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Les nouveaux trésors manuscrits des coffres d’Aristophil

Le 09 décembre 2021, par Christophe Dorny

Les deux ventes dépendant du fonds Aristophil programmées en cette fin d’année sont consacrées à la littérature et à la musique, et comprennent de nombreuses raretés ainsi que deux ensembles exceptionnels.

Les nouveaux trésors manuscrits des coffres d’Aristophil
Ludwig van Beethoven, Neue Liebe, Neues Leben, manuscrit musical autographe [1798-1799], 2 pages d’un feuillet oblong.
Estimation : 40 000/50 000 

Les collections Aristophil, composées de grands noms de l’histoire culturelle, continuent d’arriver sous le feu des enchères. «Encore…», soupirent certains professionnels. Oui, mais les dernières ventes de cette épopée sont programmées début 2023. Elles achèveront la dispersion des dizaines de milliers de documents achetés puis revendus en indivision à ses clients par cette société avant sa mise en liquidation judiciaire en 2015. Ces 45e et 46e vacations autorisées par le tribunal de grande instance méritent une attention particulière. Le lot numéro 1 de la vente de littérature opérée par l’étude Aguttes, à Neuilly, débute par un rarissime exemplaire en bon état de Case d’Armons, soit 21 poèmes écrits, et publiés, sur le front par Guillaume Apollinaire au printemps 1915. Calligraphiée et polycopiée avec le matériel de l’armée, cette édition de 25 exemplaires tous différents avec des retouches autographes de l’auteur signe la naissance du calligramme (50 000/60 000 €). Autre trésor bibliophilique : l’exemplaire de Lélia offert par son auteur, George Sand, avec son double envoi autographe «à Monsieur mon gamin…», adressé à Alfred de Musset, au début de leur liaison (25 000/30 000 €). De nombreux manuscrits, presque une centaine, forment l’armature de la vente. Certains sont précieux pour l’histoire littéraire et l’étude de la vie de ceux qui étaient encore de jeunes auteurs. C’est le cas du manuscrit complet du premier récit de voyage de Flaubert, Pyrennées & Corse, écrit à l’âge de 19 ans (50 000 / 60 000 €), comme de celui de la première œuvre de Léon Bloy, La Méduse-Astruc, annotée et commentée par son mentor Barbey d’Aurevilly (7 000 / 8 000). Ou encore du manuscrit autographe quasi complet des Nourritures terrestres (le VIIIe et dernier livre est dans une collection particulière) écrit à moins de 30 ans par André Gide (100 000/120 000 €). En parcourant le catalogue, on enjambe époques et genres, mais qu’importe. La planète surréaliste est représentée avec ces quinze feuillets de Paul Éluard illustrant Les Jeux de la poupée d’Hans Bellmer pour une première édition datée 1939, accompagnés d’un dessin et de photographies en couleur de la singulière poupée de l’artiste (40 000/50 000 €). Ce même Éluard signant une correspondance amoureuse de 266 lettres autographes à sa muse Gala, future femme de Dalí (150 000/200 000 €). Dans cette veine intime, 69 lettres signées de George Sand au peintre Eugène Delacroix révèlent quant à elles une amitié subtile qu’on pourrait même qualifier d’amoureuse (50 000/60 000 €).

 

Gustave Flaubert, Pyrennées & Corse, manuscrit autographe, 1840, 276 pages petit in-4°. Estimation : 50 000/60 000 €
Gustave Flaubert, Pyrennées & Corse, manuscrit autographe, 1840, 276 pages petit in-4°.
Estimation : 50 000/60 000 €
page de droite Emil M. Cioran, 18 cahiers autographes,environ 2 500 pages in-4°. Estimation : 60 000/80 000 €
Emil M. Cioran, 18 cahiers autographes, environ 2 500 pages in-4°.
Estimation : 60 000/80 000 






Un laboratoire des livres à venir
Des documents peu connus, voire inconnus, la vente en recèle un certain nombre. Une longue lettre inédite de seize pages de Marcel Proust, dans laquelle il explique son renoncement au journalisme et sa volonté d’écrire un roman, réjouira les collectionneurs (8 000 / 10 000 €). Des 956 feuillets du manuscrit (en partie dactylographié) des Mandarins, de Simone de Beauvoir, 80 sont inédits (50 000/60 000 €). Chateaubriand, Balzac, Céline, Morand, Gary : après ces «classiques» régulièrement célébrés dans les ventes littéraires, on prendra connaissance des neuf lots de l’écrivain philosophe Emil Cioran, auteur rare sur le marché. On se souvient de l’histoire rocambolesque de ces documents qui furent sauvés de la destruction par une brocanteuse en 1998. Cinq cahiers à spirales contiennent le manuscrit autographe de 350 pages, assimilé à un premier jet, de son principal livre, devenu culte, De l’inconvénient d’être né, 1973 (12 000/15 000 €). «Une grande partie de ces cahiers semble être restée inédite», précise Thierry Bodin, expert de la vente, dont on loue le travail extraordinaire de précision et d’informations pour les acheteurs. De Cioran toujours, ce très important ensemble indéniablement inédit de 18 cahiers, pour certains acquis à la Librairie-papeterie Joseph Gibert, près de chez lui, résonne en un véritable journal (60 000/ 80 000 €), le «laboratoire des livres à venir», écrit l’expert dans le catalogue, encore un trésor.

 

Formidable Queneau, remarquable Gounod
Spécialistes, collectionneurs, amateurs et institutions suivront attentivement la réception des deux ventes par le marché et particulièrement deux précieux ensembles d’archives. 76 lots de documents autographes sont consacrés en une vacation à la vie et l’œuvre protéiforme de Raymond Queneau (1903-1976), un fonds longtemps conservé par son fils.  Queneau, c’est bien sûr l’Oulipo raconté dans plusieurs centaines de pages autographes, mais aussi les mathématiques avec les manuscrits et tapuscrits de Bâtons, chiffres et lettres (1937-1950) rassemblant ses études sur le langage et la littérature. Le Queneau intime est à lire dans ses différents journaux tenus tout au long de sa vie (30 000/40 000 €). Sans oublier la colossale correspondance à lui adressée entre 1920 et 1976, soit près de 18 000 lettres conservées dans 43 boîtes ! (40 000/50 000 €). Dans la vente de musique, les archives du compositeur Charles Gounod (1818-1893), provenant de l’ancienne collection de son arrière-petit-fils, étaient connues des spécialistes. Elles ont été soigneusement étudiées par Gérard Condé, auquel renvoie le catalogue. Avec plus de 100 manuscrits musicaux proposés aux enchères, ce remarquable fonds, segmenté en 77 lots de manière chronologique, couvre l’œuvre entière. On y relève la partition d’orchestre de l’opéra comique La Colombe (30 000/40 000 €) et celle de son chef-d’œuvre Roméo et Juliette, totalisant 925 pages (300 000/400 000 €). Si quelques manuscrits autographes livrent les réflexions du compositeur sur la musique, les nombreux échanges épistolaires sont un autre point fort des archives. C’est au contact de l’importante correspondance familiale, professionnelle, amoureuse (celle avec sa muse Georgina Weldon fourmille d’informations) et amicale (Berlioz, Bizet, Fauré, Ingres, Liszt, Charles Garnier, Émile Blanche, etc.), qu’on s’approchera au plus près de la vie de celui «qui a écrit tant de belles œuvres» (lettre autographe signée de Victor Hugo, 500/700 €).
 
Raymond Queneau, manuscrits autographes de ses journaux, 1914-1965, plus de 2 000 pages et 170 pages en tapuscrit. Estimation : 30 000/40 
Raymond Queneau, manuscrits autographes de ses journaux, 1914-1965, plus de 2 000 pages et 170 pages en tapuscrit.
Estimation : 30 000/40 000 

Quatre fois Mozart
«Disperser dans une même vente quatre manuscrits de Mozart est plutôt rare !», souligne Thierry Bodin, également expert de la vacation dédiée à la musique, orchestrée le lendemain par Drouot Estimations à l’Hôtel Drouot. À l’instar de la littérature, de grands noms enrichissent le programme. De Mozart, donc, un Kyrie de 49 mesures courant sur cinq pages (400 000/500 000 €), un fragment d’une Sérénade (120 000/150 000 €), la partie de trompette de la symphonie Paris (150 000/200 000 €), enfin, une esquisse pour un air de Figaro dans Les Noces (200 000/250 000 €). Probablement unique, également, sera l’opportunité de réunir les deux feuillets du premier jet du lied de Beethoven Neue Liebe, Neues Leben (lots 203 et 204), mais pour cela, il faudra débourser pas loin de 100 000 € au minimum. Deux lettres autographes signées Beethoven, estimées chacune d’elles 25 000/30 000 €, suivent les manuscrits. Les Ballets russes de Serge de Diaghilev sont également présents avec la partition autographe de La Pastorale, ballet de 1926 de Georges Auric, sur un argument de Boris Kochno (10 000/12 000 €) et par Dieu bleu (1912), manuscrit musical du compositeur Reynaldo Hahn (5 000/7 000 €). Si Frontispice, écrit pour deux pianos et cinq mains, est l’œuvre la plus courte de Maurice Ravel, quinze mesures pour moins de deux minutes d’exécution, son manuscrit n’est pas le moins cher de la vente (10 000/15 000 €).

 

Hector Berlioz, lettre autographe signée (minute) à son maître Jean-François Lesueur [1824], 2 pages in-folio. Estimation : 6 000/8 000 €
Hector Berlioz, lettre autographe signée (minute) à son maître Jean-François Lesueur [1824], 2 pages in-folio.
Estimation : 6 000/8 000 


Bonjour Chopin…
Parmi les nombreux autres manuscrits musicaux, signalons encore les trois d’Olivier Messiaen proposés aux collectionneurs, dont l’œuvre la plus jouée et enregistrée du compositeur, La Nativité du Seigneur. Neuf méditations pour orgue (1936). Son manuscrit autographe signé et complet est estimé 40 000/50 000 €. N’oublions pas une pièce majeure de Pierre Boulez : Le Soleil des eaux (1950), la première version pour chant et piano de cette cantate sur deux poèmes de René Char est attendue entre 20 000 et 25 000 €. Pour ceux préférant «lire» les musiciens, la vente offre un choix restreint, mais de qualité  : deux lettres de Verdi, une lettre de Tchaïkovski, deux correspondances de Ravel (cinq et dix lettres) avec ses amies d’enfance de Saint-Jean-de-Luz. Et, bien évidemment, quelques lettres du trio des musiciens romantiques préférés des collectionneurs : l’une des dernières missives de Chopin et une pièce signée avec trois lignes autographes du compositeur ; une de Liszt sur Richard Wagner ; et deux de Berlioz, la première étant un hommage à son maître Jean-François Lesueur. Quant à la seconde, il s’agit de la seule lettre connue de Berlioz à Chopin : «Bonjour Chopin on dit que vous êtes malade est-ce vrai. Et l’Allemagne ? qu’y avez-vous vu, entendu, lu, et écrit ?» (3 000/4 000 €).

à savoir
Les collections Aristophil n° 45.
Littérature. Lundi 20 décembre 2021,
Neuilly-sur-Seine, OVA Aguttes. M. Bodin.

Les collections Aristophil n° 46.
Musique. Mardi 21 décembre 2021,
Paris, Hôtel Drouot, OVA Drouot Estimations. M. Bodin.

livres anciens et modernes, manuscrits, autographes
lundi 20 décembre 2021 - 14:30 (CET) - Live
Hôtel des ventes, 164 bis, avenue Charles-de-Gaulle - 92200 Neuilly-sur-Seine
Aguttes , Les Collections Aristophil
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