Le Ribera de Daguerre

Le 16 janvier 2020, par Carole Blumenfeld

Après Cimabue, Artemisia et Vyssi-Brod, Paris devrait tenir le rythme effréné des découvertes avec ce Ribera inédit, déniché par Bertrand de Cotton et Benoît Derouineau dans une grande demeure de l’ouest de la France.

Jusepe de Ribera (1591-1652), Un philosophe : l’heureux géomètre, vers 1612-1615, toile, 100 x 75,5 cm. 
Estimation : 200 000/ 300 000 €
© Studio Christian Baraja

Face à la découverte de la maison Daguerre, Stéphane Pinta du cabinet Turquin confie d’entrée de jeu n’avoir eu aucun doute : « Les Apostolado de Ribera sont conçus de manière simple mais efficace. Rapide aussi. Selon Mancini, il était capable de peindre un Saint Jérôme en deux jours seulement et un Jugement de Notre Seigneur de dix figures en cinq jours à peine. L’artiste travaille sans dessin préparatoire, directement devant le modèle, conférant au tableau vie et instantanéité, accentué par une lumière naturelle qu’il capte grâce à une ouverture qu’il fait dans le plafond de son atelier afin qu’elle soit plus crue et donne du relief à ses modèles. » La touche généreuse du plus radical des caravagesques laisse difficilement insensible. « Cette opposition de tons chauds et froids rend la composition vivante et dynamique, insiste Stéphane Pinta. Brossés dans une lumière fondue, des ombres qui se veulent douces servent les contrastes forts, obtenus par l’apposition d’un coloris chaud et ferme, aux teintes d’acajou cuivré flamboyant dans une matière épaisse […] sur des fonds gris et froids. » Ici, les pages de calcul captent la lumière depuis le coin supérieur gauche se reflétant vers le spectateur et impulsant à la composition une même dynamique que dans le Saint Philippe ou le Saint Paul de la collection Longhi. Dès l’introduction de sa monographie consacrée au séjour de Ribera à Rome, Gianni Papi évoque les « tableaux décisifs de Langres et de Corsini » – Jésus parmi les docteurs et Le Reniement de saint Pierre –, deux œuvres où le vieillard de Daguerre apparaît. S’il peint sans concession ses grandes oreilles décollées, son nez saillant et légèrement tordu, ses rides marquées à l’extrême, son regard vif plein d’intelligence et ses mains robustes ont quelque chose de déroutant. Ribera était coutumier du fait, puisque dans le tableau du Palazzo Corsini, un autre des modèles, réputé avoir été découvert par Guido Reni sur les bords du Tibre, « lo schiavo di Ripa », fut peint tout à la fois par Ribera dans au moins quatre de ses compositions mais aussi par Cecco del Caravaggio, Manfredi et Borgianni… Si Caravage tient indéniablement haut le pavé, Ribera prend une petite revanche sur ceux qui l’avaient oublié ou mal compris puisqu’en deux décennies, non seulement l’œuvre de « l’Espagnolet » a été repensée, mais surtout mise sur un piédestal. Citons seulement Ribera à Rome, autour du premier Apostolado, présenté par Guillaume Kazerouni et Guillaume Kientz aux musées des beaux-arts de Rennes et de Strasbourg en 2015. En ce moment même, il est d’ailleurs célébré à la Dulwich Picture Gallery qui lui consacre sa première exposition monographique en Grande-Bretagne : «Ribera : Art of Violence». À n’en pas douter, la vente Daguerre du 27 mars prochain devrait faire du bruit et attirer l’attention des grands musées.

vendredi 29 mai 2020 - 14:30 - Live
Salle 4 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Daguerre