Un palais pour les mots maltraités

Le 14 avril 2017, par Vincent Noce
 


Benoît Hamon a proposé d’ériger «un palais dédié à la langue française». Peu nous chaut d’interférer dans une campagne déjà suffisamment riche en péripéties, mais le seul fait d’entendre un prétendant à l’Élysée évoquer une question relative à notre patrimoine éveille inévitablement une réaction de sympathie. Dieu sait que, en cette période de déréliction, nous avons besoin de l’histoire et de la langue, de l’éducation et de l’échange. On se souvient avec peine du projet avorté de fonder une Maison de l’histoire de France. Les débats qu’aurait pu susciter un tel forum n’auraient certes pas été inutiles aujourd’hui pour éclairer les déchirements du Moyen-Orient, les ambitions impériales ou les tentations isolationnistes des grandes nations. Benoît Hamon cède aux mêmes penchants que Nicolas Sarkozy, qui furent funestes à ce projet. En se posant en défenseur de la «langue française», il pense flatter ceux qui préconisent l’intégration des communautés en niant la richesse de leur identité multiple. Il laisse entendre, avec tous les passéistes, que la lingua franca serait une oubliée de l’Éducation nationale, qui a suffisamment de travers pour qu’on n’en ajoute pas.

Ouvrir un hospice des mots pour les poire, merlan, souris, aloyau ou jumeau, que le métier avait pris soin de distinguer en fonction de leur goût singulier.


Les mots, ces passants mystérieux de l’âme, sont maltraités. On aurait aimé entendre Benoît Hamon, alors ministre de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, quand fut pris l’arrêté obligeant la grande distribution à présenter les morceaux de bœuf comme simples «steaks» ou «rôtis», engendrant la disparition de tant d’appellations jugées bien désuètes. Le gouvernement n’avait pas songé à ouvrir un hospice des mots pour les poire, merlan, souris, aloyau ou jumeau, que le métier avait pris soin de distinguer en fonction de leur goût singulier. Répondant au sénateur Jean-Paul Fournier s’inquiétant de cet «appauvrissement de notre vocabulaire», le secrétariat d’État chargé du Commerce, de l’Artisanat, de la Consommation et de l’Économie solidaire (?  ah, les mots, les mots !) fit valoir que les jeunes ne comprenaient pas bien les termes traditionnels. Autrement dit  si les mots gardent un sens  le renoncement est préférable à l’éducation. La réplique ministérielle se conclut sur un plaidoyer en faveur de la formule «steak***», que le lecteur nous pardonnera de citer à l’intégrale : «l’indication de la qualité des morceaux ne correspond pas à une qualité garantie puisque celle-ci dépend également de la race, du sexe, de l’âge, du mode d’élevage et de la maturation de la viande. Il s’agit d’un potentiel qui permet de classer les morceaux les uns par rapport aux autres. Ce classement permet également de distinguer au sein d’un même muscle (par exemple le tende de tranche) des morceaux à potentiel plus ou moins élevé selon la localisation de la découpe au sein de ce muscle. Le potentiel de qualité correspond à la tendreté pour les pièces à griller et au taux de viande maigre pour les viandes à mijoter. Enfin, un guide de découpe établi par les professionnels vient compléter ce dispositif en fixant dans un document consensuel reconnu les bonnes pratiques de découpe et notamment les techniques d’affranchissement des muscles consistant à écarter les parties les plus dures pour les pièces à griller.» Alors, pourquoi pas, en effet, un «palais de la langue française» ? Malheureusement, le candidat n’a pas proposé de supprimer en même temps l’ENA.

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