Édouard Vuillard, perspective Nabi

Le 01 octobre 2020, par Anne Doridou-Heim

Édouard Vuillard, les Hessel et Louis Loucheur se côtoient autour de cette peinture : soit l’artiste, les amis marchands et mécènes et le ministre collectionneur.

Édouard Vuillard (1868-1940), Vue des Pavillons vers la mer, 1910, peinture à la colle sur papier contrecollé sur carton de conservation, 120 72 cm (détail).
Estimation : 50 000/80 000 

Après y avoir été accrochée en avril 1928, cette peinture s’apprête à retrouver les cimaises de l’Hôtel Drouot, bénéficiant d’une traçabilité parfaite. Édouard Vuillard a réalisé Vue des Pavillons vers la mer en 1910 à Criquebeuf, lors d’un séjour chez les Hessel. Les liens de ces derniers, Jos et Lucy, avec le peintre nabi sont multiples, artistiques, commerciaux, intimes et même amoureux. Alors que le mari est le marchand d’art exclusif et l’ami de l’artiste, l’épouse est son modèle préféré, la muse qui va éclairer de sa présence lumineuse nombre de ses petites compositions, et son amante. Ce mariage à trois au long cours est un mystère qui intrigue toujours… Autour de 1900, lorsqu’ils se rencontrent grâce à Félix Vallotton, Vuillard aborde une nouvelle période créatrice ; son art évolue vers plus de couleur, un certain retour à l’impressionnisme de Monet, et s’ouvre à la lumière. À l’été 1910, le couple loue la villa Les Pavillons, qui offre une vue dégagée sur la mer. Vuillard, bien sûr invité à y séjourner un long moment, réalise cette peinture au cadrage plongeant tout droit inspiré des estampes japonaises. Une grande diagonale la strie sur presque toute la hauteur, tandis que des touches florales blanches en rehaussent l’éclat. Hessel fait acheter la composition par la galerie Bernheim-Jeune qu’il dirige – Lucy est la cousine des frères Gaston et Josse Bernheim – le 27 octobre de son année de création, pour la somme de 600 francs (environ 2 400 € en valeur réactualisée).
Éclectisme et anticonformisme
L’œuvre part ensuite à Londres, dans la collection Turner, avant de se retrouver à Drouot le 2 avril 1928, et d’y être acquise par Louis Loucheur (1872-1931). Ce dernier n’est pas un inconnu non plus. Industriel talentueux, il se rapproche des milieux politiques, et sera amené à occuper plusieurs portefeuilles ministériels – et non des moindres, armement, commerce, finances, travail – entre 1916 et 1931, dans une période particulièrement difficile pour la France. Cultivé, ouvert d’esprit – il compte parmi les premiers promoteurs de la construction économique européenne –, le ministre est aussi collectionneur, proche de Thadée Natanson (1868-1951), le cofondateur de La Revue blanche. Aucun hasard, donc, dans tout cela. La revue éclectique et anticonformiste, consacrée à l’origine uniquement à la poésie, devient vite le centre de ralliement des nabis, auxquels elle ouvre largement ses colonnes. En 1914, pour aider son ami une nouvelle fois lancé dans des entreprises hasardeuses, Loucheur le recommande à la tête d’une usine de guerre à Lyon. C’est cette personnalité multiple que Vuillard exprimera dans son portrait réalisé vers 1928-1929 et aujourd’hui au musée des beaux-arts de Lille ; une étude préparatoire à cette peinture, à la mine de plomb avec de légers rehauts de pastel, est également proposée lors de cette dispersion (4 000/6 000 €). Elle montre un homme au visage sympathique, «rassurant et patelin» selon les termes de Guy Cogeval (Catalogue raisonné des peintures et dessins d’Édouard Vuillard, Skira, 2003). Par son origine et son parcours, Vue des Pavillons vers la mer raconte à sa manière une tranche de la vie intellectuelle et politique de la France, et ce n’est pas la seule de ses qualités !

vendredi 16 octobre 2020 - 11:00,14:00 - Live
Salle 1 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
De Baecque et Associés
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