou tridimensionnelles, stockées dans des entrepôts à Cergy-Pontoise et Noisy-le-Sec, mais également des créations d’autres artistes  est pour l’essentiel inaccessible aux néophytes. À Vincennes, les amateurs n’ont accès qu’à des pièces relativement récentes. Impossible toutefois de ne pas citer ces grands maîtres du design dont Peter Klasen possède quelques pépites dans son atelier : une applique à deux bras de Serge Mouille au-dessus du bar de la cuisine, deux fauteuils iconiques modèles «670» et leur ottoman de Charles Eames, les célébrissimes fauteuils «LC3» du Corbusier datant de 1959  «parmi les premiers à avoir été numérotés !»  et un spectaculaire bureau de Jean Prouvé perché à l’entresol, surplombant l’atelier. Autant de souvenirs liés à son épouse, née à Saigon d’un père français, militaire de carrière dans la coloniale, et qui a longtemps tenu à Lille un magasin d’ameublement spécialisé dans les années 1930-1950. Sur des tables ou des étagères, quelques sculptures animalières aux formes art déco et des céramiques des années 1950-1960 complètent élégamment le décor. Peter Klasen, au demeurant parfaitement ambidextre, travaille debout et à plat sur une table où s’amoncellent pochoirs et découpages lestés de poids. La technique de l’aérographe, qu’il emploie depuis toujours, le fait plus ressembler à un chirurgien armé d’un bistouri qu’à un peintre traditionnel. Le plus étonnant, lorsqu’on le rejoint dans son espace de travail, est qu’aucune odeur de peinture n’est perceptible ! En effet, un générateur d’air comprimé propulse de la peinture acrylique ou vinylique inodore à travers un stylet que l’artiste manipule pour composer ses zones de couleurs. «Il m’arrive parfois d’utiliser une impression numérique comme trame de fond. Mais le plus important reste l’intervention manuelle, plus subtile que le procédé sérigraphique. Et c’est justement la modulation de l’aérographe qui donne toute sa force à cet effet de trois dimensions qui ressort de mes tableaux.»

 

Volants / Haute tension, 2017, technique mixte sur toile, 146 x 114 cm.
Volants / Haute tension, 2017, technique mixte sur toile, 146 x 114 cm. © Peter Klasen


Archéologie du présent
Fasciné depuis toujours par la technologie, Peter Klasen assure être un homme de son temps, «un sismographe, un archéologue du présent parfaitement conscient de la liberté qui nous est donnée aujourd’hui, après un XXe siècle dramatique». Depuis le début des années 1960, il emprunte, détourne et raille l’iconographie du monde de la consommation et de la publicité. Ayant volontairement tourné le dos à une abstraction alors dominante, le peintre avoue avoir eu très tôt une «fascination ambiguë pour les États-Unis», tout en assurant se sentir plus proche du pop anglais  antérieur au pop art d’Andy Warhol et Roy Lichtenstein et bien plus transgressif  de ses amis Allen Jones ou Peter Blake. «Pop», le mot est lâché ! Lorsqu’il évoque la figuration narrative, qu’on qualifie parfois d’équivalent français du pop art, Peter Klasen parle toujours à la première personne du pluriel, disant de lui-même et de ses compagnons d’alors : «Nous étions les anticorps de l’omniprésence américaine sur la scène culturelle.» L’artiste, «vrai passionné de classique», travaille en musique. Mais il lui arrive aussi de peindre en écoutant… de la pop. 

 

Aspiration / Refoulement, 1989, technique mixte, 162 x 114 cm.
Aspiration / Refoulement, 1989, technique mixte, 162 x 114 cm. © Peter Klasen
 
Hommage à Kurt Schwitters, 2016, technique mixte sur toile, 146 x 114 cm.
Hommage à Kurt Schwitters, 2016, technique mixte sur toile, 146 x 114 cm. © Peter Klasen
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne