La guerre des chiffres n’aura plus lieu

Le 08 mars 2018, par Nicolas Laurent et Pierre Naquin

La Tefaf renonce à son rapport sur le marché de l’art en 2018. Un revirement symbolique pour la foire hollandaise, pourtant pionnière dans les études du genre. L’occasion de revenir sur une pratique très à la mode, et pour le moins controversée.

Clare McAndrew présente le rapport Art Basel/UBS, édition 2017.
© Art Basel

La nouvelle est tombée il y a un peu plus d’un mois : dans une interview accordée au Financial Times, les organisateurs de la Tefaf ont fait savoir que la foire ne sortirait pas son fameux rapport en 2018. Publié régulièrement depuis 2000, cette étude était présentée chaque année comme un bilan du marché de l’art à l’échelle mondiale. Jusqu’en 2016, il était rédigé sous la direction de Clare McAndrew, fondatrice de la société Art Economics. Après son départ en direction d’Art Basel, la Tefaf avait recruté l’économiste Rachel Pownall pour lui succéder. Tout du moins, jusqu’à présent… Car il semble bien qu’en 2018, Art Basel sera la seule à publier une étude globale sur le secteur. À moins que… Il aura suffi de quelques années pour que la publication de rapports sur le marché de l’art devienne une spécialité à part entière. Le premier d’entre eux, lancé par la Tefaf en 2000, a inauguré l’intensification d’un phénomène sans précédent. Aujourd’hui, de nombreux acteurs du marché proposent des études tout au long de l’année. Celles-ci sont produites par des foires (Art Basel, Tefaf), des sites de données (Artnet, Artprice) ou des entités de domaines annexes  assurance (Hiscox, AXA) ou audit (Deloitte). Exception toute française, le rapport du Conseil des ventes volontaires se focalise sur les seules vacations publiques depuis 2001 et inclut une section économétrique depuis 2008.
Déterminer les caractéristiques générales du marché
L’exercice demeure pour le moins complexe, comme a permis de le constater la parution simultanée des rapports en 2017. De son côté, la Tefaf estimait la valeur globale du marché de l’art à 45 Mrds $ (+ 1,7 %), tandis qu’Art Basel avançait un chiffre de 56,6 Mrds $ (- 11 %). On pouvait ainsi se livrer à un étonnant jeu des sept différences en juxtaposant les deux textes, avant de finir par se poser logiquement la question du sens de cette entreprise. Néanmoins, les rapports sur le marché de l’art offrent une bonne lisibilité à l’échelle internationale, notamment en ce qui concerne les géants du secteur (Europe, États-Unis, Chine). Ils permettent aussi de déterminer les caractéristiques générales du marché : en 2016, on a pu noter le recul des ventes aux enchères (- 19% selon la Tefaf) et l’essor fulgurant du marché chinois.
Des méthodologies différentes
Mais comment s’y prennent leurs auteurs pour parvenir à de telles conclusions ? La plupart des études se fondent sur deux types d’informations. L’analyse quantitative regroupe les données chiffrables. Il s’agit par exemple des résultats des ventes publiques ou des bilans des sociétés. Pour les ventes aux enchères, Art Basel s’appuie sur les chiffres de la plateforme Collectrium. La Tefaf, elle, a conclu un partenariat avec Artnet. À cela s’ajoutent des éléments d’analyse qualitative, non chiffrables. Il s’agit d’enquêtes menées auprès de consommateurs, d’experts ou de professionnels. En 2016, Art Basel a ainsi interrogé plus de 550 acteurs ; la foire a aussi envoyé un questionnaire détaillé à 787 collectionneurs américains. En mêlant analyse quantitative et analyse qualitative, chacun exploite donc des sources privées pour établir ses résultats. Cette divergence de méthodologie explique les discordances entre les auteurs, même si l’intérêt de la démarche demeure réel. «Les rapports permettent aux professionnels d’avoir accès à des informations chiffrées, commente Rachel Pownall. Il est important d’alimenter le débat sur la taille et la croissance des marchés de l’art dans le monde.» Toutes les études partent du postulat qu’il existe un «marché de l’art» à l’échelle mondiale. Pourtant, dans la pratique, la réalité d’une logique systémique est loin d’être évidente. Car les rapports sont écrasés par l’upper market, le marché haut de gamme (grandes maisons de vente, «startistes», riches collectionneurs), segment qui représente la plus grande partie du marché en valeur financière.
Le trou noir du gré à gré
Mais en matière de quantité d’objets ou de nombre de transactions, c’est le middle market, qui l’emporte. Et cela, sans même parler de la représentativité des artistes, qui se résume souvent à un top 100 des meilleures ventes… Des problèmes de définition qui se retrouvent aux fondements mêmes du concept d’«œuvre d’art», pour le moins flou. Globalement, la valeur du marché est estimée entre 40 et 60 Mrds $ : mais ces chiffres ne sont en fait que le résultat accumulé de millions de micro-transactions, toutes particulières. Un argument auquel s’ajoute celui de l’extrême diversité des législations en vigueur dans chaque pays. En d’autres termes, Paris et Hong Kong sont des places majeures mais elles ne jouent pas avec les mêmes armes… L’existence d’un «marché de l’art» à l’échelle mondiale demeure donc une réalité pour le moins relative. À cette difficulté conceptuelle s’ajoute une difficulté factuelle : la méconnaissance de la valeur réelle des échanges. Économie de confiance, le marché de l’art est a fortiori une économie du silence. Loin des chiffres glanés à la sortie des salles de ventes et des galeries, l’essentiel de la valeur transite aujourd’hui par la vente de gré à gré (over the counter, ou OTC, en anglais). La plupart des spécialistes estiment que ce type de ventes représente au moins deux à trois fois le montant des chiffres connus. Il y a peu, Thierry Hermann, fondateur d’Artprice, avançait même un multiple de sept à neuf. Ainsi, même les rapports les plus complets ne seraient fondés, au mieux, que sur la moitié des échanges réels… Un tel constat laisse songeur, mais ne devrait pas évoluer à l’avenir, compte tenu de la nature même du secteur. Il suffit pour s’en convaincre de se remémorer la levée de boucliers provoquée en Grande-Bretagne par l’instauration du droit de suite en 2006. Le mécontentement des professionnels, au-delà des questions d’argent ou de délocalisation, concerne aussi la transparence commerciale et fiscale (anonymat, prix de vente, traçabilité). Dresser un état financier du marché de l’art mondial semble donc aujourd’hui relever de la gageure.
Quel avenir pour les rapports sur le marché de l’art ?
Face à ces difficultés, les auteurs des rapports privilégient deux approches complémentaires. La première consiste en une étude à grande échelle (Tefaf, Art Basel). La seconde aborde des segments plus spécifiques du marché, portant par exemple sur la photographie ou sur l’art contemporain (ArtTactics, Artprice). Une option que privilégie désormais la Tefaf. «Après avoir revu notre stratégie de rapports, indique Nanne Dekking, membre du Tefaf Board of Trustees, nous sommes arrivés à la conclusion que nous servirions mieux les professionnels du marché de l’art en produisant des études portant sur des sujets précis.» Une décision qui a visiblement surpris Rachel Pownall elle-même, remerciée par la foire en dépit des félicitations reçues en 2017 pour la qualité de son travail. La prochaine étude produite par la Tefaf devrait sortir en mai 2018, au moment du salon de New York. Rédigée sous la direction d’Anders Petterson, fondateur d’ArtTactics, elle portera sur l’art et la finance. Les rapports à grande échelle auraient-ils donc vécu ? Rien n’est moins sûr. En 2018, Art Basel et Clare McAndrew publieront bien leur étude, comme convenu. Rachel Pownall, elle, travaillerait sur un autre rapport global, avec un nouveau partenaire… Affaire à suivre, donc, car les données c’est un peu comme l’argent. Plus on en a, moins on sait quoi en faire ! 

 

À LIRE 
L’édition 2018 du Global Art Market Report
par UBS, Art Basel et Clare McAndrew 
sera présentée à Londres le 16 mars.
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