L’hydre du soupçon

Le 10 septembre 2020, par Vincent Noce
 

Les James Beard Awards sont une institution de la gastronomie aux États-Unis. Elles portent le nom d’une sorte de Bocuse d’Oakland, tour à tour chanteur et acteur, cuisinier cosmopolite, francophile, bon vivant, ouvertement gay, qui a produit des ouvrages de référence, occupé les écrans de télévision et fondé des écoles d’hôtellerie. Chaque premier lundi de mai, sa fondation distribue des récompenses à des chefs, des sommeliers ou des pâtissiers, lors d’une cérémonie à grand spectacle. Cette année, elle a dû se rabattre sur un événement virtuel de Chicago, le 25 septembre. Alors que les préparatifs battaient leur plein, la fondation a brusquement fait savoir qu’elle ne remettrait pas de prix, ni cet automne ni même l’année prochaine, considérant qu’une telle célébration serait peu convenable en pleine pandémie et déroute du secteur. Ce n’est pas seulement le signe pour les sceptiques, s’il en demeurait, que l’impact de l’épidémie va se faire ressentir sur des mois sinon des années, en particulier dans des segments au croisement de la culture et du tourisme. La fondation s’est aussi engagée à repenser l’événement à l’aune de la lutte contre les inégalités et de l’éthique du métier. Elle avait bien, depuis quelques années, honoré des femmes et des minorités, mais il s’est trouvé que, dans les vingt-trois catégories en lice en 2020, aucun Noir n’est parvenu parmi les finalistes. Mais elle s’est aussi heurtée à un autre obstacle, bien plus insidieux. Un candidat de Chicago a dû se retirer après s’être fait reprocher de terroriser ses employés par ses emportements. Le cas s’est répété, si bien que les jurys ont passé l’été à écrémer les listes. Des chefs ont été écartés d’autorité, d’autres ont préféré se retirer. La gastronomie fait partie de ces métiers physiques, extrêmement prenants, obéissant à une discipline empruntant à la règle militaire. Il était courant, pour l’exemple, de frapper un employé maladroit. Les changements ont été tardifs. Alain Ducasse est l’un des premiers à avoir accepté des femmes dans ses cuisines. Joël Robuchon a beaucoup contribué à mettre fin à cette brutalité, verbale et physique, en inaugurant l’ère des cuisines ouvertes sur la salle. Il faut croire que tout n’est pas rose, car les jurys du prix américain ont été débordés de plaintes, comme l’a révélé le New York Times. La confusion a été portée à son comble. Les récriminations pouvaient aller du harcèlement sexuel à la discrimination, en passant par le soupçon bien véniel du plagiat des recettes. Certaines semblaient fondées, d’autres beaucoup moins. « Dans certains cas, a confié un membre de jury, il était impossible de comprendre de quoi il s’agissait vraiment ». Les témoignages étaient couverts par l’anonymat, si bien que les chefs, quand ils étaient appelés à donner leur version, n’en avaient pas l’envie ou tout simplement les moyens. L’un d’eux fut prié de renoncer à sa candidature, car il était accusé d’avoir laissé s’instaurer « un climat toxique ». Quand il a demandé des faits concrets auxquels il pourrait apporter une explication, il s’est vu répondre : « climat toxique, c’est tout ». Il a refusé de se retirer. Entre le risque de couronner un chef dont le comportement aurait été contesté, à tort ou à raison, et l’incapacité de pouvoir conduire des enquêtes en toute impartialité, la fondation s’est retrouvée en crise de panique. Ce malheureux épisode résonne comme un signal inquiétant pour le monde de l’art, dont nombre de professionnels estiment être déjà entrés dans une telle ère de suspicion, pesant sur un métier qui appelle lui aussi un engagement passionné.

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