Karel Appel, la force de la peinture

Le 13 octobre 2017, par La Gazette Drouot

Une table ronde à l’hôtel Drouot, en partenariat avec l’Outsider Art Fair, abordera les liens entre l’artiste hollandais et l’art brut. L’occasion d’évoquer la vie et l’œuvre de ce cofondateur de CoBra.

Karel Appel, (1921-2006), Petit Hip Hip Hourra, 1949, huile sur toile, 74 x 100,5 cm, Musée d’Art modernede la Ville de Paris.

L’art brut, écrivait Jean Dubuffet dans un catalogue de 1967 au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, est «le fruit d’une solitude et d’une pure impulsion créative». Dans un film tourné en 1961, montrant Karel Appel dans son atelier, Jan Vrijman dévoile l’apparentement de son travail avec ces œuvres d’art brut que Dubuffet jugeait «plus précieuses que les productions professionnelles». Attaquant la toile à coups d’éclaboussures de peinture et d’une spatule de cuisine, Appel lançait : «Je peins comme un barbare à une époque barbare.» Karel Appel, qui a dû couper court à ses études à Amsterdam en 1942 pour se cacher des nazis, a vécu une vie de bohème. Il connaît un début de succès en 1946 lors d’une exposition au Stedelijk Museum consacrée à la jeune peinture. Dès l’année suivante, à Paris, il peut voir l’œuvre de Dubuffet ainsi que son «foyer d’art brut» à la galerie René Drouin. Cette rencontre laissera une marque profonde chez le jeune artiste hollandais. À son retour à Amsterdam, il commence une série d’œuvres figuratives naïves, intitulées Vragende Kinderen («Les Enfants interrogateurs»), dans un registre qu’il poursuivra jusque tard dans la décennie suivante. Cette impulsion allait contribuer à la fondation du mouvement CoBrA, en 1948, au café de l’hôtel Notre-Dame à Paris, réunissant quatre peintres et deux poètes. Dans son manifeste, ce groupe de jeunes contestataires rejette l’esthétisme pour embrasser une aventure collective internationale, fondée sur la spontanéité et tirant son inspiration de l’art primitif, de celui des aliénés ou des enfants. Le mouvement n’a duré que trois ans, mais son impact s’est longuement ressenti sur l’art contemporain.
L’enfant terrible de l’après-guerre
À cette époque, Karel Appel a produit son Carnet d’art psychopathologique, en partant d’un dépliant d’une exposition d’art d’aliénés à Sainte-Anne, qu’il a enrichi de collages, de dessins et de graffitis recouvrant les pages. Par ce geste spontané, Appel rejoint les artistes «psycho-pathologiques» qu’il admirait. Surnommé «l’enfant terrible» de l’art d’après-guerre, installé à Paris, Karel Appel parvient au succès avec l’appui du critique Michel Tapié, qui lui offre une place dans d’importantes expositions et l’introduit auprès de Martha Jackson. Celle-ci lui organise sa première exposition personnelle dans sa galerie new-yorkaise, en 1954, et lui restera fidèle jusqu’à sa mort. La même année, il représente les Pays-Bas à la Biennale de Venise. Lors de sa première visite à New York, en 1957, il se rapproche de Sam Francis, Franz Kline et Willem de Kooning, dont la série «Woman» allait influencer ses nus quelques années plus tard. Jan Vrijman a filmé l’homme au sommet de sa carrière, à 40 ans, et l’accouchement brutal de ses créations dans son atelier parisien, pressant ses tubes à même la toile et rattrapant des grumeaux de peinture avec sa spatule. L’artiste lui-même disait:  «Je ne peins pas, je frappe. L’expression doit être contenue dans la peinture.» Avec le temps, cependant, son travail a évolué vers des nus et paysages plus classiques, même s’il conservait cette part de sauvagerie dans la gestuelle et la forte présence de la matière. Son expressionnisme est progressivement passé de mode avec l’émergence du pop art, du nouveau réalisme et du minimalisme. Il s’est alors tourné vers la sculpture, créant des formes surréelles à partir de souches d’oliviers ou des totems et des vierges, formés de morceaux de bois peints et de matériaux de récupération. Partageant son temps entre ses ateliers en France et sur la côte est, il rencontre, dans les années 1970, Annina Nosei, une personnalité du monde de l’art, dont le corps avait été signé par Piero Manzoni. Elle présente Appel à Daniel Templon, qui l’exposera deux fois à Paris. Plus tard, elle montera dans sa galerie de Soho la première exposition personnelle d’un jeune artiste auquel elle avait prêté le sous-sol pour travailler, Jean-Michel Basquiat. Et l’on peut penser qu’elle lui a montré le travail d’Appel, tant les affinités sont sensibles dans les figures enfantines et les têtes féroces de ses premiers temps. Mais on ignore si les deux hommes se sont rencontrés. L’exposition d’Appel à la galerie Annina Nosei en 1984 l’a en tout cas réinscrit dans le contexte artistique, attirant l’attention de jeunes créateurs en ces temps de retour sur l’expressionnisme.
De plus en plus coté
En 1992, le Carnet psychopathologique sera montré pour la première fois au public au Lacma, permettant de réévaluer le rapport d’Appel à l’art brut. Cinq ans plus tard, l’éditeur Gachnang & Springer en publiera un fac-similé, assorti d’une interview de l’historien de l’art américain Donald Kuspit et d’un essai de Rudi Fuchs, le directeur du Stedelijk Museum, grand défenseur d’Appel. L’artiste disparaît en 2006. Depuis, les expositions se succèdent en un flot continu, dont celle du Centre Pompidou en 2015 et celle du musée d’Art moderne de la Ville de Paris, cette année, portées par une résurgence de l’intérêt pour sa pratique et pour le groupe CoBrA. En 2014, la galerie Blum & Poe, installée à Los Angeles, New York et Tokyo, s’est rapprochée de la fondation Karel Appel pour représenter son œuvre. À New York, elle a tenu une exposition incluant des artistes danois, qui avaient fondé le collectif Helhesten («le cheval de l’enfer»), précurseur de l’aventure CoBrA. À Los Angeles, elle a voulu montrer sa postérité auprès d’artistes comme Joe Bradley, Richard Prince, Julian Schnabel ou Dana Schutz. Un Norvégien du nom de Bjarne Melgaard a repris son carnet, pour le modifier à son tour de ses propres collages et dessins. Parallèlement, la cote d’Appel sur le marché a augmenté, sa période CoBrA étant particulièrement recherchée. En 2016, Blum & Poe aurait ainsi conclu plusieurs ventes dépassant les 700 000 €. En ventes publiques, il arrive que les enchères doublent l’estimation, jusqu’à établir un record de 840 000 € en 2012.  


 


Modération : Vincent Noce.
Franz Wilhelm Kaiser (KunstForum d’Hambourg, auteur de la rétrospective au Gemeentemuseum de La Haye, en 2016) et l’artiste Agathe Snow, qui s’inspire de son œuvre.
(musée d’Art moderne de la Ville de Paris, commissaire de l’exposition 2017),
En partenariat avec l’Outsider Art Fair (voir page 36), Karel Appel et ses liens avec Dubuffet et l’art brut seront débattus par Choghakate Kazarian

TABLE RONDE
À L’Hôtel Drouot
Samedi 21 octobre, Drouot - Richelieu - salle 9 à 14 heures.
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