The Art Market, un secteur à la loupe

Le 20 mars 2019, par Pierre Naquin

Les 400 pages du rapport d’UBS et Art Basel ne concernent pas que les seules ventes aux enchèreS. Revue de détail sous le marteau comme en galerie…

Clare McAndrew fondatrice de Art Economics et autrice du rapport.
© Art Basel

Alors que l’on publie en même temps le rapport de printemps d’Artnet, celui du Conseil des ventes volontaires, et que la semaine prochaine verra la sortie de celui de la Tefaf, dédié à l’évolution du marché chinois, l’étude annuelle d’UBS et Art Basel est enfin disponible. Les amateurs de chiffres ne pourront que s’en réjouir, l’étendue des recherches, cette année, est tout simplement incroyable. En plus des résultats de vente de 4 000 acteurs de la base Artory et des 1 000 références Chinoises de la base Artron (AMMA), des données macro-économiques d’une vingtaine de pays, des 500 000 artistes et 125 000 galeries de la base Artfacts.net, des 100 000 artistes et 3 000 galeries de celle d’Artsy, Clare McAndrew directrice d’Art Economics et autrice du rapport  a de surcroît sondé 6 500 galeries (avec un taux de retour de 17,5 %), 500 maisons de ventes (20 % de retour) et, à travers UBS, 600 personnes fortunées. Difficile de contester le panel étudié ni la méthodologie, qui est comme toujours d’une extrême rigueur. C’est d’ailleurs certainement l’un des grands points forts du rapport : il reste presque toujours strictement factuel et offre systématiquement plusieurs grilles de lecture quand il s’essaie à l’interprétation. Un thème était particulièrement important aux yeux de Clare McAndrew, cette année : les discriminations hommes-femmes dans la production artistique contemporaine et le marché de l’art. Elle avait déjà eu l’occasion de s’exprimer sur le sujet lors de Talking Galleries en janvier (voir Gazette n° 4, page 22), et elle y consacre un chapitre entier.
Une progression inégalement répartie
Il existe 310 700 entreprises qui vendent de l’art dans le monde… dont 296 550 galeries. Ces sociétés emploient un total de 3 millions de personnes, dont la plupart (77 %) à temps plein. La grande majorité d’entre elles (83 %) ont un diplôme universitaire. Le nombre de salariés dans les galeries reste stable (à 73 %) et ces dernières ont davantage tendance à recruter (20 %) qu’à licencier. L’industrie de l’art achète pour 17,9 Md€ (+3 %) de services directement liés à ses activités, ce qui représente 375 000 emplois supplémentaires. Loin des idées reçues, les entreprises du marché de l’art offrent une assez belle longévité avec 25 ans de moyenne d’âge pour une galerie et 73 % des marchands ayant plus de dix ans d’activité (contre 58 % pour l’ensemble du commerce de détail aux États-Unis). En 2018 le marché de l’art a connu de nouveau, une progression  % cette année , atteignant 67,4 Md$ (59,6 Md€). Cette progression est principalement le fait des États-Unis (29,9 Md$ soit 26,5 Md€, plus haut montant jamais atteint), représentant 44 % du marché mondial, suivi du Royaume-Uni (21 %, 12,4 Md€) qui, malgré le risque de Brexit, devance la Chine, encore une fois en baisse (%, 19 % de parts de marché). Les transactions en revanche augmentent beaucoup moins (+ 2 %) avec un total de 39,8 millions. Le prix moyen d’une œuvre d’art est dès lors de 1 690 $ (1 495 €). Comme les études le répètent désormais chaque année, ce sont les transactions les plus élevées qui portent la croissance du marché. Pour les galeries, c’est très clair : les acteurs qui réalisent un chiffre d’affaires de moins 250 000 $ perdent en moyenne 18 %, quand ceux qui passent au-dessus de 10 M$ progressent de 17 %. En fait, 57 % des marchands ont vu leur chiffre d’affaires dévisser (contre seulement 28 % en 2017). Le nombre médian de pièces vendues, 78, baisse aussi (%) alors que la moyenne, 178, progresse (+ 4 %) une autre preuve de cette polarisation. La marge nette de 27 % des galeries est inférieure à 10 % et ce sont les marchands d’art contemporain qui sont les moins rentables (34 % d’entre eux sont sous les 10 %). De la même manière, 28 % du chiffre d’affaires total des enchères sont le fait de lots ayant dépassé les 10 M$ (une progression de 36 %) ; il s’agit de la gamme de prix ayant le plus augmenté. 97 % des ventes aux enchères au-dessus du million de dollars ont lieu au Royaume-Uni, en Chine, mais surtout aux États-Unis (51 %). Les ventes du segment après-guerre et contemporain représentent la moitié du marché (6,4 Md€, + 16 %) alors que le nombre de lots proposés baisse de 5 %. L’art moderne progresse aussi (+ 19 %), totalisant 3,8 Md€ et 29 % des enchères. Les maîtres anciens représentent désormais à peine 800 M€ ( 31 %). Les cinq plus grosses maisons (Christie’s, Sotheby’s, Phillips, Poly et Guardian) possèdent plus de la moitié du marché quand les deux plus importantes font 40 % du chiffre d’affaires mondial. Alors que les ventes privées représentent 9 % chez Christie’s et 16 % chez Sotheby’s, elles ne comptent que pour 5 % des opérateurs de deuxième niveau (500 acteurs). Les marchands ont un poids plus important que les ventes aux enchères : 53,2 % (31,8Md€) du total des ventes contre 43,2 % (et 3,6 % correspondant aux ventes privées de ces dernières), soit 25,8 Md€. Les ventes en ligne ont progressé de 11 % pour atteindre 8,9 % (5,3Md€). Sur ce segment, les pure-players continuent de concrétiser des ventes principalement sous la barre des 5 000 $, alors qu’à l’opposé moins de 10 % des cessions sont conclues au-dessus de 250 000 $. Le lot le plus cher vendu aux enchères en ligne est un George Condo vendu par Phillips pour 500 000 $ quand la transaction de gré à gré la plus haute serait de 2 M$. Pour les galeries, le «online» permet avant tout de capter de nouveaux clients (52 % des acheteurs par ce biais).
Hors des foires point de salut
Les foires représentent désormais 45,9 % du chiffre d’affaires global des galeries, soit 14,6 Md€, les deux tiers relevant d’événements internationaux. 12 600 marchands exposent dans ces salons. En moyenne, une galerie a participé à quatre foires en 2018 (cinq en 2017) mais un quart des acteurs participe à plus de dix événements par an. Contrairement à ce qui est perçu, il existe un fort renouvellement dans les participations, 56 % des exposants sont des primo-exposants et seuls 13 % sont toujours là après dix ans (19 % en 2017). Il existe une grande disparité dans le prix de participation aux foires  de 640 € le mètre carré en moyenne aux États-Unis à 265 € en Espagne, au Portugal ou en Italie . Ce ne sont d’ailleurs pas nécessairement les plus grandes manifestations qui coûtent le plus cher. Le nombre de visiteurs sur ces salons a augmenté de 3 % pour atteindre 1,1 million de personnes. Surtout, la concentration est, là encore, à l’œuvre, les plus gros acteurs exerçant une sélection de plus en plus draconienne quand les plus petits peinent à faire le plein. Du côté des grandes fortunes, on dénombre 42,2 millions de millionnaires dans le monde (contre 39,8 en 2017). Parmi eux, 16 % ont acheté pour plus de 1 M$ d’art entre 2016 et 2018. La génération des millenials (22-37 ans, 34 % des millionnaires) se singularise en achetant davantage d’art (69 %) et de design (77 %) que les autres générations. Par ailleurs, la moitié des collectionneurs a déjà vendu des œuvres de sa collection. Ceux-ci achètent principalement en galeries (pour 78 % d’entre eux), en maison de ventes (72 %) et sur les foires (68 %). Enfin 57 % des pièces figurant dans des collections privées sont l’œuvre d’artistes vivants.

À lire
Le rapport The Art Market 2019 est téléchargeable sur www.ubs.com/global/en/ about_ubs/art/2019/art-basel.html
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