Gazette Drouot logo print

À Séoul, le palais merveilleux de Changdeokgung

Publié le , par Virginie Chuimer-Layen

Ses bâtiments en harmonie avec les lieux et son jardin enchanteur expriment à merveille la vision coréenne de la beauté et de l’espace. Patrimoine culturel mondial de l’Unesco, le palais royal de Séoul est un véritable havre de paix au cœur de la trépidante mégapole.

Le huwon ou «jardin arrière», espace Buyongji. Courtesy Kocis © Photo Seokyong Lee... À Séoul, le palais merveilleux de Changdeokgung
Le huwon ou «jardin arrière», espace Buyongji.
Courtesy Kocis © Photo Seokyong Lee / Penta Press

Séoul est une capitale à forts contras-tes. Aujourd’hui royaume de la K-culture, des quartiers chics et des méga-architectures comme le Dongdaemun Design Plaza (voir l'article Le DDP à Séoul, une méga-architecture signée Zaha Hadid de la Gazette 2019 n° 41, page 332), elle offre aussi un patrimoine témoin de son glorieux passé, comme l’attestent les cinq palais royaux qu’elle abrite toujours en son sein. Parmi ces derniers, Changdeokgung, le «palais de la Prospérité», occupe une place à part avec ses bâtiments ordonnés selon les principes confucéens et son splendide huwon, littéralement «jardin arrière» ou «jardin secret». Situé dans le quartier de Jongno-gu, au nord du fleuve Han et à l’est du premier et plus important édifice des Joseon (1392-1897) que fut Gyeongbokgung – le «palais du Bonheur resplendissant» –, Changdeokgung a été construit entre 1405 et 1412 par le troisième roi de la dynastie, Taejong. Parce que Gyeongbokgung avait été le terrain d’une guerre fratricide pour l’obtention du trône, celui qui régna de 1400 à 1418 avait choisi de vivre dans un nouvel endroit, au cœur d’un domaine plus vaste de cinquante-huit hectares. «Au début de la dynastie Joseon, explique Chung Hwa-Young, conservatrice du patrimoine en charge du lieu, Changdeokgung constituait la résidence royale et Gyeongbokgung le palais de réception officielle : après l’invasion japonaise de 1592, il fut rebâti à l'identique en 1609. Puis il a servi de palais gouvernemental jusqu’à la reconstruction fidèle en 1872 du Gyeongbokgung, qui lui aussi avait souffert de maintes attaques et incendies. Le dernier roi de la dynastie, Cheoljong, y décèdera en 1864 et les descendants de la famille royale y résideront jusqu’en 1989. Changdeokgung a ainsi été occupé plus de cinq siècles et demi.»
 

Le huwon ou «jardin arrière», pavillon Buyongjeong et pavillon Sajeonggibigak, autour de l’étang Buyongji. Courtesy Kocis - Photo © Seokyo
Le huwon ou «jardin arrière», pavillon Buyongjeong et pavillon Sajeonggibigak, autour de l’étang Buyongji.
Courtesy Kocis - Photo © Seokyong Lee / Penta Press


Considéré comme le palais coréen le plus emblématique de par son harmonie avec la nature, Changdeokgung a été inscrit, en 1997, au patrimoine mondial culturel de l’Unesco. Selon les principes du baesanimsu (ou feng shui), qui s’appliquent également à la capitale, il a été bâti entre rivière et montagne. «Depuis l’Antiquité, les Coréens considèrent que la maison idéale doit être construite avec une montagne dans le dos et une rivière devant, souligne-t-elle. En hiver, la montagne bloque le vent, et l’été, l’eau et le vent frais refroidissent l’air. Le palais est encadré par le mont Baegaksan à l’arrière et, à l’avant, la rivière Geumcheon est censée protéger le roi des mauvais esprits. Les Joseon considéraient la nature comme sacrée, et cette vision se reflète dans la topographie palatiale.» L’ensemble des bâtiments officiels et résidentiels a été conçu selon les valeurs de Confucius (551-479 av. J.-C.) : simples sans être humbles, magnifiques sans être extravagants. À l’avant, l’espace public présente des bâtis et structures comportant chacun trois portes et trois cours. L’arrière du domaine est réservé à la zone privée résidentielle. À première vue, la disposition du tout semble disparate voire chaotique. Contrairement aux bâtiments de Gyeongbokgung ou à ceux des palais chinois — disposés en ligne droite du nord au sud et soulignant ainsi la puissance royale —, ceux de Changdeokgung se fondent dans l’environnement pour créer un sentiment de sérénité, en accord avec le lieu. Dans la zone administrative se trouvent le hall principal avec la salle du trône, soit l’Injeongjeon («politique sage et avisée»), et le siège du bureau du roi et des fonctionnaires, le Seonjeongjeon («gouverner le pays et éduquer le peuple»). Derrière, l’espace privé comprend le Huijeongang et le Daejojeon, respectivement la chambre du roi, laquelle fait également office de bureau, et celle de la reine. Toutes ces architectures en pin de Corée sont élevées sur des plateformes en pierre. Leurs toits de tuile, en encorbellement, supportent des statues d’animaux souvent imaginaires tels que le phénix ou le dragon. Les édifices publics sont ornés de peintures (dancheong) à motifs de fleurs de lotus, forsythia, pivoines ou chrysanthèmes, réalisées en cinq couleurs (bleu, blanc, jaune, rouge et noir) et représentant les cinq points cardinaux des civilisations extrême-orientales : «Une décoration liée à la théorie du yin et du yang, mais aussi aux cinq éléments», commente Chung Hwa-Young. Enfin, au-delà de ses splendides plafonds à caissons au foisonnant décor de végétaux et animaux stylisés, l’Injeongjeon, comme le bureau du roi, présente à l’arrière du trône une peinture renforçant le caractère sacré de sa fonction. Sur fond de paysages montagneux à cinq pics, de pins et de cascades, un soleil rouge, métaphore du roi, fait face à la lune blanche, symbole de la reine.
 

Le Seongjeongjeon, bureau du roi. Courtesy Kocis - Photo © Seokyong Lee / Penta Press
Le Seongjeongjeon, bureau du roi.
Courtesy Kocis - Photo © Seokyong Lee / Penta Press


La nature, reine en son palais
Plus que partout ailleurs à Séoul, la nature à Changdeokgung est magnifiée. Son huwon est considéré comme l’un des trois plus beaux jardins d’Asie, avec celui du palais d’Été à Pékin et celui de la villa impériale de Katsura, au Japon. Selon la conservatrice, la nature représente en Corée la beauté suprême.
Ses jardins se caractérisent donc par un aménagement ne devant rien dénaturer et ne former qu’un avec l’univers, contrairement à ceux de Chine, où les montagnes, cascades, vallées et grottes sont en rupture avec la nature sauvage, et à ceux du Japon, où les éléments sont disposés artificiellement. Conçues il y a six 
siècles sur plus de trente hectares, quatre «zones» délimitées par de petites clôtures présentent toutes des étangs entourés de pavillons, qui se marient harmonieusement avec des bois sauvages et luxuriants, riches de 30 000 arbres de plus de 160 essences dont le chêne, le groseiller, l’érable ou le prunier : soixante-dix d’entre eux ont plus de 300 ans. Dans ce jardin des merveilles, royaume des oiseaux et des écureuils roux, aucun n’a été planté par l’homme, à l’exception des mûriers, destinés à l’élevage des vers à soie pour la reine. Dans le premier espace, baptisé Buyongji, le plan d’eau, agrémenté de deux pavillons de petites dimensions afin de ne pas altérer la beauté du site, reprend dans son dessin la symbolique du yin et du yang. Près de la bibliothèque, un autre de forme carrée représente la terre, centré d’un bosquet circulaire pour évoquer le ciel. Des cascades, un splendide étang de fleurs de lotus près de la «porte de la Jeunesse éternelle», une rizière et ses pavillons aux toits de chaume composent un paysage édénique, idyllique et calme, en plein cœur de la capitale. Ce domaine enchanteur, aux nombreux dénivelés, est devenu également au fil de l’histoire un redoutable instrument politique.
S'il était un lieu de repos et de méditation pour sa famille, le souverain pouvait en effet y gérer les affaires internes, y organiser des entraînements militaires – montrant qu’il était le commandant suprême de l’armée –, créer des événements nationaux tels que le concours de la fonction publique, des banquets… Le roi Jeongjo 
(1776-1800), notamment, y passait des soirées avec ses ministres pour mener et accélérer ses réformes politiques. Témoin historique du pays du Matin calme, Changdeokgung cristallise, en ses architectures et jardins, l’ordre philosophique de tout un peuple : ne jamais trahir les règles de la nature et de l’univers. «Cette vision esthétique et spirituelle reflète sa modestie, conclut la conservatrice. Les hommes ne sont qu’une partie de la nature et doivent suivre l’ordre naturel des choses. Avec cette humilité, les Coréens ont essayé de trouver la vraie beauté.» Ce palais en est l’un des plus beaux symboles.

à voir
Changdeokgung,
99, Yulgok-ro, Jongno-gu, Séoul, 
www.cdg.go.kr
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 2 articles.
Il vous reste 1 article(s) à lire.
Je m'abonne