La fibre humaniste de Pierre Maurs, galeriste et collectionneur

Le 03 juin 2021, par Caroline Legrand

Pierre Maurs a mené sa vie comme sa carrière avec la même soif de curiosité. La dispersion de sa collection personnelle révélera le regard d’une époque et un œil d’exception.

Émile Othon Friesz (1879-1949), Le Port d’Anvers, 1906, huile sur toile, 60 81 cm (détail).
Estimation : 80 000/120 000 €, 
Adjugé : 218 240 €

Peut-être est-ce à cause de sa naturelle modestie que Pierre Maurs (1908-2000) est aujourd’hui méconnu du milieu artistique. Pourtant, ce marchand et collectionneur mérite d’être révélé tant pour son œil affûté que pour sa personnalité unique, celle d’un homme passionné et curieux. Ce sera chose faite avec cette dispersion des cent trente-cinq dernières œuvres de sa collection personnelle. Enfant, il s’intéressait aux fossiles. Le commissaire-priseur Rémy Gauthier rapporte à ce sujet qu'il « recherchait inlassablement dans les couches géologiques du Vexin, et c’est ainsi qu’il exhuma une cérite géante qui, à sa mort, rejoignit les collections du Muséum d’histoire naturelle de Paris ». Mais son père, armurier et concessionnaire automobile, le destine à tout autre chose : la mécanique. Dès qu’il le peut, il reprend sa liberté, quitte Rouen et commence une vie d’aventures qui le mènera tout d’abord à l’École des beaux-arts de Paris, puis aux côtés du commandant Cousteau dans les profondeurs de la Méditerranée. Mais bientôt, il rejoint la capitale et renoue avec le milieu artistique. Une sensibilité renforcée lors de son service militaire effectué entre 1928 et 1930 en Afrique du Nord, en compagnie du peintre Roger Tolmer. Les deux amis partent sur les traces de Delacroix. Au gré des discussions, ils effectuent le même cheminement que ce dernier face à la lumière et aux couleurs méditerranéennes : deux éléments fondateurs des goûts de Pierre Maurs, que l’on retrouvera notamment au travers de l’aquarelle de Paul Signac, Voiliers à Saint-Tropez, à envisager à 15 000/20 000 €. Ces années renforcent également son attrait pour les civilisations étrangères. Les arts africains, océaniens et indiens font aussi partie de sa collection, comme en témoigna la dispersion en 2017 d’objets du voyage de la Korrigane. Quelques pièces seront présentées le 12 juin, dont un album de trente peintures de style moghol du premier quart du XVIIe siècle (30 000/50 000 €, voir page 129).
 

Paul Signac (1863-1935), Voiliers à Saint-Tropez, 1906, aquarelle sur traits de fusain, signée au crayon de papier, datée et située, 24,5 
Paul Signac (1863-1935), Voiliers à Saint-Tropez, 1906, aquarelle sur traits de fusain, signée au crayon de papier, datée et située, 24,5 39,5 cm (à vue).
Estimation : 15 000/20 000 


Dans le monde du marché de l’art
Décorateur d’intérieur pour les brasseries et galeries d’art du 8e arrondissement, Pierre Maurs rencontre dans les années 1930 des artistes, parmi lesquels Robert Delaunay, Raoul et Jean Dufy, Albert Gleizes ou Jean Metzinger. Dans cette période difficile suite à la crise de 1929, il va tenir pas moins de sept galeries, avant d’acheter en 1945 celle du 3, avenue Matignon, puis de devenir trois ans plus tard expert et courtier, un nouveau métier qui le fera voyager dans toute l’Europe et arpenter les salles des ventes de Drouot, Londres, Zurich ou Genève. Indépendant, l’homme ne se laissait pas dicter ses goûts. Au cours de sa carrière, il eut en sa possession des toiles des plus recherchées. « Les tableaux de cette vente ne représentent qu’une infime partie de ce que Pierre Maurs a pu voir passer dans sa collection. Il a acquis durant sa vie de collectionneur, mais aussi de courtier, des œuvres de grands maîtres comme Renoir, Picasso, Boudin, Chagall, Vlaminck, Friesz », explique Rémi Gauthier. En 2011, son Clown or, le clown rouge de Kees Van Dongen fut adjugé à plus de deux millions de livres. Sa collection s’étant ainsi disséminée discrètement au fil du temps, l’ensemble entier présenté à Tours prend une valeur toute particulière.

 

Kees Van Dongen (1877-1968), Scène de rue, 1897, aquarelle et lavis, signée des initiales « V.D. », 29,2 x 19,7 cm. Estimation : 3 000/5 0
Kees Van Dongen (1877-1968), Scène de rue, 1897, aquarelle et lavis, signée des initiales « V.D. », 29,2 19,7 cm.
Estimation : 3 000/5 000 
André Lhote (1885-1962), Illustration pour Chanson de bord, aquarelle gouachée, 24,5 x 20,3 cm. Estimation : 3 000/4 000 €
André Lhote (1885-1962), Illustration pour Chanson de bord, aquarelle gouachée, 24,5 20,3 cm.
Estimation : 3 000/4 000 


Othon Friesz, Van Dongen, Dufy et les autres
Les fauves trouvent ici une place de choix. Ils furent l’objet de ses « coups de cœur » dès les années 1930, clamant ce traitement des couleurs dirigé par les émotions qu’il revendiquait. Van Dongen est encore présent avec l’aquarelle Scène de rue, annoncée à 3 000/5 000 €, de même que Maurice de Vlaminck avec une toile peinte en 1908 – dans sa pleine période fauve –, Péniches sur la Seine, à envisager à 80 000/100 000 €. Pierre Maurs a également consacré une grande partie de sa vie à la valorisation de l’œuvre d’Émile Othon Friesz. À la mort de ce dernier, en 1949, et avec l’accord et le soutien de sa veuve, il a fondé le Comité Othon Friesz et commencé un long travail de référencement. Le Havrais le séduit de par sa capacité à s’être créé un style très personnel, qui a su évoluer. Passé par l’atelier de Gustave Moreau, Friesz a exposé en 1905 dans une salle à côté de celle des fameux fauves. Ce n’est que l’année suivante, durant l’été passé en compagnie de Georges Braque à Anvers, qu’il va véritablement adopter leur manière, dont rend compte avec virtuosité le Port d’Anvers (80 000/120 000 €). Une œuvre, proche de celle de Braque conservée au musée des Beaux-Arts du Canada à Ottawa, dont émane une grande luminosité grâce à la touche colorée, déposée avec une légèreté laissant transparaître le fond blanc de la toile. Les tableaux de cette période anversoise sont particulièrement prisés des amateurs. Pour cause, Friesz, suite à sa découverte de l’art de Paul Cézanne dès 1907, se détournera de ce style pour revenir à des compositions plus ordonnées et une palette restreinte, dont témoigne Le Jardin d’Éden estimé 60 000/80 000 € — une huile sur papier préparatoire à L’Âge d’or conservé au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Autre cible de Pierre Maurs, les impressionnistes. Le Pont de Neuilly, une toile de 1905 peinte par un Albert Gleizes âgé de 24 ans, en est un bel écho (4 000/6 000 €), tandis qu’Armand Guillaumin, avec Damiette, les gerbes de blé, en offre une vision haute en couleur (20 000/30 000 €). Acheter un Guillaumin dans les années 1930 était un pari, une découverte. Cet œil sûr s’expliquait : « Aujourd’hui, personne ne regarde cet artiste qui est plein de qualités, toute la leçon impressionniste est là, mais il est négligé. Il ne sera reconnu que lorsque les autres ne seront plus accessibles, soit par le nombre soit par le prix ». Dans sa galerie pendant la guerre, il enchaîne les expositions, présentant au rez-de-chaussée les impressionnistes et les fauves et au sous-sol, des artistes contemporains qui cherchent à renouveler les arts et s’opposent à la dictature nazie. Pierre Maurs prend des risques et s’implique dans la vie culturelle parisienne. Du 29 mai au 29 juin 1945, il organise le premier Salon de mai. Y sont exposés entre autres Manessier, Orazi ou Tal-Coat (La Belle Sensuelle, dessin estimé 100/150 €). Il participe pleinement à la réflexion sur le devenir de la création, ses propres goûts le poussant vers le réel. Il découvre un Jean Fautrier encore figuratif mais déjà expressionniste – au travers de Vase de fleurs à contre-jour, attendu à 30 000/50 000 € – et un Maurice Asselin néoréaliste (Modèle assis sur le sofa, 1 000/1 500 €). Il soutiendra envers et contre tous certains artistes « pas à la mode », comme Jean Aujame, Jacqueline Marval ou Pierre Bollaert, privilégiant toujours l’émotion et l’attachement à l’humain. Tout comme le démontre L’Étude de plusieurs personnages dont Paul Fort et Henri Delormel de Pablo Picasso (dessin de 1905 attendu à 20 000/30 000 €), il apprécie ces peintres à la culture classique qui surent s’en éloigner pour trouver leur propre cheminement, leur mode d’expression. Voyant la difficulté de certains à exposer en galerie et en musée, des institutions officielles totalement acquises à l’abstraction de l’après-guerre, Pierre Maurs vendra définitivement sa galerie en 1954, pour reprendre une fois de plus sa chère liberté.

 

Maurice de Vlaminck (1876-1958), Péniches sur la Seine, 1908, huile sur toile signée, 60 x 73 cm. Estimation : 80 000/100 000 €
Maurice de Vlaminck (1876-1958), Péniches sur la Seine, 1908, huile sur toile signée, 60 73 cm.
Estimation : 80 000/100 000 

3 questions à Éric Lecoeur
Docteur en histoire de l’art et des civilisations

Quand avez-vous fait la connaissance de Pierre Maurs ?
Pierre et Viviane m’ont accueilli chez eux quand j’étais étudiant en histoire de l’art, entre 1981 et 1985. Rouennais d’origine, je trouvai dans leur appartement parisien de l’avenue Franklin-Roosevelt, un ancien atelier de peintre au dernier étage, bien plus qu’un point de chute. Comme j’étais passionné par la situation artistique, Pierre a éveillé en moi une écoute attentive. Je ne connaissais pas bien le milieu des galeries et il m’a initié à ce monde. Il y avait beaucoup de complicité et d’amour dans ce couple. La famille était essentielle pour eux, c’étaient des personnes sensibles et attachantes. Au fil de nos discussions, Pierre m’a façonné. Il a fait sauter mes idées préconçues et participé à forger ma propre personnalité de collectionneur.
Quel était son caractère ?
C’était un homme très discret. Il parlait peu de lui, ne se mettait jamais en avant. Il n’évoquait ainsi que très rarement ses exploits aux côtés du commandant Cousteau, seulement avec ses enfants autour de la piscine. De même, il a hébergé une famille juive durant la guerre dans son appartement parisien, prenant là un risque important. Mais Pierre était d’une grande bienveillance. En tant que collectionneur et marchand, il avait un regard extraordinaire. Quand on entrait chez les Maurs, on vivait parmi les œuvres d’art. Ces dernières n’étaient pas sacralisées. Une rotation régulière était d’ailleurs effectuée, car au moins cinq à six cents tableaux composaient sa collection en permanence et n’avaient pas forcément vocation à y demeurer longtemps. Ce qui nécessitait forcément un autre lieu de stockage… qui était un vrai bunker !
Vers quels artistes allait sa préférence ?
Pierre a été séduit immédiatement par le fauvisme, l’expressionnisme à la française en quelque sorte. C’est une palette qui change, un style nouveau. Mais dans sa collection, il y avait également des tableaux impressionnistes et modernes des années 1930-1940. Son métier de courtier était basé sur des œuvres reconnues, mais aussi en devenir. Toujours, il essayait d’anticiper l'intérêt des collectionneurs et du public. L’important pour lui était le rapport à l’œuvre. Il la regardait, éprouvait une émotion, puis seulement après découvrait la signature, ce qui explique aussi qu’il fût réticent à l’émergence de l’art abstrait, plus conceptuel. Il refusait cette tendance intellectualisée de la peinture, lui opposant une conception plus humaniste et en prise directe avec la réalité. Il me disait souvent qu’il fallait « regarder l’artiste comme il est et non comme les gens voudraient qu’il soit ».
samedi 12 juin 2021 - 14:00 - Live
Hôtel des Ventes Giraudeau - 246-248, rue Giraudeau - Hôtel des Ventes Giraudeau 246-248, rue Giraudeau - 37000
Hôtel des ventes Giraudeau
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