NFT : qu’est que les gens achètent ?

Le 01 avril 2021, par Carine Claude

Alors que les prix pour ces jetons ont littéralement explosé ces dernières semaines, d’énormes incompréhensions subsistent sur ce que les gens achètent effectivement. Tentative de décodage.

Beeple, Everydays: The First 5000 Days (2021).
© Christie’s

Bouleversement», «révolution», «première»… Depuis plus d’une semaine, le record à 69,3 M$, atteint chez Christie’s pour une œuvre NFT, tourne en toupie à la Une de tous les titres, du plus classique au plus geek. Intitulée Everydays: The First 5000 Days, cette œuvre numérique utilise les Non-Fungible Tokens (NFT), des jetons numériques inscrits sur la blockchain, cette fameuse technologie réputée inviolable qui permet d’enregistrer des transactions authentifiées et sécurisées sur un réseau décentralisé. Illustre inconnu il y a encore quelques mois, son auteur, l’artiste Beeple, n’en est pourtant pas à son coup d’essai. Fin février, Crossroads, une autre de ses créations NFT représentant un Donald Trump nu et terrassé, était déjà partie pour la somme rondelette de 6,6 M$ sur la plateforme Nifty Gateway, l’antre du crypto-art NFT. Si la vente chez Christie’s – une première en soi – a clairement fait l’effet d’une bombe, les artistes n’ont pas attendu l’essor des NFT pour mobiliser la blockchain… ni la blockchain pour créer des œuvres numériques. Mais ces technologies distribuées ont un atout considérable dans le monde de l’art, car elles fonctionnent à la manière d’un certificat d’authenticité, offrant des garanties de transparence dans les transactions tout en apportant de la rareté dans leur domaine. De quoi rassurer les professionnels et faire naître des vocations de néocollectionneurs en pagaille. Face à cette épiphanie internationale, confusions et raccourcis fleurissent sur fond d’emballement médiatique. Petit essai de désamorçage de la «bombe» en question.
NFT
vs cryptomonnaies
Non, les NFT ne sont pas des cryptomonnaies nouvelle génération. Leur nature même dicte l’inverse. Car si leur technologie repose bien sur un principe de transactions basées sur la blockchain, les NFT sont, comme leur nom l’indique, non fongibles, c’est-à-dire qu’on ne peut pas les échanger pour une même valeur, a contrario des monnaies classiques (aussi bien que cryptographiques), où un dollar s’échange pour un dollar, un bitcoin pour un bitcoin. Ils sont donc uniques. À la différence des tokens «classiques» déjà largement répandus dans les transactions, y compris en art, ces jetons sont également indivisibles. En résumé, chaque NFT est donc vérifiable, unique, indestructible, inviolable et non fongible. Concrètement, il s’agit d’un fichier numérique cryptographique – le jeton ou token – constitué de diverses métadonnées (date, image, nom du créateur, informations contractuelles, etc.) pour lequel l’identité unique et la propriété sont vérifiées et stockées sur la blockchain. On le génère lorsque l’on télécharge, par exemple, le fichier d’une œuvre numérique. C’est ce jeton cryptographique qui peut par la suite être acheté ou revendu avec des cryptomonnaies – aujourd’hui essentiellement de l’Ethereum – sur des plateformes spécialisées, telles que Nifty Gateway. Et sa propriété est inviolable. Nul besoin d’être un mordu d’informatique pour créer un NFT – quelques clics suffisent –, ce qui explique en partie l’engouement observé ces derniers temps. Mais attention, le jeton n’est pas l’œuvre ! Cette transaction donne droit à la propriété d’une copie de l’image, pas à la création elle-même. Et rien n’empêchera quelqu’un de venir copier votre collection de crypto-art si vous l’exposez sur la Toile… il n’aura juste aucun droit dessus.

 

Beeple, Everydays: The First 5000 Days (2021, détail). © Christie’s
Beeple, Everydays: The First 5000 Days (2021, détail).
© Christie’s
Beeple, Everydays: The First 5000 Days (2021, détail).© Christie’s
Beeple, Everydays: The First 5000 Days (2021, détail).
© Christie’s


NFTvs tokenisation
Dans le monde de l’art, les NFT sont utilisés depuis 2017. Nul doute, la récente explosion des cryptomonnaies booste le phénomène. Mais les premières applications de la blockchain dans la création artistique numérique sont plus anciennes. Dans son ouvrage Blockchain et cryptomonnaies, la chercheuse Primavera De Filippi décrivait en 2018 les mécanismes de «tokenisation» de l’art, et leur intérêt pour une création numérique en manque de rareté dans la mesure où ces œuvres digitales sont, par essence, reproductibles, ce qui représente l’un des principaux freins au développement de ce segment et à la reconnaissance de ses artistes. «Prenons l’exemple d’une œuvre d’art en format numérique. Il était auparavant impossible de créer des œuvres numériques en éditions limitées, puisque n’importe qui en possession d’une seule de ces éditions pouvait les reproduire en plusieurs copies identiques, écrit-elle. La blockchain permet aux artistes non seulement d’enregistrer leurs œuvres sur un registre certifié et décentralisé, mais aussi de créer des copies uniques ou des éditions limitées de leurs œuvres en format numérique, et de les transférer sur Internet tout en préservant leur rareté et leur authenticité.» L’autre atout des jetons réside dans la gestion des droits d’auteur sur Internet, la bête noire des artistes. «Ces systèmes permettent aux artistes d’enregistrer leurs œuvres (ainsi que les œuvres dérivées qui en découlent) sur une blockchain, avec des métadonnées qui décrivent précisément les contributions de chacun, et les droits associés à chacune de ces contributions», poursuit-elle. L’une de ses applications concrètes peut être l’automatisation du versement du droit de suite, système qui permet aux artistes de percevoir une rémunération lors de la revente de leurs œuvres par des professionnels de l’art. C’est par exemple ce que propose Nifty Gateway. Cette tokenisation «classique» permet en outre à plusieurs personnes de se partager la propriété d’une œuvre. Un concept de multipropriété qui passe parfois mal auprès des collectionneurs du monde d’avant. À ce titre, les NFT pourraient faire évoluer les mentalités, en incitant de nouveaux collectionneurs à investir et à structurer un marché de l’art numérique qui tergiverse sur son modèle économique depuis plusieurs décennies. Reste à savoir si le principal critère retenu par ces nouveaux venus sera la qualité artistique de l’œuvre en question ou sa rareté sur le marché, le risque étant à terme un emballement des prix et l’explosion d’une bulle spéculative.
Les NFT ne sont pas la panacée
Autre hic : le risque de vol. Sur certains réseaux peu regardants, certains n’hésitent pas à «tokeniser» les œuvres des autres. Le peintre Américain Corbin Rainbolt ou l’artiste russe Weird Undead en ont récemment fait les frais, des inconnus ayant créé des NFT à partir de leurs œuvres sans – évidemment – leur demander leur consentement. De même, un «truc» appelé «Global Art Museum» (@GlobalArtMuseum sur Twitter) a commencé à créer des NFT pour des œuvres du domaine public… et à les vendre ! Du côté des artistes, les NFT favorisent indéniablement l’essor du crypto-art. D’ailleurs, les musées d’art contemporain commencent à lorgner sérieusement de ce côté, à l’instar du UCCA de Pékin, qui a inauguré le 26 mars la première exposition internationale sur les NFT avec les créations d’une soixantaine d’artistes, dont le fameux Beeple. Mais certains pointent déjà les dégâts écologiques considérables qu’engendrerait cette technologie, gourmande en termes d’énergie et de serveurs. Car si en juillet 2020, le volume des NFT représentait à peine plus de cent millions de dollars échangés sur la blockchain Ethereum, le marché s’emballe depuis début mars, tous secteurs confondus. Le tout premier tweet de l’histoire posté par Jack Dorsey, le fondateur de Twitter, est parti aux enchères pour 2,5 M$. Sportifs, rappeurs et marques de luxe s’engouffrent déjà dans la brèche. Et ce n’est que le début… 

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