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La résidence Eisenhower de Piper-Heidsieck, à Reims

Publié le , par Sarah Hugounenq

À Reims, l’ancien QG du général Eisenhower a subi une cure de jouvence. Transformé en maison familiale de l’enseigne Piper-Heidsieck, l’hôtel particulier croise l’histoire ambitieuse de maisons de champagne et celle renouvelée d’un architecte des monuments historiques.

La résidence Eisenhower de Piper-Heidsieck, à Reims
© Valerio Geraci

Arboré et parsemé de luxueux hôtels particuliers, le boulevard Lundy est un symbole. Du nom d’un négociant en textile, grand donateur du musée des beaux-arts de Reims, cette artère est née dans le dernier quart du XIXe siècle grâce aux grands propriétaires et entrepreneurs de la ville, qui, soucieux d’afficher leur réussite, y bâtirent leur demeure. Aux côtés de l’hôtel du manufacturier de tissus Rose-Croix Godbert, de ceux de Paul Pigeon et d’Albert François, tous deux administrateurs des Docks rémois, les maisons de champagne y ont trouvé leurs repères : avant de rejoindre le giron de Louis Roederer, l’hôtel Werlé, de style Louis XVI, fut occupé par les descendants de la Veuve Clicquot jusqu’en 1905. Propriété depuis 2009 des jeunes champagnes Jacquart, l’hôtel Brimont fut construit en 1897 pour le vicomte André Ruinart de Brimont, vice-président de la toute première marque. Quant à la maison Taittinger, elle projette d’installer sa fondation dans un hôtel de l’avenue, comme vitrine de sa politique de mécénat culturel. C’est dans cette histoire que Piper-Heidsieck, fondé à Reims en 1785, a souhaité s’inscrire il y a six ans en rachetant l’hôtel Mignot. Édifié dans le grand style en 1911 par François-Adolphe Bocage pour Édouard Mignot, propriétaire des Comptoirs français, l’ouvrage est appelé à devenir la «résidence privée» de la marque à destination d’hôtes de prestige, pour lesquels sont organisées des visites sur mesure de caves, de la cathédrale ou des crayères – ces anciennes carrières de calcaire exploitées depuis l’Antiquité et offrant les conditions idéales au vieillissement du vin. L’entreprise n’a rien d’inédit, épousant une dynamique impulsée par la labélisation par l’Unesco des coteaux de Champagne en 2015, et l’essor de l’œnotourisme qui s’ensuivit. En 2019, Moët & Chandon, également propriétaire de la résidence de Trianon, rénovait son château de Saran, construit un siècle plus tôt pour Jean-Rémy Moët. À quelques encablures de là, près d’Épernay, se dresse celui de la Marquetterie, gentilhommière du début du XVIIIe siècle et symbole des Taittinger depuis les années 1930. Il faut aussi citer la «Belle Époque», joyau architectural art nouveau de la maison Perrier-Jouët.
 

© Valerio Geraci
© Valerio Geraci

L’âme du passé
Mais comment créer de toutes pièces l’âme d’une maison de famille ? Certes, le poids du passé hante les murs de l’hôtel Mignot, occupé de février à mai 1945 par le commandant suprême des forces alliées américaines, le général Eisenhower. Mais les descendants de son commanditaire s’en séparèrent en 1957, conduisant à un inévitable démantèlement au profit de multiples et ordinaires appartements et bureaux. «Comment imaginer que cette majestueuse salle de bal, ses colonnes et ses décors en stuc étaient encore il y a peu une succession d’appartements et de salles de bains ?», s’enquiert Annelies Pieters, la maîtresse de maison, en référence au travail de Chatillon Architectes. Engagée en 2017, l’agence de François Chatillon était jusqu’alors plus connue pour ses interventions sur les institutions publiques, comme le musée Carnavalet à Paris ou le château de Ferney-Voltaire, dans l’Ain. Ses compétences en matière patrimoniale assuraient une restitution historique rigoureuse, tandis que l’association avec Sarah Chatillon – fille de l’architecte et spécialiste d’aménagement intérieur comme d’achat d’art – promettait une adaptation du lieu à un usage contemporain. La première phase fut, comme pour tout monument ancien, de restituer la distribution originelle des 1 200 mètres carrés : à savoir un rez-de-chaussée dédié aux services (cuisines, conciergerie, salles de petit-déjeuner et de dégustation), un étage noble et ses espaces de réception et d’apparat (salle de bal, bureaux, fumoir…), un deuxième niveau réservé aux appartements de la famille avec ses suites, et les derniers étages, pour lesquels ont été créés une verrière zénithale et un patio vitré, destinés aux invités et au personnel. Une importante phase de curetage a également permis de mettre au jour des décors d’origine, en grande partie conservés mais occultés par les aménagements successifs  parquets, carrelage 1900 à motifs de lotus. Une enquête menée dans le fonds topographique du musée Le Vergeur, les archives municipales ou celles de Maurice Clauzier – auteur de la division de l’hôtel dans les années 1950 – a par ailleurs aidé à restituer les éléments manquants : boiseries du bureau du général américain, colonnes de la salle de bal, vitraux de l’escalier d’honneur… L’ascenseur historique, considéré comme le premier de nature privée installé à Reims, a ainsi été restauré et remis en fonctionnement avec son mobilier initial.
 

© Valerio Geraci
© Valerio Geraci

Art et architecture
Une fois réinscrit dans son histoire, l’édifice devait être habillé. «La découverte ou redécouverte des décors d’origine, sur place ou dans les archives, a été le point de départ de mon intervention, explique Sarah Chatillon. Il me fallait respecter l’éclectisme architectural et décoratif inhérent au lieu, dont les ornements mêlent néoclassicisme, style art déco et inspiration Louis XVI, tout en redonnant à l’ensemble l’ambiance d’une maison de famille et non d’un musée.» La volonté de baptiser chaque espace en mémoire de l’un de ses premiers habitants – chambre de Jean ou de Mademoiselle – n’est pas étrangère à cette impression. Cette ancienne élève de l’École du Louvre et en lien étroit avec le marché de l’art a donc chiné, écumé les salles de vente et les galeries. Au milieu des lambris restitués, les quelques meubles de famille spécialement retapissés dialoguent avec les chauffeuses Knoll, des rééditions signées Le Corbusier ou Prouvé, le tout mis en ambiance par des gravures de François-Xavier Lalanne et de Marie Hazard, une peinture sur bois de Benjamin Navet ou de l’Allemand — basé à Amsterdam — Brian de Graft. «J’avais envie de ce mélange, de soutenir de jeunes artistes et d’initier les propriétaires au monde de l’art, se souvient Sarah Chatillon. Ils ne sont pas collectionneurs à proprement parler, mais étaient curieux de découvrir de nouvelles choses. L’art contemporain est un univers à part qu’il est difficile de pénétrer quand on ne le connaît pas. J’espère avoir permis de faire ce pont». Partout, le contemporain est en dialogue, comme ce bar en cuir gaufré dont les motifs organiques font écho au décor de la salle de bal. Aussi surprenante soit-elle dans le carnet de réalisations d’une société estampillée monuments historiques, cette alliance des époques devient pourtant la marque de fabrique de celle qui, au musée Carnavalet, s’est adossée à l’intervention de son homologue norvégienne Snøhetta et, à l’hôtel de Coulanges en 2016, à la parisienne Sahuc & Katchoura. À quelques années de son départ à la retraite, François Chatillon la prépare à perdre le titre d’architecte en chef des monuments historiques et les appels d’offres publics. La singularité de ce projet marque donc aussi le début d’une nouvelle forme d’activité. Si le travail effectué et les normes de sécurité ou de réception du public sont identiques, «la relation au client est très différente, explique Élise Quantin, directrice de l’agence. Ce sont des personnes physiques qui incarnent leur projet, ont une vision personnelle et un attachement sentimental au bâtiment. L’atmosphère familiale recherchée nous a permis d’explorer des voies peu empruntables avec des maîtrises d’ouvrages publiques : des sentiers plus sensibles».

à savoir
Résidence Eisenhower,
17, boulevard Lundy, Reims (51), tél. : 03 79 45 02 50,
www.residence-eisenhower.com
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