Les chorégraphies cinétiques d’Elias Crespin

Le 05 mars 2020, par Virginie Chuimer-Layen

Avec la commande du musée du Louvre pour une installation pérenne, L’Onde du Midi, l’artiste vénézuélien élargit encore sa notoriété. Et prouve que l’art en mouvement n’a pas fini de nous surprendre.

Elias Crespin, L’Onde du Midi, 2020.
© Musée du Louvre, Antoine Mongodin

Elias Crespin a le triomphe modeste. Il n’en revient toujours pas d’être dans ce qu’il appelle «le musée des musées». «Même dans mes rêves les plus fous, dit-il, je n’osais l’imaginer. À mon arrivée à Paris, il y a douze ans, je rêvais d’être exposé à la galerie Denise René, cette adresse historique et pionnière de l’art cinétique. Et c’était déjà beaucoup !» Huit ans après notre première visite à Ivry-sur-Seine, on retrouve son atelier, contigu à celui de son ami l’artiste Miguel Chevalier, où des collaborateurs s’agitent à visser, percer, relier des fils à de petits moteurs. «L’équipe varie en fonction des projets et des périodes, précise-t-il. Aujourd’hui, si Claire, mon assistante, n’est pas là, il y a Carlotta la physicienne, les artistes Sergio, Gustavo et Guillermo, mais aussi Hugo, chercheur. Tous m’aident à la production et à la lourde logistique de mes expositions». Des jeunes en grande partie latino-américains, aux mains et cerveaux habiles et qui, dans une ambiance sympathique, travaillent avec Elias Crespin pour que la magie de ses créations, entre fantasmes chorégraphiques suspendus et géométries ondulatoires, opère. Sous l’œil enjoué de sa grand-mère Gertrud Goldschmidt – aka Gego (1912-1994) –, artiste cinétique dont le portrait trône dans la grande salle, le Vénézuélien né en 1965 revient sur la genèse de L’Onde du Midi. «Lorsque la direction du Louvre m’a appelé, en septembre 2018, ils avaient vu mon Grand HexaNet à l’exposition “Artistes & Robots” du Grand Palais. Ma façon de jouer avec l’architecture des lieux, les vides, les pleins, la lumière, leur avait plu. Une fois passée l’émotion incroyable, presque anesthésiante, d’avoir été choisi, je me suis mis à arpenter les allées du musée pour trouver un lieu propice à ce projet d’œuvre pérenne. J’aime faire vivre mes créations dans un espace spécifique, même si elles fonctionnent aussi indépendamment de la structure qui les accueille.»
 

L’artiste dans son atelier. © Michel Lunardelli
L’artiste dans son atelier.
© Michel Lunardelli


Un ballet silencieux
Au fil de ses déambulations, Elias Crespin s’arrête dans l’aile Sully, dont l’orientation et l’architecture néoclassique l’interpellent. «Cet endroit, qui n’était pas vide, n’était pourtant pas exploité comme c’est le cas ailleurs dans le musée. Avec ses colonnes dont je pouvais tirer parti, je me suis dit que cela pouvait fonctionner ! Après avoir pris de nombreuses mesures, effectué des dessins à la main, sur ordinateur, créé un modèle 3D, mené des études sur place avec des ingénieurs et avoir élaboré les échafaudages spécifiques, j’ai donc réalisé L’Onde du Midi, inscrite dans ma série des “Plano Flexionante”». L’œuvre, constituée de 128 tubes d’aluminium reliés à 256 petits moteurs d’imprimante invisibles, s’apparente au repos à un long plan horizontal de cylindres en dormance, soutenus par des fils de nylon à leur plateforme. Leurs couleurs, alternativement noire et bleue, ont été choisies avec le Louvre. « Par contre, leur séquençage sur le module a été décidé par mes équipes, qui avaient pour seule consigne de ne pas positionner plus de trois tubes de la même couleur l’un après l’autre», précise son auteur. Activé, le mobile électrocinétique déploie toute sa poésie dans une danse serpentine silencieuse, une lente et sensuelle vague se soulevant dans l’espace. S’approchant du visiteur, elle s’en éloigne aussitôt après pour explorer d’autres territoires et latitudes et dévoiler de nouvelles géométries aériennes, dans une chorégraphie célébrant la force de l’architecture du palais. Teintée d’une dimension changeante selon la lumière du jour, l’œuvre, contemplative, non invasive, interroge notre rapport au temps, au déplacement, à l’environnement. Dans l’espace de travail, les habituels cordes, harnais et mousquetons, mais aussi tournevis, serre-joints, scies et autres outils dignes d’un alpiniste-parapentiste obsédé du bricolage, sont toujours sagement rangés dans des meubles à tiroirs et sur des présentoirs. Étrangement, on remarque cette fois quelques brosses et pinceaux : «Mon atelier n’en est pas dépourvu, car les plateformes servant à masquer le système électronique sont peintes en blanc. Mais ceux-ci proviennent du stock de l’usine de mon grand-père maternel, le premier mari de Gego, qui m’a appris en partie à les fabriquer. Ils ne doivent en aucun cas être utilisés. J’y tiens beaucoup.» Le laboratoire ressemble toujours à celui d’un chercheur organisé. «Quand on y passe des journées entières, il faut l’être, sans tomber dans les extrêmes.» Sur une longue table patientent ce jour-là trois petites œuvres sous Plexiglas, pour des collectionneurs privés, et sur une autre, un carnet où l’explorateur de la «réalité virtuelle matérielle», selon ses termes, a croqué de vagues schémas pour la maintenance de ses pièces.

 

Tetralineados noir et bleu 63, 2019, aluminium peint, nylon, moteurs, ordinateur, interface électronique, 63 x 14,2 x 14,2 cm. © Elias Cre
Tetralineados noir et bleu 63, 2019, aluminium peint, nylon, moteurs, ordinateur, interface électronique, 63 14,2 14,2 cm.
© Elias Crespin. Photographie Pascal Maillard


Ballets hypnotiques
Si les œuvres d’Elias Crespin participent toujours du rêve par leur ballet hypnotique, c’est dans leur structure interne, leurs matériaux voire dans leur forme même que résident quelques nouveautés. En premier lieu, l’artiste a fait disparaître le ronronnement doux et félin accompagnant jusqu’alors leurs mouvements. «Désormais, mes pièces sont une musique qu’on entend avec les yeux. J’utilise les mêmes moteurs, mais pilotés par un système électronique différent. Cette évolution plastique sonore est importante.» Mais surtout, outre le recours habituel aux cercles de cuivre, aux formes géométriques en Plexiglas transparent ou coloré, le plasticien peut user de fils de laine pour les attacher aux tubes d’aluminium de ses «Plano Flexionante» : «La Danza de las catenarias, autrement dit “la danse des caténaires”, explique-t-il, est une œuvre inspirée de la courbe caténaire bien connue des mathématiciens, produite par la gravité de ces fils accrochés aux extrémités de tubes. Avec cette œuvre, je joue sur le contraste des matières et leur métamorphose dans l’espace. En effet, en s’inclinant, les tubes permettent au “ventre” de la courbe des fils de se déplacer et d’atteindre un nouvel équilibre. Des formes inédites surgissent.» Enfin, si ses pièces jouent toujours avec l’ombre projetée de leurs éléments, si Elias Crespin utilise une version nouvelle de son logiciel pour en diriger la chorégraphie, il approfondit également ses recherches plastiques en créant des épreuves papier de ses œuvres tridimensionnelles. «Le procédé de la chromographie à pigments [technique d’impressions successives colorées, superposées, ndlr] confère à mes mobiles une dimension graphique. Exposées pour la première fois à la galerie Denise René rive gauche, ces “Chronochromies” représentent différents moments superposés, traduits par la couleur, de leurs rythmiques. À une teinte et à une épaisseur de trait correspond un moment particulier du ballet électrocinétique.» Papier, fils de laine, musique silencieuse cinétique… L’art d’Elias Crespin évolue au fil du temps, à l’image des formes aériennes produites par ses savantes suspensions. Mais celui qui admire ses pairs comme Carlos Cruz-Diez, Jesús-Rafael Soto ou Julio Le Parc, qui s’apprête à collaborer avec un musée américain (à Kansas City) et qui se sent si reconnaissant envers la France – au point de songer à demander «peut-être un jour la nationalité française» – rêve encore. «Je nourris le fantasme d’exposer de manière définitive mes œuvres dans une fondation ou une institution telle que le musée Tinguely à Bâle ! Pour l’heure, j’aimerais démystifier l’art numérique, souvent considéré comme complexe de par l’usage des nouvelles technologies. À long terme, il serait intéressant d’envisager l’apprentissage de l’entretien et de la conservation de ce type d’œuvres dans les écoles d’art.» À travers des pièces proches de l’illusion, qui célèbrent avec élégance le mariage de la création et des sciences, Elias Crespin continue à faire évoluer les propositions d’un art en constant mouvement.

à voir
Elias Crespin, L’Onde du Midi,
aile Sully, escalier du 
Midi, musée du Louvre, Paris Ier.
www.louvre.fr


«Elias Crespin»,
galerie Denise René rive gauche, 196, boulevard 
Saint-Germain, Paris VIIe, tél. : 01 42 22 77 57.
Jusqu’au 14 mars 2020.
www.deniserene.com
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