facebook
Gazette Drouot logo print

Loïc Le Groumellec, entre terre et ciel

Le 13 juillet 2021, par Virginie Chuimer-Layen

À Pantin, l’artiste des signes et de la « forme informe » explore inlassablement les méandres de son œuvre. Poursuivant la même démarche intellectuelle depuis ses débuts, il s’attaque à la ronde bosse, sans abandonner la peinture.

Loïc Le Groumellec, entre terre et ciel
© Loïc Le Groumellec

Loïc Le Groumellec n’aime pas que l’on parle de lui. Et pourtant, dans son atelier pantinois, ce grand bavard né en 1957 à Vannes entame une discussion nourrie de références livresques, teintée de provocations verbales. «Je me considère comme un réactionnaire misanthrope déprimé par le monde, mais ouvert, dit-il, entre cynisme et humour. Il y a seize ans, j’ai acheté cet espace de 200 mètres carrés qui faisait partie d’une usine, dont j’appréciais l’ambiance ouvrière. Aujourd’hui, j’ai envie d’en partir car ce lieu est envahi d’insupportables bobos mécontents. En fait, depuis mon arrivée à Paris au début des années 1980, j’ai déménagé trente fois ! Et de ces trente ateliers, je n’ai rien gardé.» L’espace révèle son goût pour l’ordonnancement esthétique. Dans un coin, quelques laques brillantes au chromatisme terreux voisinent avec des «Chapelles/Reposoirs», sortes d’autels en ramures de prunellier dans lesquels sont placés de petits tableaux («Écritures»). À l’opposé, des toiles de tous formats côtoient des pierres alignées sur une table, d’étonnantes sculptures blanches et une échelle en attente. Solitaire dans la création, notre hôte se lance dans une nouvelle diatribe : «J’ai vécu des crises ! J’ai connu des artistes stars qui se saluaient en se demandant combien d’assistants ils avaient. Moi, je ne suis pas de ce monde-là, je n’en ai pas ! Rien ne m’indispose : je peux travailler dans le silence absolu, en écoutant de la musique baroque ou dans le bruit des marteaux-piqueurs. Je viens de finir des gouaches sur lesquelles j’ai travaillé en ascète pendant quinze jours. En fait, depuis quarante ans, je peins le même tableau : Picasso a toujours peint la même toile, qu’il soit cubiste ou qu’il réalise Guernica
 

L’atelier de Loïc Le Groumellec, à Pantin.© Loïc Le Groumellec
L’atelier de Loïc Le Groumellec, à Pantin.
© Loïc Le Groumellec

La contradiction des excès
En une phrase clé, l’artiste au franc-parler vient de résumer sa réflexion globale. Bien que ses œuvres semblent diverses par leurs matériaux et leur typologie, elles procèdent d’un même parcours mental : «J’ai débuté par des dessins que je qualifiais d’obscènes, dans l’esprit de l’expressionniste Félicien Rops. Étudiant aux beaux-arts de Rennes à l’époque de la figuration libre, mais m’intéressant au travail de Daniel Buren ou de Niele Toroni, je trouvais que l’image en elle-même était obscène : en représentant cette obscénité par des œuvres obscènes, j’arrivais à en annuler le sens. Puis aux archives de Rennes, je suis tombé sur des lithographies de mégalithes. J’y ai vu une forme informe dont je percevais fortement la puissance. Sans savoir vraiment où j’allais, j’ai compris qu’elle me fournirait du travail pendant trente ans et m’éloignerait progressivement de la “contradiction des excès”». Sur des laques comme sur des lavis – splendides «petites gammes» réalisées durant le confinement où «l’eau pousse l’encre et fait tout» –, ce motif surmonté d'une croix apparaît à côté de maisons à la géométrie simple, essentielle. Issues du monde réel, celles-ci se désincarnent pour atteindre parfois un minimalisme absolu, empreint de grâce et de spiritualité.
Démarche initiatique
«Pour moi, tout artiste est spirituel : en parlant du sacré, le luthérien Rudolf Otto a inventé le concept de “numineux”, qui se rapporte à une présence divine, entre mystère et effroi.» Que dire de ses grandes peintures parsemées de petites circonvolutions telles des écritures premières, creusées dans la matière ou à la surface de la toile ? «Ce sont des signes que j’ai vus au cairn de Gavrinis, dans le Morbihan, et que je répète sur mes tableaux. On ne sait pas ce qu’ils signifient… Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, je ne suis intéressé ni par la préhistoire ni par l’archéologie !» Le peintre se serait donc inspiré de symboles cosmogoniques celtiques pour les transposer de façon quasi obsessionnelle dans un autre champ mental. «En fait, je privilégie la démarche initiatique plutôt que l’œuvre en elle-même, que je considère comme son résidu, aux antipodes de l’objet sacralisé. Dans une vie d’artiste, combien fait-on de tableaux où il se passe quelque chose ? Dans mon cas, deux voire trois. À travers mes écritures, mes chapelles, mes mégalithes et mes pierres, je poursuis une même quête, mais de manière différente.» Sur des étagères, une commode et une selle de sculpture, des pierres au chromatisme grège et aux cercles concentriques sont justement posées sur des socles. «Ce minéral appelé “diorite orbiculaire” est incroyable. Pendant des heures, je le meule, le ponce pour lui conférer la forme souhaitée. Je l’installe sur un bloc “maison” ou vice versa, l'intercale entre deux blocs.»

 

© Loïc Le Groumellec
© Loïc Le Groumellec

De l'union des contraires
Si ce Breton peintre et non l’inverse, comme il tient à le souligner, se défend d’être coloriste, sa palette joue un rôle certain. «Depuis mes débuts, j’ai toujours privilégié les ocres de la terre. La couleur rouge fut la première à apparaître quand j’ai débuté en illustrant des livres, car il fallait y mettre de la lumière. Peu à peu, le rose et l’or sont arrivés : j'avais découvert au musée des beaux-arts de Dijon une petite annonciation du début du XVIe siècle, attribuée au peintre allemand Jörg Breu l’Ancien. Je l’ai recomposée mentalement en associant les rose et marron dans mes tableaux-écritures, encadrés de baguettes dorées.» De cette combinaison entre tonalités tourbeuses et teintes spirituelles naît un équilibre subtil, entre terre et ciel. Aujourd’hui, l’artiste s’interroge au travers d’une production radicalement différente des précédentes. «En ce moment, dans mon pré carré, il y a ces Vénus en plâtre, du reste pas très belles, dont je ne sais pas quoi faire. Je suis fasciné par leurs formes, même si je ne cesse de répéter détester les images !» Transposés dans le bronze, ces volumes féminins généreux à l’excès se délesteront sans doute de leur enveloppe charnelle, pour atteindre ce qu’il voit comme un minimalisme à l’envers. Il confie d’ailleurs son admiration pour Brancusi : «L’historien des religions Mircea Eliade évoque à son sujet la coincidentia oppositorum, l’union des contraires. Il a réussi à faire de la pierre un oiseau qui vole !» Il apprécie aussi beaucoup son ami Niele Toroni, «comme moi un anti-tout qui répète toujours le même sujet». Après avoir présenté des lavis à l’accrochage collectif «Small is beautiful» dans la galerie parisienne de Françoise Livinec, il s’apprête à exposer à l’espace d’art de l’École des filles de Huelgoat, où cette dernière lui a confié une salle entière. Adepte des contradictions et de la pensée de Jean Baudrillard, évoquant l’«énergie du freinage», Le Groumellec — également soutenu par la galerie Karsten Greve — aime être en retrait du monde de l’art et de son marché. Énième ambivalence d’un artiste coté et collectionné ? «Je n’ai pas de besoin précis ni de but, juste un travail à poursuivre, ajoute-t-il. Si cela intéresse le musée des beaux-arts de Rennes, qui a acquis un de mes tableaux, je pourrai lui céder mes œuvres afin que cela serve aux étudiants. Et lorsque je n’aurai plus rien à dire, j’irai à la pêche !»

à voir
«L’arbre qui cache la forêt, le détail dévoile l’art», espace d’art l’École des Filles,
25, rue du Pouly, Huelgoat (29), tél. : 02 98 99 75 41,
Jusqu’au 29 août 2021.
www.francoiselivinec.com

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne