La salle de lecture Labrouste de l’INHA

Le 06 janvier 2017, par Vincent Noce
Les historiens de l’art et du patrimoine seront heureuxd’apprendre sa réouverture et peut-être surpris d’un appel de son nouveau directeur à révolutionner la discipline en lui donnant un sens social et civique affirmé.
Vue aérienne de la salle Labrouste restaurée.
© INHA - Olivier Ouadah, 2016

Elle est restée vide depuis près de vingt ans. Mais, finalement, Éric de Chassey, qui vient de prendre ses fonctions à la tête de l’Institut national de l’histoire de l’art, a la chance de rouvrir la salle de lecture Labrouste, rue de Richelieu, dont il compte bien se servir pour donner un nouvel élan à une institution en mal de visibilité. Ouverte en 1868, cette salle est due à l’architecte Henri Labrouste, qui avait reçu pour mission la reconstruction de la Bibliothèque impériale au cœur de Paris, après avoir édifié la bibliothèque Sainte-Geneviève. La salle portant son nom fut vidée en 1998, lors de l’installation de la Bibliothèque nationale de France à Tolbiac. Elle avait gardé ses fauteuils et ses lampes disparates fixées sur ses tables et ses pupitres sombres. Sa rénovation fait partie de la restauration d’ensemble du site Richelieu que se partagent la BnF, la bibliothèque de l’INHA et celle de l’École des Chartes, désormais installée à deux pas. La fin de cette première tranche consacre cinq années d’une restauration exemplaire, conduite par Bruno Gaudin et l’architecte en chef des monuments historiques Jean-François Lagneau, qui comprend également le réaménagement de la salle de lecture dédiée par la BnF aux arts du spectacle, dans la rotonde. Cet énorme chantier de plus de 230 M€, que les gouvernements successifs n’avaient cessé de reporter et pour lequel Bruno Racine s’était longuement battu alors qu’il présidait la BnF, se poursuivra au moins jusqu’en 2020. Outre des galeries d’exposition, le site contiendra neuf salles de lecture spécialisées, dotées de 22 millions d’ouvrages, de manuscrits, de dessins, d’estampes ou de photographies, dont le beau salon ovale auquel s’étaient habitués les chercheurs qui ne redoutaient pas les temps d’attente après avoir sacrifié au rituel du tamponnage de la carte INHA.
 

Éric de Chassey
Éric de Chassey© Isabelle Waternaux

150 000 ouvrages en accès direct
Riche de plus d’1,7 million de documents, en passe d’intégrer la bibliothèque des musées nationaux et une partie du fonds de l’École des beaux-arts hérité de l’Académie, sa collection est «l’une des plus importantes, sinon la plus importante, au monde consacrée à l’archéologie et l’histoire de l’art», souligne Éric de Chassey. Le noyau provient de Jacques Doucet, qui avait pris conscience de l’importance des témoignages du passé pour nourrir l’étude et la création. Le collectionneur mécène rendit ses 100 000 premiers volumes accessibles rue Spontini en 1905, avant d’en faire don à l’Université de Paris. L’INHA a perdu le bénéfice du dépôt légal, mais sa bibliothèque continue de consacrer 600 000 € par an à des achats, notamment d’usuels, sans compter les acquisitions patrimoniales. Son budget annuel de fonctionnement oscille entre 30 et 35 M€, en comprenant les salaires des quelque 200 employés. Les archives de la critique d’art demeurent entreposées à Rennes. Au départ, il avait été envisagé que la salle Labrouste pût proposer 400 000 ouvrages en accès direct. Il a fallu réviser ce chiffre à la baisse : la circulation entre les trois institutions n’avait, semble-t-il, pas été prise en compte dans le calcul des espaces. Elle est en partie assurée aujourd’hui par une galerie de verre. Néanmoins, à partir de la mi-janvier, la salle Labrouste est à même de rendre immédiatement disponibles 150 000 ouvrages à des horaires élargis (9 h - 19 h 30, sauf le dimanche). Les 400 places restent réservées aux chercheurs, mais Éric de Chassey a tenu à intégrer un large spectre, allant de l’auteur engagé dans un projet de recherche aux instituteurs. La carte de la BnF y est acceptée et il est possible de bénéficier des mêmes services qu’à Tolbiac  consultation des fonds, réservation de place et d’ouvrages par Internet, accès wifi, mise de côté des livres pour le lendemain… Le nouvel arrivant a également limité la visite publique à une heure par semaine (à partir de 18 h 30 le samedi).

 

Un des médaillons célébrant les grands écrivains. 
Un des médaillons célébrant les grands écrivains.
 © INHA - Olivier Ouadah, 2016

Une prouesse d’architecture
Il sera alors possible d’admirer une prouesse d’architecture métallique, tempérée par de délicates teintes d’or et de rose, baignant dans la lumière naturelle tombant de neuf coupoles aux carreaux de faïence, le recours au gaz d’éclairage ayant été exclu pour éviter tout risque d’incendie. Les graciles colonnes, hautes de dix mètres et d’un diamètre inférieur à 30 cm, portent les arcs ajourés ressemblant à autant de palmiers signant la discrète influence orientaliste. Les rêveurs peuvent laisser courir le regard vers les oiseaux voletant dans les cimes des arbres peints par Alexandre Desgoffe. Deux monumentales cariatides sont repoussées au fond de la salle, comme pour maintenir la noble sobriété des lieux, veillés par d’augustes écrivains en buste dans les médaillons en céramique. Les calorifères, qui alimentaient les chauffe-pieds, ont été conservés, ainsi que la machine d’envoi des pneumatiques dans les magasins. Des tables de consultation ont aussi été installées dans cet espace, entourées de passerelles et d’un grillage en inox. On ne sait trop si ce décor de pénitencier américain a pour objet de retenir le lecteur, d’autant qu’il se révèle assez bruyant à l’usage pédestre…

 
La rotonde de la galerie Colbert.courtesy INHA
La rotonde de la galerie Colbert.
courtesy INHA
Les cariatides de la salle Labrouste.
Les cariatides de la salle Labrouste.© INHA - Olivier Ouadah, 2016


Sortie d’autarcie
Pour Éric de Chassey, cette réouverture est l’occasion d’un «tournant historique» de l’INHA, appelée à «changer non seulement d’échelle mais aussi de nature». Le nouveau directeur se montre déterminé à ouvrir les fenêtres d’une institution restée méconnue, quinze ans après son ouverture. Un mois de consultation de l’ensemble des personnels a contribué à élaborer un avant-projet, qui, après échanges avec tous les partenaires possibles  bibliothèques, universités, écoles d’art, musées, laboratoires, associations...  et tournée en province, servira de base au programme 2019-2023. Un premier diagnostic largement exprimé est le sentiment que l’INHA se serait installée dans une «autarcie», dont elle ne sortirait que sous le soleil de juin pour le week-end du Festival de l’histoire de l’art à Fontainebleau. «Un des facteurs les plus dommageables à l’histoire de l’art est son accaparement par un milieu social, qui se reconnaît dans un discours s’imposant comme une forme de distinction», regrette Éric de Chassey, pour lequel l’INHA doit «devenir le porte-drapeau d’une ouverture du patrimoine et d’une histoire de l’art» investis d’un «rôle sociétal et citoyen». Il juge ainsi «fondamental d’assumer une mission de service pour la communauté des chercheurs et l’ensemble de la société». «Nous vivons dans un monde saturé d’images, pratiquement sans filtre. L’histoire, l’éducation et la culture doivent permettre aux citoyens de se libérer de cette fascination et de l’état de consommateur passif pour devenir des acteurs, sinon nous allons à la catastrophe. Il faut donc maintenir la recherche fondamentale, mais elle doit aussi partir des questionnements d’aujourd’hui.»  Le directeur voudrait ainsi ouvrir davantage la maison aux conservateurs territoriaux, mais aussi bien aux artistes, aux marchands ou aux journalistes, tout en développant les relations avec des centres à l’étranger comme celui du Getty. Il a commencé par réviser l’échelle des domaines de recherche, qu’il espère bien faire sortir d’un européocentrisme chevillé au corps et évoluer vers une reconnaissance des apports des sciences, humaines ou «dures». Il songe à une politique éditoriale, et à publier davantage en anglais.  L’une des premières initiatives est l’établissement d’une cartographie de l’ensemble des projets d’enseignement et de recherche en histoire de l’art en France, à rendre disponible sur Internet. L’INHA compte aussi lancer une recherche sur le marché de l’art sous l’occupation allemande, en liaison avec les universités de Berlin et de Dortmund, un sujet au croisement des préoccupations des universitaires et des conservateurs, qui ne manquera pas de susciter chez eux des émotions contradictoires.

 

La base d’une des seize colonnes en fonte soutenant les neuf coupoles.
La base d’une des seize colonnes en fonte soutenant les neuf coupoles.© INHA - Olivier Ouadah, 2016
À VOIR
Bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA).
Collections Jacques Doucet, salle de lecture Labrouste,
58, rue de Richelieu, Paris II
e, tél. : 01 47 03 76 29.
www.inha.fr

Journées portes ouvertes
du 13 au 15 janvier 2017, après l’inauguration par François Hollande.
Exposition inaugurale «Une bibliothèque pour l’histoire de l’art»,
du 13 janvier au 1er avril 2017.
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