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Le musée du Verre François-Décorchemont en Normandie

Publié le , par Valentin Grivet

Inauguré le 25 juin dernier dans l’Eure, le nouveau musée du Verre François-Décorchemont abrite une collection dédiée aux arts décoratifs et au vitrail, riche de 600 pièces de la fin du XIXe siècle à la création contemporaine.

Claude Morin, Bouteilles folles, 1972-1979, verre soufflé coloré dans la masse. photo... Le musée du Verre François-Décorchemont en Normandie
Claude Morin, Bouteilles folles, 1972-1979, verre soufflé coloré dans la masse.
photo Paul Louis

Un Vase aux orchidées en verre soufflé des établissements Gallé, des sculptures en cristal modelé de la manufacture Daum, des créations art déco de Charles Schneider, des verres irisés de Bohême, des vitraux modernes de Gabriel Loire, Henri Guérin ou Jacques Bony, des pièces contemporaines de Yan Zoritchak, Isabelle Monod, Matei Negreanu… Sans s’y être rendu, difficile d’imaginer les richesses du musée du Verre de Conches-en-Ouche, petite commune de cinq mille âmes au cœur de la campagne normande. La première spécificité de l’institution est d’être née sans collection, ou presque. Ce qui apparaît aujourd’hui comme un nouveau musée n’en est pourtant pas un. Sa genèse remonte au début des années 1990. Il n’y a dans la région ni tradition verrière ni manufacture séculaire, mais un céramiste et maître verrier natif de Conches, François Décorchemont (1880-1971), qui a marqué les lieux de son empreinte et contribué à donner à la technique de la pâte de verre ses lettres de noblesse. « Il est le fil rouge du parcours, explique le conservateur Éric Louet. Son style évolue du verre le plus opaque vers la transparence. Entre 1930 et 1970, il a œuvré dans les domaines des arts décoratifs et du vitrail, qui constituent les deux grands axes de nos collections. »
 

Auguste Morisot, Paysage de bord de mer, dans la salle des vitraux du musée du Verre François-Décorchemont. DR
Auguste Morisot, Paysage de bord de mer, dans la salle des vitraux du musée du Verre François-Décorchemont.
DR

Le pari fou d’un musée
Inauguré en cette Année internationale du verre, l’actuel musée résulte d’une politique culturelle municipale engagée il y a trente ans sous l’impulsion de deux hommes : Alfred Recours, maire de la commune de 1984 à 2000, et Christian Gobert, artiste photographe et adjoint en charge de la culture. « Lorsqu’ils ont imaginé créer un musée à Conches, ils avaient à peine dix œuvres. C’était un pari fou. Aujourd’hui, les collections comptent plus de 600 pièces », poursuit Éric Louet. En 1991, la municipalité achète plusieurs œuvres en pâte de verre d’Étienne et Antoine Leperlier, les petits-fils de François Décorchemont. Deux ans plus tard est acquis Le Christ enseignant aux enfants (1934), un vitrail que ce dernier avait offert à l’école privée Sainte-Foy. Dans la foulée, une exposition consacrée aux frères Leperlier est organisée à la maison des arts de Conches-en-Ouche. Le premier musée du Verre, de la Pierre et du Livre ouvre ses portes en 1996. Il réunit alors des collections éclectiques : archéologie, ethnologie, beaux-arts, livres anciens et créations verrières. À partir de 2001, des expositions temporaires – organisées dans un simple hangar – mettent à l’honneur de grandes manufactures verrières telles que Schneider (2012), Legras (2013) et Loetz (2018), sans oublier l’art du vitrail et la création contemporaine. « Ces manifestations ont permis de nouer des contacts avec des verriers, de constituer des collections de pièces anciennes et récentes grâce à des dons et des budgets d’acquisitions alloués par la ville et le Fonds régional d’acquisition des musées (FRAM) de Haute-Normandie », explique le conservateur. En 2005, la municipalité décide de donner une nouvelle ampleur au musée, et de le dédier entièrement aux arts verriers. Il faudra cependant attendre 2017 pour qu’un appel d’offre soit lancé pour la réhabilitation du site retenu, celui qu’occupait l’hospice de Conches, aménagé au XIXe siècle à l’emplacement d’une ancienne abbaye bénédictine dont subsistent encore le cellier et quelques arcs-boutants. Trois ans de travaux seront nécessaires – pour un budget de 5 M€ –, principalement financés par la Ville, l’État et la Région. Restructuré par l’agence d’architecture Dubois & Associés (Paris) – qui a œuvré, entre autres, au musée Toulouse-Lautrec d’Albi, au musée Fenaille de Rodez et au musée des beaux-arts de Limoges –, le bâtiment bénéficie aujourd’hui de 1 200 mètres carrés répartis sur deux niveaux d’exposition, élégamment scénographiés par l’agence Harmoge.

 

Charles Schneider, Vase aux fleurs, vers 1922-1925, verre soufflé, poudré, gravé. Photo Paul Louis 
Charles Schneider, Vase aux fleurs, vers 1922-1925, verre soufflé, poudré, gravé.
Photo Paul Louis
 

Une riche collection contemporaine
À l’inverse du MusVerre de Sars-Poteries (dans les Hauts-de-France), exclusivement consacré à la création contemporaine, le musée de Conches-en-Ouche traverse l’histoire des arts verriers depuis la fin du XIXe siècle. En une dizaine de salles intimistes, la présentation chrono-thématique met en lumière 250 œuvres issues du fonds municipal, auxquelles viennent s’ajouter quelques dépôts du musée d’Orsay ou du musée des Arts et Métiers. L’art nouveau ouvre le bal, entre grands vases de Gallé et de Daum produits à Nancy, verres de Bohême et créations inspirées par les beautés de la nature, comme le Vase aux chardons d’Alphonse Georges Reyen. L’entre-deux-guerres voit s’épanouir l’art déco et ses lignes pures, ses volumes simples, ses ornementations stylisées. Autour d’un Vase Salmonidès de Lalique sont réunies des pièces de Maurice Marinot, d’Aristide Colotte – qui taille le verre soufflé à froid au marteau et au burin – et du méconnu Henri Navarre. « Il est l’un des premiers à avoir produit de véritables sculptures en verre, des pièces uniques dénuées de toute fonction utilitaire. Navarre a créé son propre atelier à une époque où la plupart des verriers travaillaient pour des manufactures », souligne le conservateur. Parmi celles-ci figurait la manufacture Schneider, qui fait l’objet d’une section particulière. Créée en 1913 par les frères Charles et Ernest Schneider (qui ont d’abord travaillé chez Daum à Nancy) et fermée en 1938, elle connaît son heure de gloire dans les années 1920. Grâce à l’importante donation faite en 2018 par le peintre graveur Barlach Heuer, le musée conserve 130 objets sortis de ses ateliers (dont le très moderne vase Chronos aux motifs géométriques d’un orange éclatant, produit vers 1928).

La section suivante met en lumière le vitrail, dans le contexte particulier de l’après-guerre. À l’heure de la reconstruction, nombre de commandes sont passées aux artistes pour redonner vie aux baies meurtries des édifices civils ou religieux. En témoignent les créations figuratives de François Décorchemont – dont les blocs en pâte de verre sont enchâssés dans des structures en ciment –, de Gabriel Loire (le très beau Judas en dalles de verre éclatées), d’Henri Guérin ou encore de Jacques Bony, l’un des premiers après Alfred Manessier à s’être engagé sur la voie de l’abstraction. Retour ensuite aux objets, des années 1950 –avec l’épure des créations virtuoses du Finlandais Tapio Wirkkala – à nos jours, en passant par les années 1980, représentées par Jean-Claude Novaro, Claude Morin, Alain Bégou et Isabelle Monod. Le musée de Conches abrite l’une des plus riches collections françaises en matière de verre contemporain. « Chez Diana Hobson, Anne-Claude Jeitz, Jaromir Rybak, Bernard Dejonghe, Yan Zoritchak, le verre devient prétexte à des jeux optiques, des effets de textures. Ces artistes expérimentent les possibilités du matériau verre, au-delà du motif. Ils en repoussent les limites, jusqu’à atteindre une certaine monumentalité », explique Éric Louet. Outre un cabinet d’arts graphiques où seront présentés par roulement des dessins, des maquettes, des cartons préparatoires de vitraux, le musée bénéficie d’une bibliothèque de 2 500 ouvrages et d’un vaste espace d’expositions temporaires. Carte blanche a été proposée à Philip Baldwin et Monica Guggisberg pour la première : en une série d’œuvres totalement inédites, le duo d’artistes réinterprète la forme ancestrale de l’amphore. Des objets d’une beauté éblouissante, comme autant de trésors d’une archéologie contemporaine.

à voir
« Amphore Métaphore. Baldwin & Guggisberg », musée du Verre
François-Décorchemont, 25, rue Paul-Guilbaud, Conches-en-Ouche (27), tél. : 02 32 30 90 41,
 Jusqu’au 27 novembre 2022.
www.museeduverre.fr


 

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