La Bourse de commerce, de Jean II de Clermont-Nesle à la collection Pinault

Le 20 mai 2021, par Vincent Noce

Prévue le 23 janvier, l’ouverture du nouveau phare de la collection Pinault, dans l’ancienne Bourse de commerce de Paris, a été contrariée par le confinement. Découverte d’une architecture ancrée dans l’Histoire.

Bourse de commerce Pinault collection.
© Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, Agence Pierre-Antoine Gatier Photo Maxime Tétard, Studio Les Graphiquants, Paris

La Bourse de commerce prend la forme d’une incongruité romaine au cœur de Paris. Entre le Louvre et les Halles, son histoire est indissociable de celle de la royauté et d’un quartier stratégique. La restauration, menée en cinq ans, est remarquable pour son respect du monument. Tout en usant de son vocabulaire dans les tons gris, baignés d’un éclairage zénithal, Tadao Ando a fait preuve de son talent à insérer dans cette enveloppe une architecture ambitieuse. « Sur le modèle, dit-il, d’un emboîtement gigogne », il a posé un cylindre de béton de trente mètres de diamètre sur neuf de haut. Sa rotonde a été revue à la baisse pour laisser circuler le regard. De partout est visible la verrière de la voûte, cerclée d’un panorama représentant les commerces dans les continents, qui a été décrassé et restauré. Tout autour, les vitrines du XIXe siècle de la maison Voillereau, qui rythment les vingt-quatre arcades de la façade intérieure, accueillent une première installation. Un auditorium modulable de 284 places en sous-sol recevra des conférences, des performances ou des spectacles de danse. En tout, dix espaces d’exposition permettront un roulement permanent, à la différence des sites de Venise où l’activité demeure saisonnière. Le directeur, Martin Béthenod, nous parle de « quinze projets par an », dans un lieu qui se veut, pour Jean-Jacques Aillagon « un révélateur de la création, en même temps qu’un miroir du monde ». Un restaurant donnant sur les toits de Paris, sous l’égide de Michel Bras, aménagé par les frères Bouroullec, surplombe l’ensemble. Le chantier a enrichi l’historique des lieux, retraçant les fournisseurs des matériaux, des fontes du Creusot aux carreaux de Fourcade de Perpignan en passant par les dalles de verre. Des images délivrées par drone et des relevés pris au laser ont permis une modélisation de la charpente. Outre les mosaïques de marbre, les fers forgés et les piliers de fonte, la manifestation la plus visible de cette plongée archéologique consiste en deux pachydermiques réfrigérateurs à air pneumatique, inventions de Victor Popp, extraits d’une salle encombrée de gravats, et restaurés avec l’assistance des Arts et Métiers et du musée de l’Industrie d’Alsace. La verrière a été reprise en double vitrage pour faire de ce vaste espace un « sas thermique ».
 

Bourse de commerce Pinault collection. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, Agence Pierre-Antoine Gatier Photo
Bourse de commerce Pinault collection.
© Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, Agence Pierre-Antoine Gatier Photo Marc Domage


Titres de noblesse
L’histoire du site débuta quand Jean II de Clermont-Nesle se fit bâtir un hôtel particulier, ultérieurement offert par Saint Louis à sa mère, Blanche de Castille. Il porta une succession de noms au fil des titres nobiliaires des propriétaires, hôtels de Nesle, d’Orléans, de Bohême ou encore de Soissons. En 1498, une section fut récupérée par les Augustines pour en faire le couvent « des filles repenties » de Paris. À partir de 1572, ayant décidé de quitter les Tuileries, Catherine de Médicis acquit l’hôtel d’Albret pour entamer l’édification d’un palais doté d’un parc, intégrant les propriétés adjacentes et priant les bonnes sœurs d’aller exercer leurs œuvres, rue Saint-Denis. Ce chantier occupa Jean Bullant les six dernières années de sa vie. L’architecte édifia un observatoire, accessible de la résidence de la reine, où son astrologue florentin, Côme Ruggieri, pouvait grimper les 147 marches pour ses observations. Mais sa fonction n’a jamais été vraiment éclaircie.

 

Bourse de commerce - Pinault collection. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, Agence Pierre-Antoine Gatier. Ph
Bourse de commerce - Pinault collection.
© Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, Agence Pierre-Antoine Gatier. Photo Marc Domage


La tour de la reine
Cette icône, aujourd’hui reliée à la Bourse de commerce, a été miraculeusement préservée du contingent de destructions de la capitale. En 1748, cette colonne d’une trentaine de mètres de haut fut l’objet d’un des premiers actes de défense du patrimoine quand l’écrivain Louis Petit de Bachaumont l’acheta pour la sauver de la destruction, avant d’en faire don à la prévôté de Paris. Elle fut classée en 1862 (pour la Bourse de commerce, il fallut attendre une menace de démolition en 1975, quelques années après la sinistre destruction des pavillons de Baltard). Au XVIIe siècle, l’historien Henri Sauval, auteur d’une Chronique scandaleuse de Paris et d’un Traité des bordels, comparait la tour Médicis à la triomphale colonne de Trajan au forum de Rome. Son fût en calcaire est orné d’un entrelacs de fleurs de lys, de cornes d’abondance et de miroirs brisés. En 1764, elle fut dotée d’un cadran solaire conçu par l’astronome Alexandre-Guy Pingé, qui a disparu après avoir été déposé par la Ville de Paris en 1926. L’hypothèse d’une restitution a été écartée au vu de la fragilité de la maçonnerie. En 1741, son dernier occupant ayant sombré dans la banqueroute de Law, « l’hôtel de la reine » fut démoli pour y faire installer une halle aux céréales, accessible des quais de la Seine, destinée aux réserves de farine pour une ville dépassant le demi-million d’habitants, soumise à des famines récurrentes. Sa construction dans les années 1760 fut confiée à Nicolas Le Camus de Mézières, qui, sur un terrain pentagone, imagina un bâtiment circulaire. Comme le souligne l’architecte des Monuments historiques Pierre-Antoine Gatier, cette citation directe de l’architecture romaine s’inscrit dans « une référence partagée par les utopistes du siècle des Lumières ». La cour ouverte fut ensuite protégée d’une coupole en bois, un exploit du menuisier André-Jacob Roubo, qui s’inspira des travaux de Philibert Delorme pour construire un enchevêtrement de milliers de poutres, sans piliers. Dans ses Voyages en France, Arthur Young se dit ébloui par cette « immense rotonde », « de loin la plus belle chose que j’ai vue à Paris, si légère qu’on la croirait suspendue par des fées ». Après un incendie, elle fut remplacée en 1811 par une charpente en fonte recouverte de cuivre étamé, « le premier ouvrage jamais réalisé avec ce type de matériau, symbole fondateur du siècle de l’industrie », selon les mots de Pierre-Antoine Gatier. Pour cette nouvelle prouesse, dont la construction prit cinq ans, l’architecte François Bélanger s’associa avec un ingénieur, François Brunet, contrôleur des travaux pour la ville, dont l’assistant, Jacques Ignace Hittorff, allait devenir un architecte vedette du second Empire. Outre les dessins de Bélanger aux Archives nationales, les chercheurs ont pu étudier un fonds de 240 feuilles au Wallfraf-Richartz Museum de Cologne, dont François Pinault a assumé la délicate restauration. En 1873, la halle fut fermée et l’architecte Henri Blondel chargé de la transformer en Bourse des marchandises, qui ouvrit ses portes lors de l’Exposition universelle de 1889. Il fit démolir le bâtiment ne laissant subsister que l’arcade circulaire intérieure et un escalier à double révolution du XVIIIe siècle, surmontés de la coupole métallique, sur laquelle il posa une verrière. C’est cet état que les nouveaux occupants ont décidé de restituer, avec une nouvelle couverture en ardoise, qui avait remplacé le cuivre. Dans ses lettres de Paris au temps du Consulat, éditées en français par le CNRS en 2016, Francis William Blagdon évoque la « noble simplicité » de cette halle, aux « greniers soutenus par des piliers d’ordre toscan ». Il se montre particulièrement admiratif de la « coupole de cent vingt pieds de diamètre [près de quarante mètres], dont le centre est à quarante-quatre pieds [près de quinze mètres] du sol », qu’il n’hésite pas à comparer au Panthéon de Rome. L’auteur assure que sa mise en place fut « jugée si hasardeuse que l’entrepreneur ne put trouver personne d’assez courageux pour retirer les supports et eut besoin d’exécuter la tâche lui-même », les ouvriers se montrant « ébahis par sa stabilité quand les supports furent enlevés ».

à lire
La Bourse de commerce, nouveau musée
de la collection Pinault, Bourse de commerce - Pinault collection/Dilecta, 2021, 260 p., 55 €.

Francis William Blagdon, Paris sous le Consulat. Lettres d’un voyageur anglais, traduit
et annoté par Jean-Dominique Augarde,
CNRS, 2016, 566 p., 27 €.



à savoir
Bourse de commerce,
2, rue de Viarmes, Paris Ier, tél : 01 55 04 60 60.
www.boursedecommerce.fr
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