Hubert Looser, collectionner avec audace et intuition

Le 12 mars 2020, par Carine Claude

Esthète et philanthrope, il a constitué en près de six décennies l’une des plus importantes collections privées d’art en Suisse. Un ensemble à faire pâlir bien des musées.

Hubert Looser
Courtesy Fondation Hubert Looser

Né en 1938 en Suisse, Hubert Looser passe sa jeunesse entre Paris, Londres et New York, sillonne le Mexique, le Japon et l’Asie du Sud-Est. De ces voyages, il retiendra le goût des arts et des autres. Au pic de sa carrière, en tant que P-DG des groupes Elco et Walter Rentsch, il crée en 1988 une fondation qui porte son nom, institution humanitaire qu’il préside encore aujourd’hui. Son imposante collection couvre aussi bien le surréalisme que le minimalisme, l’arte povera ou l’expressionnisme abstrait – il se dit même qu’il possède l’une des plus importants ensemble d’œuvres de Willem De Kooning en Europe. Cette qualité n’a pas échappé au Kunsthaus de Zurich, qui a signé avec Hubert Looser un accord de coopération afin d’enrichir son fonds tout en garantissant la pérennité et l’intégrité de sa collection.
Pouvez-vous nous parler de votre récente exposition au Kunsthaus de Zurich, intitulée «Picasso - Gorky - Warhol» ?
Elle rassemblait des sculptures et des œuvres sur papier de ma collection couvrant mes terrains de prédilection, mais aussi quelques pièces d’art moderne et de pop art. L’idée était de souligner les aspects essentiels du dialogue entre le dessin et la sculpture de la modernité.
Quelles étaient les œuvres les plus marquantes parmi celles présentées ?
Bien entendu, y figurait la Sylvette, la célèbre sculpture de Picasso, de 1954, et Head, de Willem de Kooning. Un dessin grand format d’Arshile Gorky était également exposé. Cet artiste né dans l’Empire ottoman a émigré en 1920 aux États-Unis, où il s’est intéressé aux surréalistes. Ce dessin est l’un des plus importants des années 1930 que l’on puisse trouver en Suisse. Nous avons également choisi le sculpteur et dessinateur David Smith, un pionnier de la sculpture américaine indépendante, qui combine des éléments surréalistes et des formes libres. Les œuvres de l’artiste états-unien Al Taylor, qui dessine littéralement dans l’espace, faisaient également partie de la sélection.
En quoi consiste votre collaboration avec le Kunsthaus de Zurich ?
Le musée va conserver certaines œuvres de ma fondation et les rendre accessibles au public. En 2012, nous avons signé un accord pour un prêt à long terme. Plus de 70 œuvres de ma collection seront accrochées dans l’extension du Kunsthaus, qui devrait être achevée fin 2021. Entre autres, le musée exposera un ensemble exceptionnel de neuf œuvres de Willem de Kooning, incluant son triptyque de 1985 et sa célèbre sculpture en bronze Hostess, de 1973. Je suis ravi de pouvoir joindre mes forces à cette remarquable institution. Des centaines de milliers de visiteurs pourront à leur tour apprécier ces chefs-d’œuvre en plein cœur de Zurich. Les conservateurs auront à leur disposition plusieurs centaines de mètres carrés pour confronter des thèmes, des formats et des genres selon mes souhaits. L’exposition «Picasso - Gorky - Warhol », qui a d’abord été présentée à Krems, en Autriche, donne un avant-goût de la manière avec laquelle ma collection dialoguera avec celle, publique, du Kunsthaus.

 

Une peinture de Fabienne Verdier.Courtesy Fondation Hubert Looser
Une peinture de Fabienne Verdier.
Courtesy Fondation Hubert Looser

Comment avez-vous réuni cet ensemble ?
J’ai tout d’abord constitué une collection d’art suisse dans les années 1970-1980. Lorsque je vivais à Bâle, je visitais régulièrement des galeries et des musées. J’ai commencé à acheter des peintures et des sculptures, à la fois pour moi-même et pour mes entreprises : des artistes du Gruppe 33 et d’autres comme Brignoni, Schaffner, Le Corbusier ou encore Tinguely. Sur Art Basel, j’ai découvert des artistes majeurs suisses tels Soutter et Giacometti, et j’ai décidé de faire passer ma collection à un échelon supérieur. La première étape de ce changement a été l’acquisition d’Annette, une incroyable sculpture de Giacometti. J’ai ensuite exploré l’art européen avec Baselitz, Penone, Arman, etc. Je n’avais pas de plan en tête, j’étais simplement guidé par des œuvres qui m’attiraient, plutôt informelles ou surréalistes. En 1996, j’ai acheté Sylvette aux enchères à New York : une œuvre majeure de Picasso exposée dans les plus grands musées, comme le Guggenheim de New York, en 2012.

Comment en êtes-vous arrivé à l’expressionnisme abstrait américain ?
De Kooning, Chamberlain et Ellsworth Kelly ont attiré mon attention. À l’époque, ils étaient peu représentés dans les musées européens. Grâce aux institutions américaines, j’ai également découvert Cy Twombly, Richard Tuttle et les minimalistes Donald Judd, Agnes Martin et Robert Ryman. Mais De Kooning restait ma priorité. Les galeries qui le représentaient étaient ravies de voir qu’un collectionneur européen s’intéressait à son travail. À partir de ce moment, j’ai initié un dialogue entre l’Europe et les États-Unis au sein de ma collection.
Qu’est-ce qui vous attire dans l’œuvre de ce peintre ?
De Kooning et Chamberlain en sculpture sont des artistes qui, avec Pollock, ont fondamentalement transformé l’art d’après-guerre. Pour lui et quelques autres artistes comme Scully et Cy Twombly, j’ai voulu tout collectionner : dessins, sculptures, peintures, pastels et œuvres sur papier. À la fin des années 1990, peu de musées en Europe prêtaient attention aux Américains que je collectionnais, tels David Smith, Tony Smith, Ryman, Agnes Martin ou Judd… C’est la force de ma collection : mêler qualité et artistes influents.

 

Vue d’intérieur privé. Œuvres de Willem De Kooning, d’Al Taylor.
Vue d’intérieur privé. Œuvres de Willem De Kooning, d’Al Taylor.
Courtesy Fondation Hubert Looser

Comment établissez-vous le dialogue entre des artistes de sensibilité et de pratiques parfois fort éloignées les unes des autres ?
Le dialogue entre les œuvres d’un même auteur ou avec celles d’autres artistes augmente l’intérêt d’une œuvre isolée. Mes peintres surréalistes et abstraits suisses m’ont permis de découvrir Gorky et de Kooning. Par exemple, je montre Gorky avec Brignoni et Seligmann ou encore de Kooning et Chamberlain avec les Suisses Schaffner et Disler.
Qu’est-ce qui vous attire dans les arts graphiques ? Le dessin contemporain vous fait-il vibrer ?
Le dessin est très souvent la première idée de l’œuvre qui va naître. David Smith, Al Taylor, De Kooning et beaucoup d’autres concevaient sculptures et peintures ainsi. Le dessin offre une formidable possibilité de création. Il y a quarante ans, je collectionnais surtout des feuilles qui ne coûtaient pas cher. Oui, le dessin contemporain me transporte, en particulier lorsque je vois le parcours d’Al Taylor.
Quel regard portez-vous sur la jeune création contemporaine ?
Avec un focus sur quatre secteurs artistiques étalés entre 1930 et 1980, j’ai collectionné «en arrière». Je laisse ce travail de prospection à d’autres. D’autant qu’il serait difficile de créer des passerelles avec une collection de référence comme la mienne. Néanmoins, il m’arrive d’acquérir des pièces de certains artistes vivants, comme Fabienne Verdier ou Scully.
Aujourd’hui, vous considérez-vous davantage comme philanthrope ou comme collectionneur ?
Je suis les deux à la fois. Philanthrope avec ma fondation humanitaire et plus de 40 projets cofinancés. Et le collectionneur que vous connaissez, qui donnera sa collection au nouveau Kunsthaus de Zurich. Néanmoins, à mon âge, je poursuis ce que j’ai réalisé dans l’humanitaire mais n’achète plus.

Hubert Looser
en 5 dates
1938
Naissance à Vilters (Suisse)
1988
Création de la fondation Hubert Looser
1992
Quitte ses fonctions de P-DG des groupes Elco et Walter Rentsch AG
1996
Acquisition de Sylvette, une sculpture de Pablo Picasso de 1954
2019
Exposition «Picasso – Gorky – Warhol», au Kunsthaus de Zurich (110 œuvres issues de sa collection)