l’art engageant de JR

Le 01 novembre 2018, par Sophie Bernard

Installations in situ, expositions en galerie, festivals ou musées du monde entier, comme prochainement à la Mep : les œuvres de JR sont aussi bien prisées du grand public que des collectionneurs. Retour sur le parcours atypique de cet artiste autodidacte, tout juste âgé de 35 ans.

JR chez Perrotin New York, exposition «Horizontal», 2018.
 
© Guillaume Zicarrelli

La légende raconte que vous avez trouvé un appareil photo dans le métro à l’âge de 17 ans, événement qui a changé votre vie. Qu’y avait-il dans la tête du jeune homme que vous étiez alors ?
Je ne fréquentais plus l’école. J’étais passionné par le graffiti et je passais mon temps à écrire mon nom sur les murs de Paris ou de la banlieue où je vivais. Le graffiti était pour moi une manière d’exister et de m’inscrire dans la ville. Cela m’offrait un prétexte pour explorer Paris, une excuse pour aller dans différents endroits où je n’avais aucune raison de me rendre. Cela m’a ouvert des perspectives.
Que faites-vous avec cet appareil photo ?
Je décide de m’en servir pour documenter mes pérégrinations nocturnes et montrer mes compères graffeurs en action sur les toits de Paris, dans les tunnels ou sur les voies de chemin de fer. L’idée était de garder une trace de nos actions éphémères. Je me souviens que ma première pellicule comptait 12 poses.
Que faites-vous de ces images que vous avez choisies de faire en noir et blanc ?
Je les imprime en photocopies, parce que le coût est moindre, et je les colle dans la rue. Pour qu’on les remarque, je les encadre à la bombe de peinture et j’écris au-dessus «Expo 2 Rue». Je reviens régulièrement sur les lieux «du crime» pour voir la réaction des gens.
C’est une démarche spontanée. Quand est née votre conscience artistique ?
Cela a pris quelques années, car je ne savais même pas au départ que le monde de l’art existait. C’est par le regard de l’autre, notamment celui d’Émile, alors étudiant à l’école du Louvre qui me contacte, et mon collaborateur aujourd’hui encore, que j’ai commencé à analyser ce que je faisais et à établir des filiations avec d’autres artistes.


 

28 Millimètres : Women Are Heroes, Action in Kibera, Slum, Train Passage 6, Kenya, 2009, 107 x 160 cm.
28 Millimètres : Women Are Heroes, Action in Kibera, Slum, Train Passage 6, Kenya, 2009, 107 x 160 cm. © JR-art.net


Quand passez-vous du public de la rue à une notoriété plus large ?
En 2005, un an après que j’eus collé mes images sur les immeubles des Bosquets à Montfermeil, les émeutes ont éclaté. Mes photos se sont retrouvées en arrière-plan de ces événements qui ont connu une grande couverture médiatique. Des agences m’ont alors proposé de couvrir les événements, notamment les jeunes en train de brûler les voitures, parce qu’elles n’y avaient pas accès elles-mêmes. J’ai décliné l’offre mais cela m’a fait prendre conscience que je ne voulais pas être un témoin, mais rester en lien avec les gens. C’est à ce moment-là, je pense, que j’ai pris la décision d’être un artiste.
À partir de là, les projets vont s’enchaîner. «Portraits of a Generation» (2004-2006), «Face-2-Face» (2007), «Women Are Heroes» (2008-2010) abordent des sujets qui sont encore d’actualité : les jeunes de banlieue, la relation entre Israéliens et Palestiniens, les femmes. Êtes-vous un artiste engagé ?
Je me considère plutôt comme un passeur, un intermédiaire. Dans mon travail, la photo n’a de sens que dans la mesure où elle est installée dans la rue. Ainsi, quand je fais le portrait de quelqu’un, je lui explique que ce n’est pas l’objectif qu’il regarde, mais les gens dans la rue, puisque c’est là que son visage sera affiché. C’est ainsi qu’il devient acteur de l’installation future. Je dirais donc que je fais un art engageant ; pas engagé parce que je ne prends pas position.
Prenons l’exemple de «Face-2-Face». Comme pour la plupart de vos projets, c’est sur le terrain que l’idée vous vient. Comment est né ce travail ?
De ma banlieue, j’avais du mal à comprendre le conflit israélo-palestinien. Chacun avait son opinion mais personne ne s’était rendu sur place. J’ai donc décidé d’y aller. C’est en circulant avec des chauffeurs de taxi des deux communautés que j’ai pris conscience que la peur de l’autre était des deux côtés. C’est comme ça que j’ai eu l’idée de mettre en vis-à-vis les portraits d’Israéliens et de Palestiniens exerçant le même métier. Ils ont été collés dans huit villes des deux communautés, et des deux côtés du mur. Ce sont ces images-là qui ont retenu l’attention parce que l’endroit est symbolique.
Vous portez toujours un chapeau et des lunettes noires. La question de l’anonymat se pose-t-elle encore aujourd’hui, alors que vous êtes mondialement connu ?
Quand je passe les frontières, je suis contraint de les enlever, si bien qu’on ne me reconnaît pas. L’année dernière, lorsque j’ai installé l’image de l’enfant à la frontière mexicaine, j’ai pu passer facilement grâce à cela. J’ai même échangé quelques mots avec le garde-frontière qui m’a demandé si j’étais au courant du projet réalisé par un artiste français. Il me parlait de mon travail sans savoir que c’était moi ! Cela me permet donc de travailler, aujourd’hui encore, de la même manière qu’à mes débuts. Ce qui est différent, c’est l’existence des réseaux sociaux. Grâce à eux, les gens sont mieux informés et ils sont donc beaucoup plus nombreux à voir les installations.
En 2011, vous recevez le prix TED. Que vous a-t-il apporté ?
Ce prix peu connu en France est aux États-Unis comme une sorte de prix Nobel. Il consiste en un grand oral de 20 minutes dont la vidéo a été mise en ligne, si bien qu’elle a été vue plusieurs millions de fois. Cela a accru ma notoriété et m’a permis de lancer «Inside Out», un projet participatif qui se poursuit aujourd’hui encore : plus de 350 000 personnes de 150 pays y ont déjà contribué. J’invite les gens à envoyer leur portrait, qu’on leur renvoie imprimé en grand format pour qu’ils le collent dans l’espace urbain ; c’est leur projet.


 

Unframed. Une famille d’immigrants regarde la statue de la Liberté depuis la station d’immigration d’Ellis Island, revu par JR, USA, impression couleu
Unframed. Une famille d’immigrants regarde la statue de la Liberté depuis la station d’immigration d’Ellis Island, revu par JR, USA, impression couleur, 250 x 180 cm. © JR-art.net


Nombre de vos travaux ont été rendus possibles par l’existence d’Internet et des réseaux sociaux, ce qui fait de vous un artiste du XXIe siècle.
En effet, si j’étais né dix ans plus tôt, je n’aurais pas pu faire ce que je fais. J’utilise les nouvelles technologies qui sont à ma disposition. Paradoxalement, mon travail est archaïque puisque, à l’origine, c’est du papier et de la colle.
Vos projets sont protéiformes. Il y a d’abord les installations in situ, accessibles à tous dans la rue, puis les tirages vendus en galerie dont le prix peut atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros. Quelle est l’œuvre finale ?
L’œuvre, c’est d’abord le processus de création, c’est-à-dire le fait de participer, de coller, de voir le projet in situ. L’œuvre finale, c’est le tirage que je signe, qui est la seule trace tangible puisque l’installation est éphémère. Comme je ne signe pas les images que je colle dans la rue, d’une certaine façon, les collectionneurs sont les gardiens de mes œuvres et de leur pérennité. J’en produis très peu et la plupart sont uniques  ou des éditions de trois exemplaires tirés en une seule taille. Souvent, il n’y a même pas d’épreuve d’artiste.
La forme varie, car il y a aussi des posters, des lithographies, des films et même récemment un ballet, mais les fondements de votre travail ont-ils évolué au fur et à mesure de votre parcours ?
J’aime me lancer dans des aventures où je n’ai pas de repères, comme la création d’un ballet à New York en 2014, ou le cinéma avec Agnès Varda en 2017. Les principes, eux, ne changent pas : je ne prends pas de commande, je réalise mes projets sans l’aide de sponsor ou de publicité et je les adapte à l’architecture et à la spécificité de chaque contexte. Les objectifs sont identiques : garder un lien avec le public et créer des installations qui obligent les gens à se voir et à se parler.
Comment est né le projet de l’exposition à la Mep ?
Lorsque j’avais 19 ans, Jean-Luc Monterosso, alors directeur, m’a «donné» le mur extérieur du bâtiment sur lequel j’ai pu coller mes images. Aujourd’hui, pour sa dernière exposition, il m’invite à investir l’ensemble de l’espace. Cela me touche beaucoup parce que c’est une façon de boucler la boucle pour lui. Ce ne sera pas une rétrospective. L’idée est de rassembler des œuvres en lien avec la mécanique par le biais d’installations inédites. Il y aura également des pièces montrant les esquisses et les coulisses de l’élaboration de certains de mes projets, mais aussi les toutes premières images que j’ai faites avec cet appareil photo trouvé dans le métro !

 

en 5 dates
1983 Naissance en région parisienne
2008 Initie «Wrinkles of the City»
décliné à Shanghai, Los Angeles, Carthagène,
La Havane, Berlin…, toujours en cours
2009 Initie «Unframed» consistant
à revisiter différentes archives,
projet toujours en cours
2014 Installation composée
de quatre mille visages sur le dôme
et à l’intérieur du Panthéon, à Paris
2018 Parution de JR, 100 photos
pour la liberté de la presse


 
À lire
JR Momentum, la mécanique de l’épreuve,
textes de Dominique Bertinotti et Jean-Luc Monterosso, interventions de l’Oulipo,
bilingue français-anglais, éditions Clémentine
de la Feronnière, 264 pages, 64 €.
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