Nouveau cap pour la Fondation Dapper

Le 01 décembre 2017, par Stéphanie Pioda

Après trente ans d’activité à Paris, cette fondation privée s’ouvre sur l’Afrique contemporaine et déploie des projets nomades dans un dialogue avec ses propres collections. Entretien avec Christiane Falgayrettes-Leveau, sa présidente.

Omar Victor Diop (né en 1980), Jean-Baptiste Belley, série «Diaspora», 2014, 160 x 106 cm.
© Courtesy Magnin-A, Paris

Quel est le devenir de la Fondation Dapper ?
Comme vous le savez, nous avons fermé le lieu d’exposition rue Paul-Valéry à Paris, fin juin, pour des raisons principalement économiques. Le bâtiment de 2 000 mètres carrés était très lourd à assumer pour une structure privée : les normes évoluent sans cesse, et il fallait l’entretenir et programmer des activités diversifiées entre les expositions, la librairie et une salle de spectacles pouvant accueillir 190 personnes. La seconde raison est qu’au bout de trente ans on finit par tourner en rond. Nous souhaitions donner une nouvelle dynamique à la Fondation, créée en 1983, qui se doit d’être une institution novatrice, tournée vers de nouveaux projets. Lorsque mon mari, Michel Leveau, était encore là, nous nous posions déjà ces questions de renouvellement et d’une présence plus forte en Afrique. Elles se sont imposées aujourd’hui. Je suis triste de fermer le lieu mais ne suis pas dans la nostalgie, car je maintiens cet engagement qui m’a animée pendant trente ans.
De quelle manière réorientez-vous les actions de la Fondation ?
Sur l’île de Gorée, et en partenariat avec la municipalité, nous investissons une grande esplanade de 800 mètres carrés : un espace juste en face de l’église et du centre socio-culturel, avec des expositions produites souvent à la suite d’une résidence de trois ou quatre semaines. Ici, il y a plus de défis car l’offre en matière de culture n’est pas très développée, hormis la Biennale de Dakar et un ou deux salons par an, et les gens ne sont pas habitués aux musées, ce qui nous permet de tester de nouvelles façons de communiquer. Il y a une attente plus grande qu’en France, avec une grande curiosité du public, constitué à la fois des populations locales et des touristes. Nous travaillons avec les collèges et les lycées, mais aussi avec les artisans, les gens sur place et l’Institut français, qui nous apporte son soutien pour certaines actions. Nous préparons également un «off» de Dapper à Gorée dans le cadre de la prochaine Biennale de Dakar, en 2018.
Cela vous impose-t-il une sorte d’autocensure ?
Je n’appelle pas cela de la censure, car dès lors que l’on investit des espaces publics, il y a un certain respect à avoir. Je pense que, dans certains pays, on ne peut pas tout dire et tout montrer, d’autant plus lorsqu’on est étranger : la confiance se gagne avec le temps. Si l’on choque, si l’on s’inscrit dans la provocation, les gens ne viendront plus et on passera à côté de notre mission.
Quels sont les critères de sélection des artistes en résidence ?
Ils sont sélectionnés en fonction des thèmes, des suggestions de commissaires, d’amis, d’artistes, de galeries, etc. Ce sont des échanges. Citons parmi les artistes déjà invités depuis 2012 Jack Beng-Thi, Bruno Pédurand, Hervé Beuze, Tran Trong Vu…

 

© Fondation Dapper
© Fondation Dapper

La collection de la Fondation s’ouvre-t-elle à l’art contemporain ?
Non, nous n’achetons pas. Les œuvres créées pendant la résidence appartiennent à l’artiste… Mais lorsqu’elles sont trop monumentales, elles sont détruites ou données, comme cela a été le cas en 2012 lors de l’exposition «Mémoire» : l’une des œuvres a ensuite été installée dans les jardins de l’ambassade du Brésil à Dakar. S’il y avait un espace d’art contemporain au Sénégal, nous pourrions les y déposer, mais ce n’est pas encore d’actualité.
De quelle manière ferez-vous vivre le fonds historique de cinq mille pièces d’art africain classique ?
Les œuvres continuent d’être prêtées, comme c’est le cas actuellement pour l’exposition «Les forêts natales» au musée du quai Branly (voir Gazette no 36, page 209), où nous présentons une cinquantaine de pièces, mais aussi dans d’autres musées à travers le monde. Les demandes sont d’ailleurs plus importantes depuis que nous avons annoncé la fermeture du lieu, en Europe ou aux États-Unis.
Durant ces trente dernières années, vous avez organisé nombre d’expositions marquantes, dont la plupart traitées sous un angle sociétal, comme si c’était une signature.
Oui, car cet aspect m’intéresse particulièrement. C’est la raison pour laquelle il devenait important d’intervenir de plus en plus dans cette Afrique qui bouge, et de nous placer au cœur des préoccupations des populations et des jeunes, qui n’ont pas le même regard que leurs aînés. Ils ont de nombreux questionnements sur eux-mêmes, sur le monde et sur la place de leur continent dans ce monde. On ne peut plus rester sur des projets en vase clos, car nous sommes dans une époque d’échanges. C’est pourquoi nous abordons un nouveau chapitre de l’histoire de la Fondation : le but était d’investir d’autres domaines, sans nous perdre.

 

Kongo/Vili, République du Congo. Statuette en bois, miroir, fer et pigments, h. 29 cm, rapportée en 1908 du Congo (Brazzaville), Fondation Dapper, Par
Kongo/Vili, République du Congo. Statuette en bois, miroir, fer et pigments, h. 29 cm, rapportée en 1908 du Congo (Brazzaville), Fondation Dapper, Paris. © Archives Fondation Dapper - Photo Hughes Dubois

Finalement, vous transposez vos réflexions menées à Paris sur l’Afrique contemporaine. Il s’agit bien d’une évolution dans une continuité plutôt que d’une rupture…
C’est vrai. Nous avons d’ailleurs encore nos bureaux, notre structure, et une partie de l’équipe est toujours là. Depuis quelques années, je commençais à m’intéresser sérieusement à l’art contemporain, mais nos espaces parisiens ne pouvaient répondre à ce besoin. Nous travaillons donc depuis 2012 à Gorée, et allons présenter notre première exposition dans une institution partenaire : «Afriques. Artistes d’hier et d’aujourd’hui» sera inaugurée le 20 janvier prochain à la Fondation Clément, à la Martinique. Nous retrouverons l’ADN de la Fondation Dapper, avec quatre-vingt-dix œuvres majeures de la collection dans la première partie, et l’ouverture vers les artistes contemporains dans la seconde. L’idée est de créer une sorte de passerelle et de démontrer combien les artistes sont ancrés dans leurs univers, nourris de référents culturels tout en étant bien insérés dans leur société. Que disent-ils ? Ils portent un regard sur le passé, avec la colonisation, l’esclavage, leur histoire avec les indépendances, les effets de la colonisation, mais aussi leurs propres défaillances, avec certains régimes politiques autoritaires. Ils sont conscients de cette Afrique qui est en ébullition et en marche.
Dans cette nouvelle dynamique, englobez-vous tout le continent ou restez-vous sur l’Afrique subsaharienne ?
Pour l’instant, nous restons sur l’Afrique subsaharienne, dans l’idée, comme je l’avais initié avec «Formes et paroles» sur l’île de Gorée il y a trois ans, dans le cadre du XVe Sommet des chefs d’États francophones, de croiser les points de vue pour ne pas enfermer l’Afrique. J’avais réuni des artistes de différents pays, Sénégal, Congo-Brazzaville, France, Vietnam, Canada, interrogeant cette langue française qu’ils ont en commun et le multilinguisme, leur propre langue nationale s’y ajoutant bien souvent. Il s’agissait de pointer des dimensions universelles dans les pratiques, même si les systèmes de pensée ne sont pas les mêmes.
Collectionnez-vous des œuvres d’art africain classique, ou d’art contemporain ?
Non, je ne collectionne pas car je vis en permanence dans les œuvres. Mon mari non plus n’était pas collectionneur. Lorsqu’il a commencé à acheter des pièces, il voulait déjà faire un centre de recherche et n’avait pas cet esprit de possession. Il était assez précurseur.

 

Yoruba, Nigeria. Bâton de danse oshe shango, bois et pigments, h. 51 cm, ancienne collection de Charles Ratton, Fondation Dapper, Paris. © Archives Fo
Yoruba, Nigeria. Bâton de danse oshe shango, bois et pigments, h. 51 cm, ancienne collection de Charles Ratton, Fondation Dapper, Paris.
© Archives Fondation Dapper Photo Hughes Dubois
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