Nouvel obstacle pour le marché de l’Antiquité à New York

Le 25 juin 2020, par Vincent Noce

Les États ont le droit d’intervenir pour prévenir la vente d’un objet à l’origine douteuse, sans crainte de se voir opposer une procédure en préjudice commercial.

Statue de cheval, période géométrique, vers le VIIIe siècle av. J.-C. Collection Howard et Saretta Barnet, lundi 14 mai 2018, Sotheby’s New York.

Le marché archéologique risque de souffrir des répercussions d’un procès que Sotheby’s a perdu à New York. La société avait dû retirer de la dispersion de la collection d’Howard et Saretta Barnet, réalisée le 14 mai 2018, un cheval en bronze de type corinthien du VIIIe siècle, estimé 150 000/250 000 $. Trois jours plus tôt, la Grèce lui avait fait parvenir un courrier pour en dénoncer la provenance douteuse et en réclamer la restitution. La pièce, en effet, n’avait pas un historique impeccable, puisqu’elle provenait de Robin Symes. Cet élégant marchand de Londres était la cheville ouvrière d’un réseau qui a dominé le pillage en Méditerranée dans le dernier quart du XXe siècle, avec son compagnon Christo Michaelides ainsi que les trafiquants Gianfranco Becchina et Giacomo Medici. Sotheby’s reconnaît les faits, mais rétorque que la pièce avait été achetée par Howard Barnet à Robin Symes en 1973 de bonne foi, pour quelque 15 000 £, à une époque où ce dernier avait pignon sur rue à Londres. Elle disposerait même d’une origine plus ancienne, puisque Symes affirmait l’avoir acquise aux enchères chez Münzen und Medaillen, en Suisse, le 6 mai 1967, une assertion que le catalogue de Sotheby’s jugeait « très probable ». De toute manière, à ses yeux, la demande grecque est dépourvue de fondement juridique, le pays n’ayant pu fournir la preuve du pillage du bronze. Un mois plus tard, la compagnie a donc réclamé réparation du préjudice commercial subi par le retrait du lot. Un tel recours à New York, où les débours judiciaires sont très élevés, est exceptionnel, les maisons de ventes préférant d’habitude régler discrètement ces litiges. Il y a bien un précédent dans le contentieux opposant la galerie Safani à l’Italie, qui a revendiqué l’année dernière un buste en marbre d’Alexandre le Grand en Hélios, passé chez Sotheby’s en 1974. Mais c’était la première fois qu’une grande maison de ventes faisait appel à cette procédure, dont les conséquences financières peuvent se montrer très lourdes pour l’adversaire si celui-ci est condamné. Elle a eu bien tort, car les juges ont au final ouvert un peu plus grand la porte aux revendications des États. La Grèce a en vain plaidé l’incompétence du tribunal. Sotheby’s a gagné en première instance. Mais le 9 juin dernier, la cour d’appel a renversé le jugement. Elle a débouté la maison de ventes, considérant que le pays ne pouvait être poursuivi, car il défendait en l’espèce une politique publique du patrimoine, sans nourrir d’intérêt commercial. L’avocate de la Grèce, Leila Amineddoleh, s’est félicitée de voir tomber cette barrière : « Ce jugement permet à tous les États de continuer à s’adresser aux maisons de ventes et aux galeries pour empêcher la mise en vente de biens d’origine frauduleuse et améliorer la protection du consommateur », sans être pour autant intimidés par la menace d’une demande de dommages et intérêts. Elle s’est étonnée que des maisons de ventes ou des marchands aussi prestigieux « fassent tout pour empêcher les gouvernements de s’enquérir du sort d’articles aux origines douteuses ». Tout en se disant « déçue » de ce résultat, Sotheby’s a maintenu que la revendication de la Grèce sur cette statue restait infondée. Déjà, certains segments du marché, comme l’art précolombien par exemple, sont quasiment à l’arrêt à New York par crainte d’actions de pays comme le Mexique. La Grèce avait été prévenue par Christos Tsirogiannis, un archéologue de l’Institut archéologique de Cambridge qui s’est spécialisé dans la dénonciation du trafic. Il a déjà joué un rôle crucial dans la restitution de sculptures du Getty et du Metropolitan, après avoir obtenu l’accès aux archives du réseau criminel déjà mentionné — saisies par l’Italie et la Grèce dans les années 2000. Un trésor de plus de treize mille documents, contenant des photographies des fouilles illicites et des œuvres exhumées non encore restaurées — qui pouvaient être présentées aux clients pour les rassurer sur l’authenticité des lots —, ainsi que des historiques et fiches d’achat à des pillards. Ce chercheur a communiqué à la Grèce une photo apparemment identique du cheval en bronze de Sotheby’s, extraite des fichiers du gang. Il vient encore d’obtenir en juin le retrait d’une vente de Christie’s de deux vases attiques ainsi que d’un lièvre en marbre et d’un aigle en bronze romains. Il y a un an, il fut à l’origine du retrait d’une vente de la même maison d’une amphore étrusque. Il avait alors trouvé dans les archives de Becchina une photographie de l’amphore encore couverte de terre en plusieurs fragments. Dans l’historique du catalogue, il était sim-plement question d’une vente en 1993 dans une galerie allemande, sans qu’apparaisse le nom de Becchina. Christos Tsirogiannis se dit ainsi furieux de constater avec quelle facilité les historiques semblent ainsi trop fréquemment réinventés. Quand cet archéologue retrouve des similarités dans des photographies, il alerte Interpol et le parquet de New York, où Matthew Bogdanos a créé une unité contre le trafic d’art, mais aussi, le cas échéant, le pays concerné. En général, une démarche du parquet suffit à régler l’affaire. Mais les marchands en veulent à ce spécialiste de ne pas les prévenir directement à temps et déplorent de ne pouvoir consulter ces documents judiciaires, ce qui leur permettrait d’opérer des vérifications. Lui expose qu’il ne veut pas donner accès à ces données aux trafiquants ou à des marchands indélicats, qui pourraient ainsi adapter leurs historiques, et reproche aux négociants de ne pas faire un travail sérieux de provenance, sur un marché qui demeure manifestement problématique.

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne