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La grâce suédoise arrive à Maastricht

Le 10 mars 2017, par Oscar Duboÿ

À l’occasion de la Tefaf, le galeriste Éric Philippe retrouve sa passion pour le Swedish Grace et réunit plusieurs pièces autour d’un cabinet historique. Retour sur un style méconnu qui vécut son heure de gloire dans les années 1920.

La grâce suédoise arrive à Maastricht
Uno Åhrén (1897-1977), Le Paradis terrestre, cabinet en marqueterie d’eucalyptus, olivier tropical et noyer du Brésil à deux abattants dévoilant une écritoire en ébène d’Afrique et des rangements doublés de cuir corail, poignées, clés, charnières et pivots en bronze argenté. Réalisé en 1924 par l’ébéniste AB Mobilia à Malmö pour le pavillon suédois des Invalides, à l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris en 1925. Présenté par la galerie Éric Philippe à la Tefaf Maastricht 2017.

 
© Galerie Éric Philippe

On aura beau reprocher au marché de l’art ses modes et ses tendances, celles-ci ne sont pas systématiquement identiques au fil des stands. Si la sainte trinité Le Corbusier-Perriand-Prouvé semble avoir encore de beaux jours devant elle, chez Éric Philippe, on explore les traces de créateurs autrement plus méconnus, en bordure… Le galeriste ne s’en cache pas : «Je ne me suis jamais tellement intéressé au marché dans l’optique du vendu d’avance. Évidemment, je suis content lorsqu’une exposition marche bien, mais c’est avant tout la joie de la présenter qui me motive, et j’aurais tendance à sélectionner des pièces simplement parce qu’elles me plaisent ou que je pense qu’elles plairont à tel ou tel client… souvent, à contre-courant du marché. La colonne vertébrale de la galerie, c’est avant tout cette sélection. Finalement, j’aurais pu aussi bien être programmateur ou créer une ligne de vêtements !»
 

Uno Åhrén (1897-1977), deux sièges à haut dossier, l’un en palissandre du Brésil, l’autre en poirier, réalisés par l’atelier Aktiebolaget Mobilia à Ma
Uno Åhrén (1897-1977), deux sièges à haut dossier, l’un en palissandre du Brésil, l’autre en poirier, réalisés par l’atelier Aktiebolaget Mobilia à Malmö pour le pavillon suédois des Invalides, à l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris en 1925.© Galerie Éric Philippe

Premiers pas
Ainsi, ses «playlists» ont déjà aligné des noms aussi variés que Paavo Tynell, James Mont, Terence Harold Robsjohn-Gibbings, Axel Einar Hjorth ou… Uno Åhrén. Avec ses acolytes suédois, ce dernier est de nouveau à l’honneur sur le stand de la galerie pour la Tefaf de Maastricht, confirmant une passion d’Éric Philippe qui date au moins de 1996. À l’époque, une première exposition avait vu le jour à Paris, galerie Véro-Dodat, réunissant quelques rares spécimens issus de la fabrique de Näfveqvarn. Créée au XVIIe siècle, cette fonderie s’illustra notamment au début du XXe, quand son dirigeant, Alfred Dybsö, se rapprocha de l’Association de l’artisanat suédois pour attirer de nouveaux talents. Ils s’appelaient Ivar Johnsson, Johannes Dahl, Rolf Bolin, Olof Hult ou Folke Bensow, tous représentés à l’Exposition de Göteborg en 1923, à travers des pièces en fonte de fer. De sculptures en bas-reliefs, les divinités grecques et autres signes du zodiaque étaient à l’honneur, cristallisant une tendance décorative qui allait s’affirmer définitivement deux ans plus tard, lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris, sous le nom de «Swedish Grace». Une trouvaille du critique d’art anglais Morton Shand, qui résume parfaitement ce moment de grâce vécu par les arts décoratifs suédois au cours des années 1920, puisant leur inspiration très loin dans le temps et dans l’espace. Tantôt la Chine, tantôt la Mésopotamie, ces exotismes permirent aux créateurs de concilier un certain lyrisme figuratif avec un besoin de simplicité formelle provoqué par les excès du Jugendstil. Pendant que la France passe lentement à l’art déco et que les Autrichiens célèbrent le Wiener Werkstätte, les Suédois, eux, se rapprochent d’une forme de néoclassicisme.

 

Uno Åhrén (1897-1977), salon décoré pour le pavillon suédois des Invalides, lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels mod
Uno Åhrén (1897-1977), salon décoré pour le pavillon suédois des Invalides, lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris en 1925.© Archives of Svensk Form

Une vitrine parisienne
Les différents styles se retrouvent donc à Paris en 1925, où le pavillon suédois de l’architecte Carl G. Bergsten rafle le grand prix, déclinant son goût jusqu’à ses deux salles supplémentaires au Grand Palais, ainsi qu’à un second pavillon sur l’esplanade des Invalides. Ici, Uno Åhrén prend ses quartiers et assure le décor d’un salon plutôt inattendu : les images d’archives dévoilent des murs totalement déshabillés, là où les rares meubles tendent vers des lignes allongées et douces. À côté d’un tapis concentrique, un fauteuil et une drôle de méridienne étirent leurs grands dossiers à losanges garnis de soie puis boutonnés. Éric Philippe a bien eu ces deux assises, montrées à la galerie en 1998 lors de sa précédente exposition «Swedish Grace», mais il aurait été inutile de les garder en vue de la prochaine : «Bien sûr, j’ai rêvé de pouvoir reconstituer ce salon, mais toujours avec le mot «impossibilité» gravé au-dessus car il aurait fallu retrouver aussi le tapis, et la table serait difficile à obtenir.» En revanche, il a soigneusement gardé de côté depuis trois ans le cabinet du Paradis terrestre (The Garden of Eden), après l’avoir racheté à un client exigeant, pour lequel il l’avait lui-même déniché en 2001 chez Christie’s à New York. Entre une chaise de Carl Malmsten, une lampe d’Erik Tidstrand et une autre d’Hugo Gehlin, ce sera la star de son stand cette année à la Tefaf : une prouesse de marqueterie sur deux mètres de hauteur, mélangeant eucalyptus, olivier tropical et noyer du Brésil, qui s’ouvre sur une écritoire en ébène d’Afrique et des rangements doublés de cuir corail. Impressionnant de minutie, le travail en dit long sur l’importance accordée en Suède aux savoir-faire artisanaux au début du XXe siècle et la qualité exceptionnelle de réalisation qui caractérise toute la production du Swedish Grace… Il s’agit en l’occurrence de l’ébéniste AB Mobilia, à Malmö. Chaque élément de ce jardin d’Éden est parfaitement reconnaissable : ici un serpent, là un félin et puis, évidemment, les hommes et les femmes, dont certains jouent de la musique, éparpillés dans la végétation…

 

Uno Åhrén (1897-1977), méridienne en palissandre du Brésil, pièce unique réalisée par l’atelier Aktiebolaget Mobilia pour le pavillon suédois des Inva
Uno Åhrén (1897-1977), méridienne en palissandre du Brésil, pièce unique réalisée par l’atelier Aktiebolaget Mobilia pour le pavillon suédois des Invalides, à l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris en 1925.© Galerie Éric Philippe

Un néoclassicisme moderne
Ce vocabulaire idyllique, sorte de quête nostalgique d’une sérénité d’antan, se confronte paradoxalement avec un sens des volumes relativement avant-gardiste, parfois ascétique. Ainsi, le Swedish Grace ne fut pas qu’une affaire de meubles, et de nombreux exemples architecturaux de ce contraste jalonnent encore aujourd’hui les rues de Stockholm. En témoignent la maison des concerts de la capitale suédoise, imaginée en 1923 par Ivar Tengbom, ou encore son hôtel de ville majestueux, signé Ragnar Östberg. Soulignant les colonnes disproportionnées et les couleurs étranges de certains édifices visités lors de ses longs périples suédois, Éric Philippe avoue : «Il est vrai que l’on sent à la fois un côté presque surréaliste, merveilleux, féerique dans ces évocations d’un microcosmos doré gréco-romain, mais c’est en même temps assez moderne dans la disposition. Un véritable mouvement minimaliste, au fond… Par exemple, pour la bibliothèque de la ville, Gunnar Asplund va réaliser un bâtiment très rectiligne, sans ornement, mais auquel la hauteur de la porte d’entrée va donner des proportions un peu perses. Puis il va installer une fenêtre ronde au-dessus et insérer quelques détails néoclassiques, comme un personnage ailé et d’autres éléments qui ramènent au passé…»

Pendant que la France passe lentement à l’art déco et que les Autrichiens célèbrent le Wiener Werkstätte, les Suédois, eux, se rapprochent d’une forme de néoclassicisme.

De la grâce à la fonction
Passé ce moment de grâce onirique, on ne s’étonnera pas pour autant de voir certains de ces architectes se rallier à la cause moderniste, après le choc du «Pavillon de l’Esprit nouveau» du Corbusier en 1925. Quelques-uns, comme Axel Einar Hjorth, laisseront encore de belles notes néoclassiques à l’Exposition de Barcelone en 1929, mais incontestablement, l’Exposition de Paris marque une date charnière : pendant que le Swedish Grace atteint son summum, le fonctionnalisme fait ses premiers pas. Sensibles aux questions sociales soulevées par le Bauhaus, Asplund et Åhrén figurent parmi les signataires du manifeste architectural Acceptera en 1931, tandis que les meubles en métal commencent à peupler les pavillons suédois. «Åhrén est carrément devenu urbaniste : une sorte de Le Corbusier suédois qui a conçu plusieurs maisons ouvrières !», rappelle Éric Philippe. Ces créateurs laissent derrière eux un mouvement qui aura été assez local, issu d’une convergence de plusieurs talents à un moment donné, une génération spontanée.» Il reste peu d’exemples du Swedish Grace aujourd’hui… Souvent uniques, ces pièces sont précieusement conservées dans les musées ou les collections privées, raison pour laquelle elles se font si rares sur le marché, indique le galeriste : «Il n’y a pas suffisamment de choses pour développer un marché et faire monter la cote, à la manière des autres Scandinaves célèbres comme Hans J. Wegner ou Finn Juhl, qui sont par ailleurs édités.» Rien à voir avec les modes…

Axel Einar Hjorth (1888-1959), Åbo, console et miroir en laque corail et marbre noir, réalisés par les ateliers Nordiska Kompaniet à Stockholm en 1929
Axel Einar Hjorth (1888-1959), Åbo, console et miroir en laque corail et marbre noir, réalisés par les ateliers Nordiska Kompaniet à Stockholm en 1929.© Galerie Éric Philippe
Le Swedish Grace
EN 5 DATES
1911-1923
Ragnar Östberg construit l’hôtel de ville de Stockholm
1918-1927
Gunnar Asplund bâtit la bibliothèque de la ville
1923
L’Exposition de Göteborg présente les lauréats du concours organisé par la fonderie de Näfveqvarn et l’Association de l’artisanat suédois dans un pavillon réalisé par Hakon Ahlberg
1925
L’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris décerne le grand prix au pavillon suédois de Carl G. Bergsten
1927
Le Metropolitan Museum de New York consacre une exposition aux arts décoratifs suédois

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