Le trafic ronge le marché des antiquités

Le 13 mars 2019, par Vincent Noce
 
© Metropolitan Museum

L’annonce par le Metropolitan Museum de la restitution d’un sarcophage ptolémaïque doré, qu’il exposait depuis quelques mois seulement, constitue un rappel brutal du danger que les trafics représentent pour le monde des antiquités. L’Égypte proclame que la pièce a été volée lors des troubles de 2011, sans qu’on ne sache rien des circonstances. Le parquet de New York assure que les documents d’origine dont une licence d’exportation d’Égypte datée de 1971  seraient falsifiés, ce que conteste l’expert parisien Christophe Kunicki, qui l’a vendue pour 3,5 M€. Celui-ci se montre stupéfait, en disant l’avoir obtenue d’une collection privée. Il serait alors la dernière victime d’un mal qui ronge le marché. Certains marchands orientalistes redoutent ainsi un mouvement de paranoïa à l’encontre de leur métier, exacerbé par l’émotion soulevée par les horreurs du Moyen-Orient, en faisant remarquer que très peu d’exemplaires frauduleux ont été saisis en Occident. Fausse alerte ? L’enquête visant un antiquaire catalan jette néanmoins une lueur inquiétante sur les routes tortueuses que peuvent emprunter les trésors de ces anciennes civilisations. Jaume Bagot, fils de bonne famille qui s’est aménagé un petit palais près de Barcelone et apprécie les Porsche Cayenne, clame son innocence en attendant son procès. L’enquête s’étend à des restaurateurs en Allemagne, des marchands libanais à New York, des galeristes et maisons de ventes à Londres. Des marbres grecs de Libye, mais aussi des mosaïques romaines et des sarcophages égyptiens ont été saisis dans son stock. Il était déjà accusé par l’Italie d’avoir écoulé des œuvres dérobées par des tumbaroli au Latium. Il était en relation avec deux fournisseurs, un Jordanien et un Iranien installés à Dubaï, devenue une place forte du marché parallèle.

Ce qui rend l’accusation encore plus grave, c’est que ces marbres ont été achetés alors que les sites se trouvaient sous contrôle de l’État islamique en Libye.

Dans un mail, il demande au premier de lui facturer une tête en marbre provenant d’Apollonia en Libye, «en donnant comme provenance, pour simplifier la déclaration en douane : collection particulière, avant 1970». Pour expédier en Europe une autre tête féminine cyrénaïque, acquise à Dubaï pour 30 000 €, il demande de la faire transiter par Bangkok. Son contact suggère alors d’éviter de faire apparaître le nom de la galerie sur la facture. La pièce aurait finalement été déclarée comme venant de Munich pour une valeur de 500 $. Peut-être le marché de l’art a-t-il longtemps choisi de considérer la fraude fiscale comme un passe-temps de nature à justifier de telles facéties, mais ce qui rend l’accusation beaucoup plus grave dans ce cas précis, c’est que ces marbres ont été achetés en 2014 et 2015, alors que les sites se trouvaient sous contrôle de l’État islamique en Libye. «C’est la première fois que nous trouvons suffisamment de pistes pour relier ainsi un marchand à Daesh», proclame la police espagnole à Vanity Fair. Son attention avait été attirée par la vente par cet antiquaire à un confrère belge d’un sarcophage revendiqué par l’Égypte. L’enquête en Belgique a été classée sans suite. En France, tout professionnel est obligé de justifier de la légitimité des provenances, mais cette règle n’a pas cours chez notre voisin toujours plus accueillant. Jaume Bagot a été suspendu du syndicat espagnol des antiquaires et de la confédération internationale CINOA. Entre-temps cependant, il a fait ses affaires à la Brafa, où il a été admis en 2013. La foire de Bruxelles fait observer que son vetting porte sur l’authenticité des objets, mais non sur leur origine. C’est un tort. Si les associations d’antiquaires et leurs foires  qui représentent désormais près de la moitié des ventes des galeries  veulent protéger leurs adhérents et leur clientèle, à l’instar des maisons de ventes aux enchères, elles seraient bien inspirées de renforcer leurs contrôles. À défaut, tout le monde en paiera le prix.

Les propos publiés dans cette page n’engagent que leur auteur.
 

DROIT DE RÉPONSE
 
 

Faisant suite à la parution dans La Gazette Drouot n°10 en date du 15 mars 2019 du billet d’humeur de M. Vincent Noce, intitulé «Le trafic ronge le marché des antiquités», le Conseil d’Administration de la Brafa tient à rectifier les éléments suivants qui y ont été erronément mentionnés. Concernant la participation du marchand Jaume Bagot à la BRAFA : Le marchand Jaume Bagot a effectivement participé à la Brafa entre 2013 et 2018, mais l’article omet de préciser qu’il n’y était déjà plus présent lors de la dernière édition 2019. En effet, suite à l’annonce faite par la Police nationale espagnole en date du 28/03/2018, le Conseil d’Administration de la Brafa a immédiatement appliqué les dispositions de son règlement de participation, en suspendant la participation de M. Jaume Bagot à la foire. Ce dernier ne fait donc plus partie des exposants de la Brafa. Concernant le vetting de la BRAFA : Il est inexact d’écrire que le vetting, soit la procédure d’admission des objets, ne porte que sur l’authenticité des pièces exposées et non sur leur origine. Il est spécifiquement demandé aux experts indépendants mandatés par la Brafa de vérifier tant l’origine des objets que leur authenticité, dans la mesure des éléments à leur disposition. Afin de renforcer ce dispositif, la Brafa fait aussi appel à un laboratoire d’analyses scientifiques spécialisé ainsi qu’à une société indépendante, le « Art Loss Register », dont la seule mission est de vérifier qu’aucune œuvre présentée ne fasse l’objet d’une quelconque revendication ou puisse être litigieuse. La Brafa prend ainsi toutes les mesures raisonnables et nécessaires à l’organisation de ce type d’évènement. Le vetting de la Brafa est d’ailleurs reconnu parmi les plus sévères du secteur, et contrairement à ce que la conclusion de M. Noce pourrait laisser croire, les vérifications opérées à la Brafa ne sont en aucune façon moins rigoureuses que celles opérées dans les maisons de ventes aux enchères.


 

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