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Le trafic emporte tout sur son passage

Publié le , par Vincent Noce

La mise en examen de Jean-Luc Martinez dans le cadre de l’instruction sur un vaste trafic d’antiquités provenant du Moyen-Orient aura de puissants effets sur le monde des musées. S’étant présenté à une convocation le lundi matin, l’ancien président-directeur du Louvre a été retenu trois jours pour être interrogé par l’Office...

Jean-Luc Martinez© DR Le trafic emporte tout sur son passage
Jean-Luc Martinez
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La mise en examen de Jean-Luc Martinez dans le cadre de l’instruction sur un vaste trafic d’antiquités provenant du Moyen-Orient aura de puissants effets sur le monde des musées. S’étant présenté à une convocation le lundi matin, l’ancien président-directeur du Louvre a été retenu trois jours pour être interrogé par l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels, en compagnie de Vincent Rondot, chef du département des Antiquités égyptiennes du Louvre, et de l’égyptologue renommé Olivier Perdu. Ces deux derniers ont été relâchés sans suite. Olivier Perdu a été entendu sur la publication, en 2019, dans sa revue d’égyptologie, d’un article de Marc Gabolde sur l’importance historique d’une stèle, acquise en 2016 pour 8,5 M€ par le Louvre Abu Dhabi. Mais Jean-Luc Martinez n’a pas échappé à une mise en scène humiliante dans les médias. On ne peut contester l’immense et difficile travail que mènent les enquêteurs contre le trafic archéologique, que nous avons nous-mêmes régulièrement dénoncé. Drouot a été parmi les premiers à utiliser le terme d’ «antiquités du sang» pour dénoncer les trafics de Syrie, d’Irak, de Libye ou du Yémen, sujets d’une table ronde à l’Hôtel en 2015 avec des archéologues et des conservateurs. Jean-Luc Martinez y avait alors dévoilé le rapport qu’il venait de remettre la veille au président François Hollande pour combattre ce trafic, et qui fut par la suite présenté au G7. On peine à croire que le même homme, décrit par ses pairs comme un modèle de probité, bascule d’un coup dans l’infamie, en étant «soupçonné d’avoir participé à un trafic d’antiquités». Très exactement, il est reproché à l’ancien directeur du musée, qui coprésidait les commissions d’acquisition du Louvre Abu Dhabi, de n’avoir pas pris en compte les doutes avancés par Marc Gabolde en 2019, soit trois ans après l’acquisition de la stèle, sur son exportation par un capitaine de la marine allemande en 1933, dont il n’a pu retrouver le nom sur les registres de l’époque. M. Gabolde a quand même tenu à préciser à Science & Vie qu’il avait «la conviction que les égyptologues et les conservateurs ont été grugés par des malandrins et qu’ils ne sont pas les complices des trafiquants, mais les victimes de ceux-ci».

Les trafiquants peuvent présenter des historiques assortis de documents parfois anciens, dont la falsification peut être particulièrement ardue à déceler

La procédure en dira sans doute plus, et tant mieux si les musées et le marché sont appelés à un surcroît de vigilance face à des pratiques qui conduisent à la dévastation du patrimoine archéologique. Mais cette affaire, dont il est encore difficile de mesurer les conséquences pour l’image du Louvre, de la France et de son plus grand succès culturel à l’étranger, pose pour les scientifiques et les conservateurs un dilemme cruel, en mettant en cause le désintéressement même de leur engagement. Leur tâche est rendue d’autant plus difficile que les trafiquants peuvent présenter des historiques assortis de documents parfois anciens, dont la falsification peut être particulièrement ardue à déceler. Le Louvre Abu Dhabi ne fut pas le seul destinataire de ces antiquités. Faudra-t-il inculper le directeur du Metropolitan Museum de New York, qui en fut la première victime ? La recherche, qui est la vocation première des conservateurs, comporte inévitablement sa part d’inconnu et d’incertitude. Si la publication d’articles scientifiques et la discussion au sein de commissions d’acquisition peuvent à ce point compromettre leur carrière et les conduire devant la justice pénale en cas d’erreur d’appréciation, c’est la liberté même de la recherche qui peut être remise en cause. Il faut écouter aussi «l’alerte» de l’égyptologue par lequel le scandale est arrivé : les musées ne sont pas les complices du trafic, ils en sont les victimes.

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