Les Bucher-Jaeger : la passion en héritage

Le 30 juin 2017, par Nicolas Laurent et Pierre Naquin

Cet été, le musée Granet d’Aix-en-Provence présente une rétrospective consacrée à la galerie Bucher-Jaeger, après celle du musée de  Strasbourg, en 1994. L’occasion de revenir sur la saga de cette célèbre maison parisienne et certains de ses artistes phares.

Fermín Aguayo (1926-1977)
Infante Margarita en rose, 1960-1961.
© AGUAYO. COURTESY GALERIE JEANNE BUCHER JAEGER. PHOTO: J-L. LOSI

C’est en 1925 que Jeanne Bucher, responsable d’une librairie située rue du Cherche-Midi à Paris, entreprend d’exposer les créations des artistes contemporains pour lesquels elle s’est prise d’une véritable passion. Ces derniers, sont aujourd’hui connus et admirés de tous, mais dans les années 1920, leur talent est loin de faire l’unanimité. La galeriste prend l’initiative de soutenir le travail de créateurs parfois décriés et consacre des expositions à Piet Mondrian (1928) dont la production verra son prix moyen progresser de 179,8 %, de 1980 à 2010, pour atteindre 1,6 M€ à Jacques Lipchitz (1930) + 21,8 % sur trois décennies et à Jean Lurçat (douze expositions entre 1925 et 1936), dont le record en vente publique pour une toile n’a plus été battu depuis 2000, à 520 600F pour Les Fumeuses, adjugées par la maison Loizillon, à Compiègne. L’ouverture de la galerie de Jeanne Bucher peut ainsi se comprendre, dès les débuts, comme un manifeste motivé par la volonté de défendre l’esprit de liberté présidant à toute véritable création. À partir de 1926, elle expose également Giorgio de Chirico (dont le tableau le plus cher s’est vendu en France : 11 041 000 € pour Il Ritornante lors de la vente Yves Saint Laurent au Grand Palais, en 2009) mais aussi Pablo Picasso, qui détient toujours le record de l’œuvre la plus chère jamais vendue aux enchères : 179 M$ en 2015, à New York, pour Les Femmes d’Alger. Elle est aussi la première galeriste à représenter Maria-Helena Vieira da Silva (dont la plus haute enchère, 1 544 702 €, est toujours détenue par la maison Tajan pour Saint-Fargeau en 2011)…
Un défi à l’obscurantisme
En 1935, Jeanne Bucher ouvre un second espace d’exposition boulevard du Montparnasse, en collaboration avec Marie Cuttoli. Elle y présente le travail de Raoul Dufy (dont les toiles valaient 63 000 € en moyenne dans les années 1980 pour passer à 52 500 € vers 2010), Fernand Léger (+ 115,1 % entre 1980 et 2010), Yves Tanguy (+ 285,4 %), Vassily Kandinsky (+ 758 %), dont le record vient de défrayer la chronique, avec 33 008 750 £ payées pour Bild mit weissen linien (Painting with white lines, 1913), chez Sotheby’s Londres. Peu à peu, elle parvient à placer ses artistes dans les meilleurs musées, à Paris et à New York. Mais bientôt survient la guerre, et avec elle l’effondrement du pays, qui s’enfonce dans le chaos. L’activité de Jeanne Bucher prend derechef un tour plus engagé. Dès le début du conflit, elle active ses réseaux et protège les artistes menacés par les nazis. Elle défend notamment Miró et Kandinsky. Elle présente le travail abstrait de Nicolas de Staël, auquel elle offre sa première exposition personnelle en 1945 ; huit ans plus tard, il peindra un Nu couché, qui atteindra en 2011, chez Artcurial, le prix record de 7 033 418 €. En pleine guerre, la publication du cycle de Prométhée par Jacques Lipchitz sonne comme un défi lancé à l’obscurantisme, une revendication de liberté assumée. L’art doit briller comme une lumière dans la nuit. «Je suis très heureuse d’avoir à la fin compris mon propre être, grâce à une profession que j’aime et qui devient peu à peu plus que la vie même», écrira Jeanne Bucher à sa fille, en 1939. Dès l’après-guerre, la galeriste relance son activité. Elle entreprend un voyage aux États-Unis, d’où elle rapporte des tableaux d’artistes alors inconnus en Europe : Mark Tobey (dont les œuvres valent actuellement 10 000 € aux enchères, en moyenne), Milton Avery (23 000 € dans les années 1980, 145 000 € de nos jours) et Robert Motherwell (de 90 000 à 210 000 €). Mais le temps, hélas, joue aussi sa partie, et en 1946, la maladie emporte Jeanne Bucher. C’est son petit-neveu Jean-François Jaeger qui reprend le flambeau de la maison familiale l’année suivante.

 

Fabienne Verdier (1962), L’Un. Peinture Automne-Hiver, 2010. © COURTESY GALERIE JEANNE BUCHER JAEGER.
Fabienne Verdier (1962), L’Un. Peinture Automne-Hiver, 2010.
© COURTESY GALERIE JEANNE BUCHER JAEGER.

Jean-François Jaeger, l’ami des artistes
Dès l’après-guerre, Jean-François Jaeger développe une importante activité, tout en prenant soin de conserver l’élan passionnel des origines. En 1951, il organise l’exposition «Quelques images sans titre», consacrée à Roger Bissière, relançant la carrière de l’artiste (dont les œuvres sont actuellement cotées 20 000 € en moyenne). En 1952, il découvre la série des «Corridas» de Fermín Aguayo (dont le «petit» record est détenu par la maison Rossini avec Infanta, étude n° 2, 17 000 €) et décide dès lors de soutenir le pionnier de l’abstraction espagnole : douze expositions lui seront consacrées. Une période faste, néanmoins entachée par le suicide de Nicolas de Staël en 1955, qui affectera particulièrement Jean-François Jaeger. C’est à cette époque également que le galeriste rencontre le collectionneur Jean Planque, collaborateur à la fondation Beyeler.Pour plus de cinquante ans, les deux hommes nouent une amitié indéfectible, marquée par la force d’un lien d’apprentissage mutuel. Jaeger fait découvrir de Staël et Vieira da Silva à Planque, qui de son côté le présente à Jean Dubuffet (auteur d’œuvres qui aujourd’hui se négocient autour de 400 000 € en moyenne). En 1964, la galerie Bucher organise «Peintures monumentées» pour le maître de l’Hourloupe. Une vingtaine d’expositions monographiques suivront («Psycho-sites», «Mires»). Au début des années 1960, la galerie déménage rue de Seine, où elle ouvre un espace de 300 m2 : l’occasion de se tourner vers l’international. Avec le précieux concours de l’ethnologue Marcel Évrard, Jean-François Jaeger présente ainsi trois expositions emblématiques d’arts premiers. En 1961, il expose vingt sculptures monumentales de Nouvelle-Guinée et des Nouvelles-Hébrides, puis organise les événements «Sculptures en pierre de l’Ancien Mexique» (1963) et «Sculptures Mayas» (1966). «L’objectif d’un vrai galeriste consiste à donner aux œuvres le moyen de naître», affirme Jean-François Jaeger. L’ouverture culturelle se renforce dans les années 1980, avec la mise en avant d’artistes asiatiques comme Kunihiko Moriguchi, présenté en 1986, ou Yang Jiechang, qui participa en 1989 à l’exposition «Magiciens de la Terre» et dont les pièces s’échangent désormais au-dessus de 30 000 €.
Véronique Jaeger, découvreuse de talents
À partir de 2003, après soixante-dix ans passés à la tête de la galerie, Jean-François Jaeger associe sa fille Véronique à la direction des affaires. Diplômée de l’université de Columbia et riche d’expériences à New York, Londres et Paris, celle-ci prend les rênes de la maison dès 2010. Fidèle à la tradition familiale, Véronique Jaeger poursuit le travail de découverte d’artistes novateurs (Michael Biberstein, Miguel Branco, Rui Moreira), tout en continuant de dédier de nombreuses expositions aux grands aînés (Dubuffet, Bissière, Vieira da Silva). L’ouverture d’une seconde galerie de 700 m2 rue Saintonge, dans le Marais, lui permet d’organiser le premier événement consacré au sculpteur américain Paul Wallach («Falling up», 2010) et la première présentation personnelle en France de l’artiste indienne Zarina Hashmi («Noor», 2011). Les artistes se succèdent à la galerie Bucher-Jaeger, mais l’esprit originel demeure : découvrir les talents en devenir, présenter le meilleur de l’art du moment. «L’œuvre d’art est libre», se plaît à déclarer Véronique Jaeger. Une devise inchangée depuis près d’un siècle, qu’illustre parfaitement le catalogue de l’exposition publié à l’occasion de la rétrospective au musée Granet. On peut y découvrir une sélection des plus belles œuvres passées entre les murs de la maison depuis 1925. Rien moins que des chefs-d’œuvre signés Kandinsky, Bauchant, Picasso, Giacometti ou Fromanger.

 

+ 545,5 %
C’est la progression du prix moyen des œuvres (hors multiples) de Nicolas de Staël
vendues aux enchères entre les années 1980 et 2010 (637 204,17 €).
3 QUESTIONS À
VÉRONIQUE JAEGER

 
© PHOTO GEORGES PONCET
© PHOTO GEORGES PONCET

Comment le métier de galeriste a-t-il évolué depuis la création de la galerie par Jeanne Bucher ?
Nous vivons aujourd’hui dans un monde plus ouvert, dense et mobile. Les informations circulent beaucoup plus vite, tout autant que les artistes. Les époques changent, mais la galerie reste attachée à la promotion de créateurs qui travaillent dans leurs ateliers et sont les artisans de leur production. Certains d’entre eux ont besoin d’une année pour préparer une exposition ou de plusieurs mois pour créer une œuvre et nous nous devons, en tant que galeristes, d’accompagner cette exigence.

Est-il encore possible d’être «découvreur» comme a pu l’être Jeanne Bucher ?
Bien sûr ! Pourquoi ne le pourrait-on pas ?
C’est une question de conviction et de chance. En général, on ne cherche pas un artiste, on le découvre. Et les artistes viennent à nous par affinité, en raison d’un esprit commun. Certains sont là pour longtemps lorsque la relation est solide, d’autres s’en vont voguer vers d’autres horizons. Ce qui compte, c’est la qualité de la relation au moment où vous les exposez.

En quoi la galerie Jeanne Bucher Jaeger est-elle à part ?
Nous ne sommes pas «à part» ! Nous sommes simplement une galerie dont le rôle de promotion auprès des artistes a débuté en 1925 et se perpétue en 2017. Nous vivons cela comme une chance et une passion, quelquefois aussi comme un devoir de transmission, avec le sentiment de ne jamais nous sentir propriétaires d’une œuvre, mais simplement dépositaires d’un esprit. L’art est libre, et les artistes le sont également. Nous tâchons de transmettre, à travers les œuvres de nos artistes, un certain air du temps, un esprit qui nous paraît essentiel à la sauvegarde de l’humain
et de notre planète.
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