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Les folles années du Bœuf sur le toit

Publié le , par Laurence Mouillefarine

Le Bœuf sur le toit a cent ans. Le bar-restaurant-cabaret parisien où se pressa le monde des arts et des lettres est né, en effet, durant les Années folles. Un beau livre est paru pour fêter cet anniversaire. Il est truffé d’anecdotes succulentes.

Les folles années du Bœuf sur le toit
Eduardo Garcia Benito (1891-1981), Illustration for « Le Bœuf sur le toit », 1920, lithographie (détail).
© Archives Charmet/Bridgeman Images

Les Années folles ! Merveilleuse parenthèse entre un conflit sanglant et un krach boursier. Jean Pierre Pastori, historien suisse du spectacle, nous prend par la main et nous entraîne vers cette époque de bouillonnement culturel, d’extravagances, d’insolence. Le fil conducteur de son récit réjouissant ? L’histoire du Bœuf sur le toit, un bar-restaurant de la Rive droite où se bouscula le Tout-Paris artistique et littéraire. En réalité, tout commence au Gaya, un établissement loué par un hôtelier d’origine suisse alémanique, Hermann Schwarze, et dont il confie la gestion à un jeune Ardennois, Louis Moysès. Le bistrot ouvre en février 1921, rue Duphot, dans le quartier de la Madeleine. Le décor est rustique – panneaux de faïence sur les murs – et les vins portugais sont la spécialité maison. Reste à attirer des clients. Comment ? Moysès s’en ouvre à Henri Wiéner qui présidait l’hôtel Meurice où il travailla un temps. Or, Wiéner a un fils, Jean, remarquable pianiste, qui va s’y produire. Ce dernier en parle à son ami, le compositeur Darius Milhaud, qui lui-même évoque le restaurant auprès de Cocteau. Le fait que Moysès soit né à Charleville, tel Rimbaud, aurait suffi à piquer la curiosité du poète. Cocteau se rend au Gaya. Jean Wiéner au piano joue du ragtime. L’Afro-Américain Vance Lowry, tout sourire, est au saxophone et au banjo. Le jazz est là, autant dire la révolution ! L’artiste est conquis. Il y attire ses amis. Le groupe des Six, joyeuse bande de musiciens, s’y retrouve chaque samedi soir : Georges Auric, Louis Durey, le Suisse Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc et Germaine Tailleferre, l’unique femme du clan. Erik Satie les y rejoint, accroché à son éternel parapluie. Raymond Radiguet, protégé de Cocteau, est un pilier du bar où il s’adosse avec Blaise Cendrars. Picasso, fidèle (du lieu) vient là avec Olga, sa première femme. Derain y apporte sa pipe et sa bonhommie. Très vite, des vedettes de la scène se font remarquer, Mistinguett, Isadora Duncan et quelques beautés parisiennes. Revers du succès, le restaurant refuse du monde, il convient donc de s’agrandir. Schwarze et Moysès, désormais associés, dénichent un local au 28, rue Boissy-d’Anglas, et lancent Le Bœuf sur le toit, officiellement inauguré en janvier 1922. Drôle d’enseigne. Il faut aller jusqu’en Amérique du Sud pour en trouver l’explication. Darius Milhaud, secrétaire de Paul Claudel alors ambassadeur, a séjourné au Brésil d’où il revient, des sambas et du fado plein la tête. Ces rythmes lui inspirent une partition « Cinéma-fantaisie » destinée à accompagner un film muet de Charlot. En l’écoutant, Jean Cocteau a l’idée de la porter à la scène sous forme d’un ballet-pantomime, qu’il intitulera « Le Bœuf sur le toit », traduction d’une chanson brésilienne « O Boi no telhado ».
 

Jean Cocteau (1889-1963) au restaurant Le Bœuf sur le toit, 22 juin 1949. © AGIP/Bridgeman Images
Jean Cocteau (1889-1963) au restaurant Le Bœuf sur le toit, 22 juin 1949.
© AGIP/Bridgeman Images

Carrefour des artistes
Cocteau monte le spectacle, dont il assure lui-même la chorégraphie, avec l’aide financière du comte Étienne de Beaumont. Guy-Pierre Fauconnet est chargé des décors et costumes. Hélas, celui-ci, sans le sou, est retrouvé mort de froid dans sa chambre. C’est Raoul Dufy qui prendra le relais. La farce, interprétée par des artistes du cirque, les fameux frères Fratellini, est donnée quatre soirs de février 1920 à la Comédie des Champs-Élysées. Accueil mitigé de la part des critiques. Qu’importe. Cocteau ayant porté chance au Gaya, le restaurateur lui emprunte le titre de l’œuvre. Rue Boissy-d’Anglas, le Bœuf bat son plein. Il dispose de deux vastes salles, un bar à droite, un restaurant à gauche, séparés par une cour intérieure que les convives franchissent souvent en titubant. Les vins du Douro ont disparu de la carte. On boit des cocktails, nouvelle mode venue des États-Unis. Les aristocrates se mêlent aux artistes et les riches aux pauvres. Le prince de Galles, de passage à la capitale, voisine avec Arthur Rubinstein. Coco Chanel est fière de dîner en compagnie du grand-duc de Russie, Dimitri Pavlovitch, son amant. Le monde littéraire est là : Max Jacob et son monocle, Paul Morand, François Mauriac, deux génies de la prose. Même Gaston Gallimard y pointe son nez. Au nombre des peintres et sculpteurs, voici Brancusi toujours prêt à faire la bringue, Foujita et son épouse Youki qui s’aventurent loin de Montparnasse. Au-dessus du bar, un tableau insolite attire le regard : L’Œil cacodylate de Francis Picabia. L’artiste dadaïste l’a réalisé après avoir souffert enfer et damnation d’un zona oculaire. L’œil n’occupant qu’une partie de la toile, il invitait ses relations passant dans son atelier à combler le vide, en apposant leur signature ou griffonnant quelques mots. L’œuvre à cinquante mains est la mascotte du Bœuf. La personnalité du « patron » est un autre ingrédient de sa réussite : Moysès est amical, chaleureux, généreux. À l’heure des étrennes, il efface les ardoises de ses clients fauchés, dont Raymond Radiguet et Tristan Tzara. Preuve de ses largesses, alors que Christian Dior, qui bouffe de la vache enragée, se trouve à la rue après que sa galerie d’art a fait faillite, Moysès lui offre une mansarde au-dessus du restaurant. Bien sûr, Cocteau est omniprésent, au point que la rumeur prétend qu’il dirige l’établissement. Le poète s’en défend mais rétorque qu’il veut bien en prendre la « direction atmosphérique »… L’auteur des Enfants terribles adore accompagner les musiciens, assis à la percussion.
 

Raoul Dufy (1877-1953), Le Bœuf sur le toit, illustration, issue du premier numéro de La Vogue musicale, 1920, lithographie. © Archives Ch
Raoul Dufy (1877-1953), Le Bœuf sur le toit, illustration, issue du premier numéro de La Vogue musicale, 1920, lithographie.
© Archives Charmet/Bridgeman Images

Changement d’époque, et d’adresse...
Maurice Sachs, chroniqueur mondain et cynique, hante l’endroit, séduit par le « blues ». « Soir après soir, nous avons refait nombreux ce voyage de Paris à la Nouvelle-Orléans, de la Seine au Tennessee », écrira-t-il plus tard dans son recueil de souvenirs justement intitulé Au temps du Bœuf sur le toit. Des interprètes de jazz y donnent des concerts improvisés. De là naît l’expression « faire un bœuf » ! Autre attraction : les deux pianistes virtuoses que sont Jean Wiéner et Clément Doucet. On ne peut imaginer personnages plus différents : l’un, mince, ne boit que de l’eau de Vichy, l’autre, belge et rondouillard, descend allégrement bière et whisky. Mais quel duo ! Il fait accourir les mélomanes. Un phénomène, ce Doucet, qui peut jouer de dix heures du soir à deux heures du matin sans regarder son clavier, et tout en lisant un roman policier posé sur son pupitre. En 1924, est inaugurée une partie cabaret. Elle ferme tard dans la nuit, les voisins portent plainte. Quatre ans plus tard, la propriétaire de l’immeuble obtient l’expulsion du Bœuf. Il se transporte rue de Penthièvre, au numéro 26 : il ne quittera plus désormais le 8e arrondissement. Si, à ses débuts, l’établissement recevait des célébrités, il accueille désormais une clientèle qui veut voir des célébrités. L’ambiance change. Les habitués de la première heure regrettent le vieux Bœuf. Le bar-restaurant-cabaret est répertorié dans le Pleasure Guide of Paris : tout un programme… Les publicités promettent aux touristes qu’ils croiseront des écrivains, des acteurs et des actrices. Certes, à promouvoir son bistrot, Moysés s’y entend. N’a-t-il pas exploité une péniche à l’enseigne du Bœuf sur le toit durant l’Exposition internationale de 1925 ? Il implante des succursales saisonnières, à Cannes, Saint-Jean-de-Luz, Saint-Tropez, et jusqu’à New York en 1934. La Ville de Paris ayant froidement décidé de détruire l’immeuble de la rue de Penthièvre, le Bœuf doit déménager à nouveau : le voici rue Pierre-Ier-de-Serbie. Trois niveaux, un cabaret au premier étage. Place au music-hall : Moysès se fait entrepreneur de spectacles. Entre autres vedettes, on vient écouter Jean Sablon interpréter de sa voix de velours les chansons de Mireille. Le même Sablon qui est surnommé « sans son » ou « Don qui chuchote » parce qu’il utilise un micro… Inconcevable à l’époque ! Charles Trenet et Johnny Hess y étrennent leur futur succès mondial, « Vous qui passez sans me voir ». En 1942, le Bœuf bouge encore : une infiltration d’eau serait la cause de ce départ. Il s’établit alors rue du Colisée, son adresse définitive. Que dire de la période qui commence, sinon que Léo Ferré fit là ses débuts ? Le Bœuf n’est plus qu’une brasserie qui rumine des souvenirs, et l’enseigne connaîtra plusieurs changements de propriétaire. Fermés un temps, restaurant et cabaret ont rouvert il y a deux ans, dans un décor tout nouveau, tout beau, inspiré de l’art déco, signé du designer Alexis Mabille. Le chef Jean-Pierre Vigato est au piano.

à lire
Le Bœuf sur le toit, miroir des Années folles,
par Jean Pierre Pastori, In Fine éditions d’art,
160 pages, 120 illustrations, 39 €.
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