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Les jeunes artistes ont le vent en poupe

Publié le , par Annick Colonna-Césari

Sur le marché des enchères, les trentenaires font des étincelles et ont pris une place croissante, certains atteignant en un temps record des prix exorbitants. Malgré un léger ralentissement pendant les grandes ventes de novembre à New York, le phénomène perdure. Jusqu’à quand ?

Christina Quarles ( née en 1985), Try n’ Pull tha Rains in on Me, 2022, acrylique... Les jeunes artistes ont le vent en poupe
Christina Quarles ( née en 1985), Try n’ Pull tha Rains in on Me, 2022, acrylique sur toile, 182,9 213,4 5, 1 cm (détail).
© CHRISTINA QUARLES, COURTESY THE ARTIST, HAUSER AND WIRTH, AND PILAR CORRIAS, LONDON.

La valeur n’attend pas le nombre des années, comme le démontre Artprice dans son rapport, publié en octobre, sur le marché de l’art «ultracontemporain». Traduisez : celui des artistes de moins de 40 ans. Le premier semestre 2022 a justement atteint un «sommet historique», en réalisant un chiffre d’affaires de 200,9 M$. Le top 5 des adjudications, échelonnées entre 3,6 et 5,8 M$ (frais compris) est parvenu à un niveau qu’on pensait impossible, s’agissant de signatures encore bien fraîches, et témoigne de l’effervescence entourant des artistes dont les noms sont inconnus du commun des mortels – tels Matthew Wong, Avery Singer, Christina Quarles et Flora Yukhnovich – mais que les professionnels scrutent attentivement. Et la tendance se confirme, si l’on en croit les résultats des grandes ventes de la mi-novembre à New York. Malgré un fléchissement, les enchérissements sont restés soutenus, dépassant souvent les estimations. Chez Phillips, le tableau de Maria Berrio, He Loves me. He Loves me not, a été remporté pour 1,6 M$, un record pour la Colombienne. Chez Sotheby’s, Kundry, d’Avery Singer, a atteint 2 M$, et Bit’s n’Pieces de Christina Quarles, 1,5 M$. Et c’est Christie’s qui a décroché la palme, avec The Beautyful Ones, signé Njideka Akunyili Crosby, acquis pour 4,7 M$… En soi, l’attrait pour les jeunes artistes n’est pas un phénomène récent. Selon Artprice, leur place sur le marché des enchères s’est renforcée ces vingt dernières années, sous de multiples aspects. Le nombre des moins de 40 ans a quintuplé (passant de 543 à 2 670), celui des transactions a été multiplié par 7 (de 691 à 4 847) et le prix moyen des cinq meilleures adjudications par 9 (de 618 000 $ à 4,9 M$). D’où l’accroissement du poids économique de la nouvelle génération. De juillet 2001 à juillet 2002, le produit des enchères «ultracontemporaines» ne totalisait «que» 12 M$. Par la suite, les résultats ont oscillé mais deux pics ont été observés : le premier, en 2007-2008, juste avant la crise financière (204 M$), grâce aux adjudications d’artistes comme Banksy ou Jenny Saville, qui sont montées à 1, voire 2 M$. Le second en 2014-2015 (166 M$), grâce aux ventes, elles aussi millionnaires, d’œuvres d’Adrian Ghenie ou encore de Tauba Auerbach.
 

Avery Singer (née en 1987), China Chalet, 2021, acrylique sur toile, 254,6 x 305,4 x 5,4 cm (détail). @ AVERY SINGER COURTESY THE ARTIST,
Avery Singer (née en 1987), China Chalet, 2021, acrylique sur toile, 254,6 305,4 5,4 cm (détail).
© AVERY SINGER COURTESY THE ARTIST, HAUSER AND WIRTH, AND KRAUPA - TUSKANY ZEIDLER, BERLIN PHOTO LANCE BREWER


Les enchères s’enflamment
Ces deux dernières années, «le phénomène s’est spectaculairement développé», insiste Jean Minguet, directeur du département d’économétrie d’Artprice. En effet, en pleine crise sanitaire, en 2020-2021, le chiffre d’affaires a grimpé à 329 M$. «Comme les gens ne pouvaient plus voyager, ils devaient se défouler», plaisante la galeriste Nathalie Obadia. La hausse s’est poursuivie en 2021-2022, parvenant à 419 M$, soit 15 % du montant global des enchères d’art contemporain (c’est-à-dire concernant les artistes nés après 1945). Le chiffre d’affaires exceptionnel du premier semestre 2022 repose toutefois «sur l’extrême valorisation de quelques artistes», constate Jean Minguet. «Les vingt plus performants, auxquels appartiennent les noms déjà cités, ont généré 70 % de la somme, soit 140 M$.» Christie’s, Sotheby’s et Phillips se les arrachent, les font tourner de New York à Londres et Hong Kong. Et suivent à la loupe leurs performances et celles de leurs confrères prometteurs susceptibles de prendre le chemin du succès. «Le marché de l’art est un écosystème international démultiplié par le digital. On est au courant de tout à la seconde et partout», déclare en souriant Nathalie Zakin-Boulakia, directrice régionale France chez Phillips, pour l’art du XXe siècle et l’art contemporain. En tout cas, «ces artistes ont en commun de s’exprimer dans un langage figuratif et d’utiliser d’intenses palettes chromatiques, à rebours de l’abstraction froide des années 2010», résume Paul Nyzam, directeur du département art contemporain de Christie’s. Ce qui correspond au goût du moment. Autre constatation : dans le sillage des réévaluations actuelles, on remarque une importante représentation féminine. L’art issu d’Afrique ou de la diaspora africaine a aussi la cote. Au contraire des NFT, malgré l’emballement qu’avait provoqué en 2021 le premier de ces ovnis porté aux enchères. Lancé à 100 $, The First 5000 Days, signé Beeple, s’était arraché à plus de 69 M$. Depuis, le soufflé est retombé en raison, notamment, de la défiance qui s’est installée à l’égard des cryptomonnaies.

 

Njideka Akunyili Crosby (né en 1982), The Beautyful Ones, technique mixte, 243 x 170 cm. @ Christie’s Limited Images 2022
Njideka Akunyili Crosby (né en 1982), The Beautyful Ones, technique mixte, 243 170 cm.
© Christie’s Limited Images 2023


Les milléniaux, plutôt spéculateurs
Les prix vertigineux sont liés à l’accroissement globale de la demande, elle-même liée à l’évolution du profil des acheteurs. Certes, les collectionneurs «classiques» demeurent. Certains souhaitent diversifier leur collection en y introduisant du sang neuf. D’autres se tournent vers de nouveaux talents aux tarifs plus abordables, pensant que les espoirs d’aujourd’hui deviendront peut-être les Basquiat de demain. S’est ajouté un profil d’acheteurs particulier, dont la moyenne d’âge avoisine celle des artistes qu’ils convoitent. Ces milléniaux sont souvent détenteurs de fortunes récentes rapidement constituées, dans le domaine des nouvelles technologies ou des cryptomonnaies (avant qu’elles ne dévissent). Parmi eux, beaucoup d’Américains bien sûr, et une proportion de plus en plus affirmée d’Asiatiques. Très actifs sur le marché de l’art contemporain en général, ils sont particulièrement friands de jeune création. «Peu ou pas connaisseurs, ils cherchent à s’éduquer auprès des galeries internationales implantées dans leurs pays, ou auprès d’autres collectionneurs qui leur servent de prescripteurs, mais certains sont de purs investisseurs», témoigne Nathalie Zakin-Boulakia. «À leurs yeux, poursuit Nina Rodrigues-Ely, fondatrice de l’Observatoire de l’art contemporain, ces œuvres sont des objets de monétisation. C’est de l’argent facilement réalisable, surtout dans une période d’incertitude économique.» Tout n’est pas que spéculation, heureusement. Le monde des musées et des fondations est également en quête de jeunes talents. De même, évidemment, que les galeries. Avery Singer ou Christina Quarles ont d’ailleurs déjà rejoint Hauser & Wirth, Anna Weyant et Ewa Juszkiewicz sont entrées dans l’écurie de Larry Gagosian. «Notre responsabilité, témoigne Marc Payot, président d’Hauser & Wirth, est d’accompagner leur carrière, en élaborant une stratégie à long terme. De cette façon, nous nous assurons que leurs œuvres seront placées dans les collections privées ou muséales les plus significatives. Notre priorité est de construire progressivement leurs marchés, d’une façon durable.» En fait, ajoute Paul Nyzam, «comme les jeunes artistes produisent peu, les marchands peuvent refuser de vendre ou font des listes d’attente. Et afin de contrôler les cotes, certains font signer à leurs clients des contrats de non-revente pour une durée variable, afin d’éviter que les œuvres passées entre leurs mains se retrouvent trop vite aux enchères. Ce qui explique que nombre d’amateurs, n’ayant pas accès au premier marché, se tournent vers les salles de ventes. Alors, quand les tableaux de certains artistes très attendus arrivent sous le marteau, les prix décollent». Jusqu’à quand ? «Le monde entre en phase de récession, analyse Nathalie Zakin-Boulakia. Mais je ne pense pas que ce marché sera sérieusement affecté. Nous ressentirons peut-être de petites ondes de choc. Au lieu de dix enchérisseurs intéressés par une œuvre, il y en aura quatre ou cinq. Les prix monteront peut-être un peu moins haut.» Ce qui, tout bien réfléchi, ne serait pas si mal…

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