Marianne Rosenberg : des fondamentaux, une détermination

Le 23 janvier 2020, par Anne Doridou-Heim

Dans la dynastie Rosenberg, l’arrière-petite-fille constitue un nouvel atout. Son entrée dans le monde des galeristes porte à quatre générations le rayonnement de ce nom dans le ciel de l’art moderne. Conversation, en toute liberté.

Marianne Rosenberg
© Eva Sakellarides Photography

Elle n’a ouvert sa galerie new-yorkaise qu’en mars 2015. Et pourtant, son nom est tellement indissociable de l’histoire de l’art moderne qu’il semble qu’elle ait toujours été là ! Très présente en Europe, où elle participe aux foires les plus importantes, elle expose actuellement à la Brafa. Marianne Rosenberg nous livre quelques clés de son passé, de ses projets et de ses combats. Avec une constante détermination.
Installée aux États-Unis, vous êtes aussi très souvent en Europe.
Cela fait écho à l’historique de la galerie de mon grand-père. Implanté à Paris, il était présent partout en Europe ; en parallèle, il allait aux États-Unis bien avant la guerre, ayant compris l’intérêt des deux marchés. Et puis, je suis issue de deux cultures : mon père est français, ma mère américaine.
Votre histoire familiale continue à vous nourrir ?
Comment pourrait-il en être autrement ? Imaginez l’ambiance dans laquelle j’ai grandi. Pablo Picasso a contresigné comme témoin l’acte de naissance de mon père Alexandre, dont il était aussi le parrain. Enfant, je passais tous les jours par la galerie avant de rejoindre l’appartement situé au-dessus. Tous les étés, on venait visiter l’Europe et ses musées, et lorsque l’on entrait au Prado, c’était à 9 heures pour en sortir uniquement à la fermeture. À Venise, on descendait au Cipriani, où l’on côtoyait Graham Sutherland, puis on allait rendre visite à Giacomo Manzù ; à 13 ans, j’ai connu Pablo Picasso. Toutes ces rencontres me semblaient normales, comme toutes les œuvres qui étaient accrochées sur les murs. Avoir une galerie a toujours été une évidence pour moi. Mais mon père, qui avait pris la suite du sien, m’avait dit non, et je n’ai jamais su pourquoi. C’était un homme très cérébral, horriblement marqué par la Seconde Guerre mondiale. Il était très différent de son père Paul, un marchand au charisme fou doublé d’une bête de travail et doté d’une connaissance encyclopédique. Donc, j’ai fait des études de droit, ai été engagée dans un cabinet américain basé à Paris, puis me suis inscrite au barreau de New York. J’ai connu une belle carrière dans la finance internationale, mais cette idée de galerie continuait à grandir en moi. Et à un moment, collectionner ne m’a plus suffi, j’ai eu besoin de ce retour aux sources.

 

Brendan Stuart Burns (né en 1963), Twinge, 2016, huile et cire sur lin, 180 x 200 cm. © Rosenberg & Co
Brendan Stuart Burns (né en 1963), Twinge, 2016, huile et cire sur lin, 180 200 cm.
© Rosenberg & Co

Vous avez donc repris le flambeau ?
Oui, mais en ouvrant ma propre galerie. À New York, la Paul Rosenberg & Co est désormais une coquille vide, ses locaux sont loués. Je me suis installée dans une vieille maison, avec des parquets en bois d’époque, et je présente mon propre fonds. Je reste fidèle aux fondamentaux familiaux en accrochant des impressionnistes, des cubistes et de l’art moderne en général. Je garde un respect énorme pour Paul, pour Léonce aussi, qui était un visionnaire exceptionnel doté d’une énergie incroyable. Mais je présente également mes propres découvertes, plusieurs artistes contemporains, dont l’Anglais Brendan Stuart Burns, la sculptrice Ann Christopher ou encore Maureen Chatfield et la succession de Jeffrey Wasserman, qui avait travaillé avec Pollock. D’ailleurs, eux aussi montraient du contemporain à leur époque !

Comment le marché vous a-t-il accueillie ?
Très favorablement ! The Observer m’a même consacré un article lors de mon exposition inaugurale, «Inspiré par l’histoire», où je présentais Picasso, Braque, Severini et quelques autres en hommage à ma famille. Je suis bien consciente que mon nom est un viatique. En même temps, il me contraint au meilleur. Je suis vraiment une ardente défenseure des galeries, je veux leur réussite. C’est un autre point que j’ai en commun avec Anisabelle Berès. D’ailleurs, je me suis très rapidement attelée à créer une association fédérant les galeries de l’Upper East Side, qui organise notamment une Gallery Week le week-end précédant l’ouverture de Spring Tefaf. Aujourd’hui, près de soixante enseignes y participent ; il s’agit d’une journée portes ouvertes incluant des colloques afin de rendre ces lieux accessibles au plus grand nombre, et que chacun puisse se les approprier. Les ventes aux enchères, avec les cotes qu’elles établissent, nous rendent la vie difficile… Nous devons nous serrer les coudes et renforcer notre confraternité.

 

Je participe à plusieurs salons car chacun a sa spécificité et j’aime leur côté éphémère, c’est ce qui fait leur magie

Et depuis le début de votre installation, vous participez à de nombreuses foires…
Oui, car chacune d’entre elles a sa spécificité. J’étais cet automne à Fine Arts Paris, qui est plus spécialement ouverte aux sculptures et bénéficie d’un public érudit, à Art Miami, tournée vers le contemporain et parce que je souhaite participer à un salon aux États-Unis, et bien sûr à la Biennale Paris, où j’étais la seule galerie américaine. C’était ma deuxième participation, et si elle doit encore se réinventer, la manifestation se tient dans un lieu féerique. À ce sujet, je suis convaincue qu’en élisant Anisabelle Berès, le Syndicat national des antiquaires a su reconnaître sans hésitation aucune la nécessité d’être représenté par une personne animée d’une vraie passion. Elle sera capable d’apporter une vision nouvelle, ancrée solidement dans sa connaissance du monde des marchands d’art. C’est un grand moment et je ne doute pas que les marchands sauront suivre le nouveau chemin qu’elle va dessiner. J’avoue par ailleurs ne pas être insensible au fait qu’une femme soit choisie pour ce rôle important. Il était vraiment temps ! J’expose actuellement à la Brafa, l’un des salons les plus établis et les plus élégants, qui, prenant place en janvier, lance l’année du monde de l’art. Et je serai au Salon du dessin au printemps, où ce n’est que du plaisir ; pour moi, il n’y a aucune différence entre une feuille de papier, un carton ou une toile, pourvu qu’un artiste s’exprime. J’aime le côté éphémère des salons, c’est ce qui fait leur magie.

Parmi celles que vous présentez pour cette Brafa, quelles sont les pièces qui vous tiennent plus à cœur ?
Je suis particulièrement ravie de pouvoir montrer une toile importante de Joaquín Torres García, une ravissante gouache d’Henri Hayden et un bronze de Giacomo Manzù. Le tableau de Torres García date de 1901, lorsque l’artiste originaire d’Uruguay résidait à Barcelone. C’est un moment qui préfigure son tournant vers le cubisme. Et justement, la Nature morte d’Henri Hayden, de 1918, est au cœur même du cubisme. Et puisque l’histoire familiale n’est jamais loin chez moi, j’ai une grande émotion à présenter cette œuvre qui avait été montrée chez mon grand-oncle, Léonce Rosenberg, dans sa galerie L’Effort moderne à Paris. Quant au Cardinale seduto de Giacomo Manzù, il est un exemple exquis de ce sujet qui l’occupe dès 1938. La forme pyramidale et la patine dorée évoquent puissance et sérénité. Je suis heureuse également parce que mon père, Alexandre, fut le marchand de Manzù pendant de longues années et que par là même je l’ai bien connu. Cette sculpture est une pièce unique provenant directement de sa succession.

 

Giacomo Manzù (1908-1991), Cardinale seduto, 1972, bronze, 41 x 23 x 23,50 cm. © Rosenberg & Co
Giacomo Manzù (1908-1991), Cardinale seduto, 1972, bronze, 41 23 23,50 cm.
© Rosenberg & Co

Parlez-nous de votre engagement pour la restitution des œuvres spoliées…
J’ai le sentiment profond de mener une véritable mission, un peu comme les chevaliers du Moyen Âge. La spoliation est une injustice terrible, contre laquelle je me bats avec acharnement. Je ressens une véritable frustration, les œuvres sont retrouvées au compte-gouttes, parfois au petit bonheur la chance. J’ai du mal à pardonner aux musées français, ils sont très durs. Le niveau de preuves que l’on nous demande est invraisemblable. Mais je m’estime chanceuse, car nous disposons de toutes les fiches d’inventaire, de toutes les archives. Elles avaient été emportées par mon grand-père à Londres. Paul était quelqu’un d’extrêmement clairvoyant. À partir de 1938, il a cessé de laisser en France les œuvres qu’il achetait. Il envoyait tout aux États-Unis et a énormément prêté pour des expositions, jusqu’en Australie. En 1940, contraint de fermer la galerie et juste avant de fuir la France pour l’Amérique via le Portugal, il a caché dans un coffre des centaines de toiles de Matisse, Braque, Picasso et bien d’autres encore – la totalité de ce qui se trouvait rue La Boétie. Tout a été pillé par les nazis. Il nous reste soixante-sept tableaux à retrouver, dont un seul est identifié à ce jour, le Degas vendu par un marchand qui sait pertinemment qu’il s’agit d’une œuvre spoliée (Portrait de Mademoiselle Gabrielle Diot, pastel de 1896, ndlr), mais refuse de l’admettre. Je ne baisserai jamais les bras. Et là, c’est l’avocate qui parle !