L’art des fous et la folie de la collection

Le 27 octobre 2017, par Sylvain Alliod

L’art brut était en vedette à l’Hôtel Drouot non pas par le biais d’une vente, mais d’un entretien avec Daniel Cordier et d’une table ronde autour de Karel Appel. Résumé.

De gauche à droite, Agathe Snow, Vincent Noce, Franz Wilhelm Kaiser, Choghakate Kazarian, lors de la table ronde qui s’est tenue à Drouot dans le cadre de l’exposition “Œuvres Choisies (moderne et contemporain).”

Samedi dernier, Drouot entrait dans la danse de la semaine contemporaine parisienne, et pas seulement par le classique canal des ventes spécialisées qui s’y déroulent habituellement. En partenariat avec l’Outsider Art Fair, l’hôtel des ventes organisait ce jour-là une rencontre avec une grande figure du XXe siècle, le galeriste et collectionneur Daniel Cordier, dont des œuvres de la collection étaient exposées au sein de la foire, sous le commissariat d’Antoine Gentil. Un témoignage suivi d’une table ronde autour des rapports de Karel Appel et de l’art brut  outsider art en anglais. À ce propos d’ailleurs, l’une des participantes à la table ronde, Choghakate Kazarian  notamment commissaire de l’exposition «Karel Appel, l’art est une fête !» au musée d’Art moderne de la Ville de Paris du 24 février au 20 août de cette année , a précisé que ce terme apparu aux États-Unis en 1972 recouvre un champ plus large que celui de l’art brut européen ; il se rapproche du folk art, l’art autodidacte, avec lequel il peut être confondu outre-Atlantique. L’art brut est en grande partie  mais pas seulement  lié au domaine psychanalytique et à l’art-thérapie. Un temps fort des débats tournait ainsi autour du Carnet d’art psychopathologique de Karel Appel, catalogue d’une importante exposition sur l’art des malades mentaux du monde entier, organisée en 1950 à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, et qui a pour caractéristique de ne contenir aucune image, mais uniquement des textes. Franz Wilhelm Kaiser, professeur, directeur du Bucerius Kunst Forum et vice-président de la Fondation Karel Appel, explique comment l’artiste va recouvrir ce logos scientifique de dessins et de collages, l’ouvrage ainsi créé devenant en quelque sorte sa bible.
Karel Appel, une énergie contrôlée
Comme le soulignait, dans l’article page 38 de La Gazette n° 35, le critique d’art new-yorkais Paul Laster, organisateur de la table ronde à laquelle il n’a pas pu participer, il faut attendre 1992 pour que le Carnet psychopathologique soit montré au public, au LACMA de Los Angeles. Pour Franz Wilhelm Kaiser, ce carnet sert de dictionnaire visuel à l’artiste, contredisant le mythe de la création spontanée de ses toiles. Diffusé au début de la table ronde, un film documentaire de Jan Vrijman, de 1961, montre le peintre délivrant une énergie brute, quasi sauvage, consolidant l’idée d’une création primitive libérée de tout présupposé culturel. Le vice-président de la fondation insiste sur la place de la mise en scène dans ce documentaire, qui va de pair avec le fait que les toiles d’Appel sont en réalité plus construites et contrôlées que l’artiste voulait bien le dire. Également universitaire, Franz Wilhelm Kaiser a organisé en 2016 à La Haye une exposition qui faisait la preuve que certains dessins du carnet étaient préparatoires à des toiles. Quoi qu’il en soit, Choghakate Kazarian rappelait que l’expérience de Sainte-Anne a permis à l’artiste de se libérer du poids de la tradition picturale occidentale, ce que corroborait Agathe Snow, artiste autodidacte et dernière intervenante de la table ronde, qui regarde Karel Appel pour justement désapprendre et retrouver un regard neuf et naïf, pour pouvoir «faire de l’art». En fin de séance, le modérateur de la table ronde, le journaliste Vincent Noce, mettait en exergue la part de vitalité à l’œuvre chez Karel Appel, faisant ainsi un parallèle avec l’entretien de Daniel Cordier ayant eu lieu plus tôt dans la journée. Ce dernier déclarait ne pas avoir de critère esthétique autre que celui de trouver dans les œuvres qu’il aime la vie, pour lui indissociable de l’art.
Les vies de Daniel Cordier
Cette grande figure de la Résistance, devenue historien du mouvement, a rencontré l’histoire de l’art grâce à Jean Moulin, dont il fut le secrétaire. L’ancien préfet était un passionné, ayant même été artiste sous le pseudonyme de Romanin, mot qu’il reprendra pour dénommer la galerie qu’il ouvre à Nice en 1943, parfaite couverture pour ses activités de président du Conseil national de la Résistance… «Quand nous étions dans la rue, on ne parlait pas de la Résistance», explique Daniel Cordier, aussi la peinture et la sculpture remplissaient leurs conversations. Comme son mentor, lui-même se lancera sur la voie de la création. Mais, jugeant que sa peinture est trop mauvaise, il détruira ses œuvres, ne conservant qu’un petit portrait d’un Africain… C’est sur les conseils d’un ami qu’il ouvre une galerie ; pour sa première exposition, il arrive à convaincre Jean Dubuffet, le père de l’art brut, de lui faire confiance. Le début d’une success story qui le conduira jusqu’aux États-Unis. «J’ai fermé au bout de huit ans, car j’avais fait fortune et je ne savais pas pourquoi il fallait continuer. La paresse a repris le dessus», explique-t-il simplement. Toutefois, la collection reste un virus, qu’il a attrapé juste après la guerre. Invité par une amie qui travaillait chez Jeanne Bucher à une exposition de Nicolas de Staël, Daniel Cordier visite l’atelier du peintre, et lui achète quinze œuvres. «La collection, c’est une folie», répète plusieurs fois ce boulimique dont les donations au Centre Pompidou vont permettre de faire rentrer l’art brut dans les collections nationales, où il était sous-représenté. Valérie Rousseau, conservatrice à l’American Folk Art Museum de New York, a relevé qu’en 1962, la galerie Cordier-Warren organisait sur Madison Avenue la première exposition d’art brut aux États-Unis, avec des œuvres provenant de la collection de Jean Dubuffet, alors même que ce dernier bénéficiait d’une exposition au MoMA. L’année précédente, le Folk Art Museum était inauguré, en même temps que Daniel Cordier montrait à New York sa première exposition d’Eugen Gabritschevsky. Le musée allait rendre hommage à ce pensionnaire de la Waldau en 2016-2017, conjointement avec la Maison rouge à Paris et la Collection de l’art brut à Lausanne. La conservatrice souligne le caractère emblématique du travail de Gabritschevsky dans l’acte d’acquisition du collectionneur, «montrant un intérêt soutenu pour les œuvres, le sujet et l’objet, qui se situe très souvent dans ses états limites, entre le reconnaissable et l’inconnu». À 97 ans, Daniel Cordier conserve une part de mystère à laquelle, peut-être, l’autobiographie qu’il prépare apportera un éclairage.

 

À voir
Les vidéos de l’entretien avec Daniel Cordier et de la table ronde autour de Karel Appel et l’art brut,
sont en ligne sur les sites de
La Gazette Drouot et de l’Outsider Art Fair.
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