La littérature, invitée d’honneur du 5e opus Aristophil

On 07 November 2019, by Philippe Dufour

Creuset où se fondent intimement manuscrits, premières éditions, reliures d’art et dessins, cette salve des ventes du célèbre fonds apportera un nouvel éclairage sur les grands écrivains du XIXe siècle.

Charlotte Brontë (1816-1855), manuscrit autographe signé, Second Series of The Young Men’s Magazines […], août 1830 ; petit cahier (35 61 mm) de 20 pages, couverture de papier marron, sous chemise de cuir rouge et étui maroquin brun. Vente n° 22, lundi 18 novembre
Estimation : 600 000/800 000 

Un nouveau chapitre s’ouvre dans la saga de cette collection qui semble inépuisable… Il est cette fois placé sous les auspices de la littérature par ses organisateurs, les quatre «Opérateurs de ventes pour les collections Aristophil» (ou OVA), soit les maisons Aguttes, Artcurial, Drouot Estimations et Ader. Bien sûr, d’autres invités surprises, hommes politiques, scientifiques et militaires, viendront se mêler aux grandes plumes, essentiellement d’expression française. C’est pourtant une extraordinaire pièce d’origine britannique qui ouvrira le bal, le lundi 18 novembre : un manuscrit autographe miniature inédit, nommé Second Series of The Young Men’s, et dû au talent précoce d’une Charlotte Brontë âgée de 14 ans en ce mois d’août 1830. Présenté par Aguttes OVV, «cet ouvrage de très petit format (3,5 6,1 cm), mais contenant plus de quatre mille mots accumulés sur seulement dix-neuf pages, témoigne de l’incroyable activité créatrice des quatre enfants Brontë, isolés dans le presbytère paternel de Haworth » s’enthousiasme Thierry Bodin, l’expert de la vente. Acheté 690 850 £ le 15 décembre 2011 chez Sotheby’s à Londres, il devrait donc constituer le clou de la vacation, avec une estimation entre 600 000 et 800 000 €. Au sein de cette première vacation baptisée «Britannica-Americana», d’autres documents abordent divers domaines scientifiques, intéressant la Grande-Bretagne et l’Amérique du Nord. À l’image du livre illustré sur la faune et la flore de Mark Catesby, le Natural History of Carolina, Florida and Bahama Islands, édité en 1754 et prévu entre 40 000 et 50 000 €. Plus d’un siècle plus tard, en mars 1886, Thomas Edison, l’inventeur, entre autres, de l’ampoule électrique, trace six dessins légendés pour améliorer son utilisation, six feuillets qui ne devraient pas s’illuminer à moins de 50 000/60 000 €. Une estimation que l’on retrouve sur deux pages manuscrites plus lointaines, extraites du De laude virginitatis par saint Aldhelm, et rédigées en latin dans le sud de l’Angleterre vers l’an 800… L’Histoire reprendra d’ailleurs ses droits avec la seconde vente opérée ce même jour, toujours par Aguttes OVV. L’épopée napoléonienne y revit, notamment à travers un ensemble de manuscrits dictés à son bibliothécaire par Napoléon à Sainte-Hélène pour ses Mémoires, et corrigés de l’impériale main (30 000/40 000 €).
 

Album Amicorum d’Elisa Denain (in-folio), comprenant 51 dessins, dont 8 par Victor Hugo (1802-1885), lavis brun, dim. de l’album 35 x 47 c
Album Amicorum d’Elisa Denain (in-folio), comprenant 51 dessins, dont 8 par Victor Hugo (1802-1885), lavis brun, dim. de l’album 35 x 47 cm.
Vente n° 23, mardi 19 novembre
Estimation : 15 000/20 000 €

Les chemins de l’écriture
Mais regagnons les sphères de la littérature, avec la dispersion menée par Artcurial le mardi 19 novembre, où des manuscrits vont témoigner des échanges entre les monstres sacrés du XIXe siècle, qui néanmoins s’apprécient mutuellement. «En la matière, la plus représentative est la correspondance de trente-quatre lettres autographes de Gustave Flaubert à Guy de Maupassant, échangées entre 1870 et 1880, qui nous rappelle l’affection presque paternelle que le premier portait au second», souligne Thierry Bodin. Il faudra compter 50 000 à 70 000 € pour s’en persuader. En 1875, Flaubert corrige même un manuscrit que lui a envoyé Maupassant, une pièce de théâtre intitulée La Trahison de la comtesse de Rhune (prévoir 30 000/50 000 €). L’auteur de Madame Bovary écrit aussi à Émile Zola, en témoignent trente-trois courriers accessibles entre 40 000 et 50 000 €. Quant au géant du siècle, Victor Hugo, il est représenté par une centaine de lots ; parmi eux, les épreuves originales de son chef-d’œuvre Les Misérables, imprimées en 1862 et corrigées de sa main (de 40 000 à 60 000 €). On le sait, l’exilé de Guernesey n’a jamais cessé de dessiner, une passion que l’on pourra aussi appréhender avec deux lavis, de sombres constructions médiévales contenues dans un album Amicorum (15 000/20 000 €), composé vers 1840-1850. En 1840 précisément, Honoré de Balzac corrigeait de son côté les épreuves de son roman Pierrette, inclus par la suite dans «La Comédie humaine». Elles devraient atteindre 40 000/60 000 €. Parfois, l’écriture la plus avant-gardiste se marie à l’art de la reliure ; ainsi l’édition originale de 1913 du recueil Alcools. Poèmes (Paris, Mercure de France) de Guillaume Apollinaire est-elle habillée d’une reliure cubiste de Paul Bonet ; l’exemplaire comprend également un dessin de Louis Marcoussis (25 000/35 000 €). En guise d’épilogue artistique à ce programme littéraire, notons la présence d’une Étude pour Moulay Abd-er-Rahman, sultan du Maroc sortant de son palais de Meknès, réalisée par Eugène Delacroix vers 1832-1845 (12 000/15 000 €).

Guillaume Apollinaire (1880-1918), Alcools. Poèmes (1898-1913), édition originale, Paris,Mercure de France, 1913, in-12, reliure de Paul B
Guillaume Apollinaire (1880-1918), Alcools. Poèmes (1898-1913), édition originale, Paris,
Mercure de France, 1913, in-12, reliure de Paul Bonet, plus un dessin original de Louis Marcoussis.
Vente n° 23, mardi 19 novembre.
Estimation : 25 000/35 000 €


Chateaubriand
le discours de la disgrâce

Parmi les perles évoquant l’histoire de l’Académie, figure une rarissime copie d’époque du discours rédigé par François-René de Chateaubriand pour son élection à l’Académie française. Ces manuscrits circulèrent alors sous le manteau. Rappelons les faits, qui firent grand bruit dans les salons parisiens : le 20 février 1811, Chateaubriand est élu à une large majorité au fauteuil de Marie-Joseph Chénier (1764-1811) ; mais il doit encore, comme le veut la tradition, prononcer un discours évoquant son prédécesseur. L’homme n’est autre que le frère cadet du poète André Chénier, guillotiné en 1794 ; a contrario, l’académicien décédé aura été un conventionnel convaincu, et surtout un régicide, défaut absolu aux yeux de l’auteur du Génie du christianisme. Ce dernier va donc écrire une allocution bien inhabituelle, puisque flétrissant Chénier, et dans la foulée, certains épisodes de la Révolution. En revanche, une seconde partie, plus flatteuse, tresse des lauriers à Napoléon, le qualifiant de nouveau «César». Relu en petit comité avant la cérémonie officielle, le texte, par sa violence antirévolutionnaire, effraie les académiciens ; ils décident alors de le porter à la connaissance de l’Empereur. Celui-ci interdit immédiatement qu’il soit prononcé et demande à Chateaubriand de le modifier. Refus obstiné de l’écrivain… qui tombe en disgrâce et sera éloigné de Paris. Il lui faudra attendre la Restauration pour prendre possession de son siège, le numéro 19.


 

François-René, vicomte de Chateaubriand (1768-1848), manuscrit (copie d’époque), Discours que Mr de Chateaubriant devoit prononcer à l’Ins
François-René, vicomte de Chateaubriand (1768-1848), manuscrit (copie d’époque), Discours que Mr de Chateaubriant devoit prononcer à l’Institut et qui a été refusé, [1811] ; 7 pages et demie grand in-folio sur 4 feuillets et reliés en un volume in-folio, maroquin.
Vente n° 24, mercredi 20 novembre.
Estimation : 3 000/4 000 €

Une documentation unique sur l’Académie française
En 1830, Hyacinthe Pellevé de La Motte-Ango, marquis de Flers (1803-1866), commence une collection sur l’histoire de l’Académie française. Depuis, comme l’explique encore Thierry Bodin, «cinq générations de marquis de Flers ont enrichi cet ensemble de plus de sept mille lettres, manuscrits et documents, le plus complet jamais accumulé sur la vénérable institution». Achetée en 2009 par Aristophil, la collection est dispersée ici en deux vacations. La première, assurée par Drouot Estimations le mercredi 20 novembre, évoque l’histoire de l’Académie, de 1634, date de sa fondation, à 1793, année où la Convention nationale décide de la supprimer par décret. Au catalogue, nombre de manuscrits, discours, éloges, mais aussi ceux évoquant des legs, telles ces lignes du 12 février 1663 entre autres signées de Pierre Corneille (prévoir 20 000 à 25 000 €). Certes, les documents de sa main sont de la plus grande rareté : on en aura un autre exemple, de juillet 1652, signé par lui et son frère Thomas avec une lettre réglant un partage, estimée 30 000/40 000 €. Car bien des feuilles évoquent des problèmes personnels… et surtout financiers en ce qui concerne Jean de La Fontaine, rédigeant à ce sujet une missive en février 1659 à son oncle Jannart (30 000/40 000 €). La vente, orchestrée par Ader OVV le jeudi 21 novembre, s’attachera à la deuxième partie de l’histoire de l’Académie, qui reprend son nom le 21 mars 1816 par ordonnance royale. Les grands écrivains du temps lorgnent du côté du quai Conti, à l’exemple de Balzac qui, le 15 septembre 1848, rédige sa lettre de candidature au fauteuil de Chateaubriand, siège qu’il n’obtiendra pas. Elle est aujourd’hui estimée entre 10 000 et 15 000 €. Du père d’Atala justement, pour 3 000 à 4 000 €, on pourra se procurer une copie d’époque de son scandaleux discours de réception (voir encadré page 15). Charles Baudelaire, lui, songe d’abord à être reçu, avant d’y renoncer ; il en profite pour écrire un texte critique, pour Une réforme à l’Académie (1862), paru ensuite sous forme d’article (15 000/20 000 €).

 

Guillaume Apollinaire (1880-1918), Alcools. Poèmes (1898-1913), édition originale, Paris,Mercure de France, 1913, in-12, reliure de Paul B
Guillaume Apollinaire (1880-1918), Alcools. Poèmes (1898-1913), édition originale, Paris,
Mercure de France, 1913, in-12, reliure de Paul Bonet, plus un dessin original de Louis Marcoussis.
Vente n° 23, mardi 19 novembre.
Estimation : 25 000/35 000 €

Cocteau, le magicien polymorphe
La vente menée le mercredi 4 décembre par Drouot Estimation rendra hommage à Jean Cocteau. Cet ensemble unique, provient principalement de Carole Weisweiller, fille de Francine, la célèbre mécène et amie fidèle du réalisateur de La Belle et la Bête. S’y trouvent des manuscrits autographes, bien sûr, comme celui, complet, des Parents terribles rédigé à Montargis et daté « 6 h du matin 22 février 1938 » ; il comporte un beau dessin sur la page de titre, qui devrait le hisser à 15 000/20 000 €. Mais aussi de la poésie, de la main même du créateur, comme La Lampe d’Aladin de 1909 (15 000/20 000 €), ou encore Appogiatures de 1952 (5 000/6 000 €). Certaines feuilles dévoilent par ailleurs ses sentiments profonds, révélés par la correspondance (15 000 à 20 000 €) adressée à la princesse Nathalie Paley, la seule femme qu’il ait sans doute aimée jusqu’à vouloir l’épouser.

à savoir 

N° 22 - Britannica-Americana OVA - Aguttes. Mme Adeline. M. Bodin.
Lundi 18 novembre 2019, à 14 h.

N° 26 - Histoire Grands hommes illustres OVA - Aguttes. M. Bodin.
Lundi 18 novembre 2019, à 17 h.

N° 23 - Littérature Littérature française des XIXe et XXe siècles OVA - Artcurial. Cabinet de Bayser, M. Cahen.
Mardi 19 novembre 2019, à 14 h.

N° 24 - Littérature L’Académie française - Partie I OVA - Drouot Estimation. M. Bodin.
Mercredi 20 novembre 2019, à 14 h.

N° 25 - Littérature L’Académie française - Partie II OVA - Ader. M. Bodin.
Jeudi 21 novembre 2019, à 14 h.

N° 27 - Littérature Jean Cocteau OVA - Drouot Estimation. M. Bodin.
Mercredi 4 décembre 2019, à 14 h.

Drouot-Richelieu, salle 9
Monday 18 November 2019 - 14:00 - Live
Salle 9 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Aguttes , Les Collections Aristophil
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