Jean-Marc Lelouch : «La céramique contemporaine n’est pas à son juste prix»

Le 10 septembre 2020, par Stéphanie Pioda

À l’occasion du Parcours de la céramique qui réunit dix-neuf galeries parisiennes, le marchand nous donne un aperçu du marché de ce médium, qui est longtemps resté le parent pauvre de l’art contemporain.

Jean-Marc Lelouch
Photo Louis Décamps

Quel genre de galeriste êtes-vous ?
Je suis un marchand qui au départ était un chineur ; au fil du temps, celui-ci s’est transformé en galeriste, dans le sens où je travaille aujourd’hui plus avec des artistes vivants. Le glissement s’est fait tout naturellement : lorsque nous avons commencé, dans les années 1980, les créations des Jean Royère, Alexandre Noll ou Jean Prouvé étaient encore abordables, leurs prix n’avaient pas atteint les niveaux impossibles d’aujourd’hui. La céramique a quant à elle toujours été présente, surtout depuis que j’ai découvert il y a trente ans Georges Jouve. J’achetais beaucoup d’œuvres ; c’était un sujet d’intérêt pour les marchands, et on se les revendait entre nous. La mayonnaise a pris, comme avec Noll, Royère… J’ai été porté par cette dynamique toutes ces années, avec de beaux moments, comme lorsque Yves Gastou a organisé son exposition de Francesca Guerrier en 2001. J’ai craqué pour des pièces que je suis content d’avoir conservées !
Vers quoi orientez-vous l’identité de la galerie ?
Je me focalise sur un certain nombre d’artistes que j’aime beaucoup, particulièrement Philippe Hiquily, Alicia Penalba, Guy de Rougemont, César, et quelques autres dont je continue d’acheter des pièces lorsque j’en trouve, comme Jacques Adnet. Récemment, j’ai pu acquérir aux enchères cette colonne de Guy de Rougemont, haute de douze mètres… J’ai toujours une âme de marchand, mais je me suis lancé dans l’édition de luminaires et de tables basses avec Philippe Hiquily, ce qui m’a amené à travailler avec d’autres artistes, que j’édite également, tels Élie Hirsch, Thomas Lelouch et Jacques Andrieux. J’ai découvert également des céramistes contemporains formidables : Nadia Pasquer, Claudine Gouriou ou Véronique Rivemale, à qui j’ai passé une commande pour un miroir rond noir et blanc qui sera magnifique. Je ne suis pas un marchand attaché à un seul médium, je suis un marchand qui aime la céramique entre autres choses. Je suis ravi de participer au Parcours, comme je le suis d’être bientôt à Art Paris, où je présenterai d’ailleurs de la céramique.
Quelles facettes de cette création allez-vous montrer pendant le Parcours céramique ?
Je vais faire cohabiter des pièces des années 1950 avec des créations contemporaines. Nadia Pasquer, Véronique Rivemale, Claudine Gouriou et Jac Ward ont toutes en commun de travailler dans leur atelier situé en Puisaye, une région qui est un véritable vivier de talents. Cette sélection sera complétée par des créations volcaniques d’Éric Astoul et des œuvres d’Élisabeth Joulia, installés à La Borne, célèbre village de potiers dans le Cher. Parmi leurs aînés, l’Argentin Carlos Carlé, Guidette Carbonell et Denise Gatard (1921-1992) seront également présentés dans cette exposition dédiée à la céramique contemporaine. C’est pour moi une occasion de démontrer que ce dialogue fonctionne très bien, et que les prix sont abordables. Un jeune collectionneur peut ainsi envisager d’acquérir des créations qui sont des œuvres d’art.

 

Véronique Rivemale et Jean-Marc Lelouch dans l’atelier de l’artiste. Photo Louis Décamps
Véronique Rivemale et Jean-Marc Lelouch dans l’atelier de l’artiste.
Photo Louis Décamps


Des exemples de prix ?
Les pièces uniques de Nadia Pasquer, qui donne naissance à une multitude d’objets aux formes géométriques libres, épurées et semblant littéralement tomber du ciel, sont proposées entre 1 000 et 5 000 €. Véronique Rivemale crée des lampes extraordinaires de plus de cinquante centimètres, autour de 4 000/5 000 € pièce. Une très belle fontaine en faïence blanche de Guidette Carbonell, avec deux angelots, est accessible autour de 5 000 €. Les prix dépassent rarement les 10 000 €, mais c’est le cas d’un vase, autour de 20 000 €, d’Élisabeth Joulia, une grande céramiste dont une très belle rétrospective a été présentée en 2019 au Centre céramique contemporaine La Borne, pour laquelle j’avais prêté une œuvre.
Où le marché de la céramique se situe-t-il par rapport à l’art contemporain ?
Ce médium a longtemps été considéré comme un parent pauvre de l’art, ce qui est une erreur. C’est pourquoi les œuvres en céramique ne sont pas à leur juste prix. Après la guerre, Picasso a participé à leur mise en lumière en numérotant des pièces et en créant des séries limitées, mais il ne s’est pas passé beaucoup de choses après. Certains centres de création sont devenus des références, comme La Borne, et certains artistes des locomotives, comme Picasso ou Johan Creten, sculpteur flamboyant qui a amené la céramique dans le champ de l’art contemporain [la fourchette des œuvres céramiques de ce dernier se situe entre 15 000 et 100 000 €, ndlr].
Quel conseil donneriez-vous à un jeune collectionneur ?
Dans la carrière d’un artiste, il y a une période qui est vraiment la plus intéressante. Après avoir testé plusieurs directions, il s’est vraiment trouvé, et c’est cela qu’il vaut mieux privilégier, lorsque l’on ressent cette unité entre la personnalité de l’artiste et sa réalisation.

 

Nadia Pasquer (née en 1940), Cube Blanc Engobe, porcelaine polie, signée, 21 x 31 x 31 cm. Photo Louis DÉcamps
Nadia Pasquer (née en 1940), Cube Blanc Engobe, porcelaine polie, signée, 21 31 31 cm.
Photo Louis DÉcamps


Certains des céramistes que vous présentez travaillent d’autres matériaux. Est-ce que cette différence implique des écarts de prix significatifs ?
Oui. Si je prends l’exemple de la sculptrice argentine Alicia Penalba, je demande 30 000 € pour des pièces totémiques réalisées au début de sa carrière, mais elles auraient valu pas loin du double si elles avaient été fondues en bronze. De la même façon, ses sculptures en plâtre de grande taille sont trois à quatre fois moins chères que celles en bronze, alors que le plâtre est plus sensible. Il garde la mémoire de la main de l’artiste, je trouve cette matière formidable.
Est-il plus facile de vendre des pièces en céramique aujourd’hui ?
Oui. Depuis une demi-douzaine d’années se développe une certaine poussée, parce que des acteurs du marché de l’art s’en sont occupés et que des commissaires-priseurs ont organisé des ventes thématiques. Mais cet engouement reste encore limité, et il faut se dépêcher car les prix vont évoluer à la hausse. Je vois l’ouverture et l’intérêt grandissant des collectionneurs d’art contemporain. Par exemple, je viens de vendre des pièces d’Alicia Penalba à des curieux qui les avaient remarquées à Art Paris il y a un an. Cette année, j’ai choisi d’y exposer des grands totems d’un autre artiste argentin, Carlos Carlé, ainsi que des œuvres d’Élisabeth Joulia et Nadia Pasquer. Mais la plupart de mes clients sont des décorateurs, les particuliers commencent seulement à s’intéresser davantage à la céramique contemporaine.
Vous êtes installé quai Voltaire depuis dix ans. Est-ce qu’une telle adresse est un atout pour le rayonnement et la visibilité ?
J’ai cherché un nouvel espace car la galerie Véro-Dodat, où je m’étais installé en 1999 à côté de Pierre Passebon, était devenue une belle endormie. Je visais plus la rue de Seine, mais j’ai eu l’opportunité de ce lieu quai Voltaire. Bien m’en a pris, car finalement j’y ai trouvé ma place et l’adresse fonctionne. Je réalise les trois quarts de mon chiffre d’affaires avec des décorateurs étrangers, et grâce à la version virtuelle d’Art Paris en mai, j’ai eu des demandes de décorateurs australiens, grecs et libanais. La véritable locomotive pour nous demeure Maison & Objet, qui attire les grands décorateurs de la terre entière. Mais quel que soit l’événement se déroulant à Paris, le PAD ou la FIAC, des clients passent toujours quai Voltaire.

Jean-Marc Lelouch
en 6 dates
1975
Débuts aux Puces de Montreuil avant d’intégrer une première galerie, passage Verdeau, et de passer aux Puces de Saint-Ouen en 1980
1999
Installation à la galerie Véro-Dodat. Première participation au Salon des Tuileries, qui deviendra le PAD
2001
Édition de mobilier d’artistes
2009
Installation au 11, quai Voltaire
2012
Solo show de Philippe Hiquily
2019
Rétrospective Alicia Penalba
à voir
Le 13e Parcours de la céramique et des arts du feu, Paris VIe et VIIe
du mardi 15 au samedi 19 septembre.
www.parcoursdelaceramique.com
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