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Les dessins de la collection Jacques et Colette Ulmann

Publié le , par Claire Papon

Plus qu’une passion, le dessin fut presque une addiction pour ce couple de médecins de la région parisienne, qui, pendant une soixantaine d’années, a réuni œuvres des écoles du nord XVIIe mais aussi, italiennes et françaises, anciennes et modernes.

Les dessins de la collection Jacques et Colette Ulmann
Franz Snyders (1579-1657), Nature morte avec femme portant un plat, plume et encre brune sur trait de crayon noir, 25 40 cm (détail).
Estimation : 15 000/20 000 

Pour dessiner, il n’est pas nécessaire de disposer d’outils sophistiqués. Une feuille de papier, un crayon, une plume, un pinceau suffisent. Mais les possibilités d’expression sont infinies, et elles varient selon les artistes, les lieux, les époques. Si le XVIIIe est le siècle de prédilection du dessin, du moins en France, ce sont les feuilles des écoles hollandaises et flamandes du XVIIe qui eurent plus particulièrement les faveurs de Jacques (1917-2011) et Colette Ulmann (1920-2021). Quand on interroge Anne-Lise Ulmann, leur fille cadette, elle se remémore de lointains souvenirs de vacances au cours desquelles ses parents n’hésitaient pas à faire un détour pour aller rendre visite à un marchand, quand bien même il fallait y passer plusieurs jours… Aux tableaux anciens succèdent rapidement les dessins, qu’ils achètent au coup de cœur. Cette passion est comme une évidence, «comme leur propre enfant dans leur vie de couple», raconte Anne-Lise Ulmann. Une passion qu’ils mènent parallèlement à leur carrière de médecins. «Mon père a vécu ses dernières années autour de cela, passant ses journées à faire des recherches en bibliothèque, dans ses livres, ses catalogues, à identifier, comparer… » Tous les achats se font ensemble, chez des marchands ou aux enchères. Au décès de son mari, en 2011, Colette continue d’aller dans les musées, mais elle n’achète plus. «La collection est finie», disait-elle. «Nos parents savaient que nous ne conserverions pas tout. Comme ils allaient beaucoup à Drouot, nous nous sommes dit que c’est ce qu’ils auraient sans doute préféré, et ils auraient été heureux qu’une vente soit dédiée à leur collection», ajoute leur fille. Féru d'histoire – il est l’auteur de Saint-Simon et la médecine (2011) –, Jacques Ulmann est le petit-fils du sculpteur Emmanuel Hannaux et l’un des descendants d’Édouard Moyse, peintre de la vie juive au XIXe siècle. Interne en médecine de 1941 à 1943, Colette Brull exerce à l’hôpital Rothschild et participe au sauvetage d’enfants juifs mis en place dans l’établissement. À l’été 1943, elle délaisse la blouse blanche pour entrer dans la Résistance. Aux côtés de son père, elle espionne les Allemands pour le Bureau central de renseignements et d’action (BCRA). Ce passé, elle l’évoquera dans un documentaire de Jean-Christophe Portes, en 2015, puis dans un livre, Les Enfants du dernier salut (2017). Ce n’est qu’au lendemain de la guerre que Colette et Jacques, lui aussi résistant, se retrouvent et reprennent une conversation qui durera toute leur vie.

 

Victor Hugo (1802-1885), ensemble de cinq dessins dans un montage, à la plume, l’encre brune, le crayon noir, l’aquarelle, Porte du salon
Victor Hugo (1802-1885), ensemble de cinq dessins dans un montage, à la plume, l’encre brune, le crayon noir, l’aquarelle, Porte du salon des tapisseries communiquant avec la salle des billards, Façade d’un hôtel particulier, Deux chapelles, Architecture, Empreinte dentelle avec le nom de Victor Hugo, h. de 6,4 à 20 cm.
Estimation : 30 000/40 000 

Une collection d’amateurs français
Un millier de dessins sont inscrits au catalogue, pour certains vendus en lots, les plus modestes à partir de quelques centaines d’euros. «C’est une vraie collection d’amateurs français comme on en faisait dans les années 1970-2000, où l’on achetait beaucoup de dessins, importants ou moins importants, sans trop de soucier du nom ou de l’état de conservation», explique Augustin de Bayser. «On aimait, on achetait. Aujourd’hui, les gens collectionnent moins de dessins mais de façon plus raisonnée, moins boulimique, des noms notamment», poursuit l’expert de la vente. Car c’est bien l’éclectisme qui définit le mieux cet ensemble réuni à partir de la fin des années 1950, où dialoguent de très belles feuilles, d’autres, peut-être moins fortes artistiquement, mais intéressantes pour leur sujet. Ainsi d’un ensemble sur la Commune, la révolution de 1848, la guerre de 1870, d’un autre intitulé Paris en images… Ou encore de caricatures, d’Horace Vernet à Charles Léandre (Hôtelier s’apprêtant à cuisiner le chat, 1 200/1 500 €), Gustave Doré, Théophile Steinlen, Jean-Louis Forain ou Frantisek Kupka (Bons citoyens : une procession d’enterrement croisant celle d’un mariage, 6 000/8 000 €).

 

Attribué à Johan Thopas (1627-1695), Portrait d’une mère et de son fils avec en arrière-plan vue d’Amsterdam, aquarelle gouachée sur vélin
Attribué à Johan Thopas (1627-1695), Portrait d’une mère et de son fils avec en arrière-plan vue d’Amsterdam, aquarelle gouachée sur vélin, 1657, 22,5 18 cm. Estimation : 15 000/20 000 €

Artistes hollandais
Se passionner pour les artistes du XVIIe siècle des écoles du Nord n’est pas chose si fréquente. Du moins dans l’Hexagone, où le goût des amateurs les porte plus volontiers vers les dessins français et italiens, anciens et XIXe. Parmi les feuilles les plus attendues, notamment par les collectionneurs hollandais et américains, une Nature morte avec une femme portant un plat, de Franz Snyders, est une étude préparatoire, avec de nombreuses variantes, d’un tableau conservé dans la collection Fritz Frey à Burgenstock près de Lucerne (15 000/20 000 €, voir photo page 21), et le double portrait d’Une mère et de son fils, en arrière-plan vue d’Amsterdam, 1657 (15 000/20 000 €, voir ci-dessous), à l’aquarelle gouachée est l’une des rares œuvres connues de Johan Thopas (1627-1695). De cet artiste originaire d’Arnhem seuls une peinture et des dessins, certains datés entre 1646 et 1676, sont répertoriés, et rares sont les vélins aquarellés comme les cinq portraits de la famille Tulp de la collection Six, à Amsterdam. D’Adriaen Van de Venne (1589-1662), un dessin préparatoire au frontispice du Silenus Alcibiadis, sive Proteus (plus connu sous le titre Sinne-en-Minnebelden ou Livre d’emblèmes), de Jacob Cats, est d’autant plus intéressant que ce dernier est le poète le plus publié aux Pays-Bas au XVIIe siècle. Son Houwelyck est vendu à plus de 50 000 exemplaires à l’époque, soit le plus gros tirage d’un livre après la Bible. Comptez 10 000/15 000 €. Dans la veine antique, chère notamment à Anne-Louis Girodet-Trioson, on tentera sa chance sur une scène mythologique, Le Jugement de Pâris, dans laquelle la figure centrale d’Aphrodite concentre tous les regards (8 000/12 000 €). Six dessins de Victor Hugo quittent aussi la collection : Mon dessin de Cavaignac contemplé par l’abbé Fayet en 1848 – offert par l’écrivain à son compagnon d’exil à Guernesey et à Bruxelles, Bonnet-Duverdier en août 1870, juste avant leur retour en France – (15 000/20 000 €) et un montage (voir photo page de gauche) dans lequel Hugo, comme à son habitude, laisse couler les taches d’encre, d’où jaillissent un beffroi, une muraille et sa signature, un motif toujours prisé.

jeudi 10 février 2022 - 14:00 (CET) - Live
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