Hubert Duchemin, la connaissance avant tout

On 08 November 2018, by Agathe Albi-Gervy

L’expert en dessins et tableaux aime réfléchir sur l’éthique du marché, à la lumière de ses propres expériences. C’est avec la même générosité qu’il partage avec nous ses combats. Rencontre avec un militant de l’œil.

Firmin Massot (1766-1849), Portrait d’homme, huile sur toile, 44 x 36 cm, (détail).

 
Pour quelles raisons communiquez-vous autant sur vos attributions et vos critiques via votre blog, quand la plupart des experts optent pour la discrétion ?
Peut-être ai-je moins peur de m’exprimer face à un tableau, ce qui n’est pas évident. Au départ, je n’osais pas contredire les grands savants, mais finalement, pourquoi auraient-ils raison ? Ce qu’on appelle le connoisseurship n’est pas une science exacte. C’est à l’œuvre de parler, et elle ne s’exprime jamais aussi bien que lorsqu’elle est confrontée à d’autres. Mes moyens ne me permettant pas de constituer un stock uniquement de chefs-d’œuvre, j’ai cherché à privilégier les connaissances. En communiquant à travers mon blog et Facebook, je cherche à susciter des échanges, à engager le public dans une réflexion critique. Ces débats, je les veux informels, sans violence et surtout, argumentés. 
Vous êtes également engagé dans un combat contre l’erreur sur la substance, une question importante mais demeurant opaque aux yeux du plus grand nombre…
Il est en effet essentiel de rappeler que, depuis la réforme du droit des obligations en octobre 2016, la vente d’une œuvre d’art peut être déclarée nulle par la justice dans le cas où le vendeur, par exemple, s’estime trompé du fait que sa toile, mal attribuée au moment de la transaction, est finalement reconnue par l’acquéreur comme étant celle d’un grand maître. Le découvreur est alors dépossédé du tableau. J’ai déjà vécu des expériences de ce genre, notamment avec un dessin de Fragonard qu’Henri Loyrette, alors directeur du Louvre, n’a pas voulu acquérir en raison du risque que l’on demande au musée de rendre le dessin pour erreur sur la substance. C’est finalement un collectionneur privé qui s’est proposé de l’acheter, et de l’offrir au Louvre.

Hubert Duchemin
Hubert Duchemin

Vous pensez également au Poussin de Lyon ?
Oui, un coup terrible pour les découvreurs, alors qu’ils avaient pris un gros risque financier…. Les frères Pardo avaient emporté, pour près de 2 millions de francs, une Fuite en Égypte proposée aux enchères, en 1986 à Versailles, comme une école italienne par le commissaire-priseur et son expert. Mais les deux marchands se sont battus pour son attribution à Poussin, l’ont publié comme tel, ce que les spécialistes ont confirmé. Les vendeurs, s’estimant alors floués, ont réclamé justice et l’ont obtenue, pour «erreur sur la substance». Les frères Pardo ont dû rendre l’œuvre, que la famille a vendue au musée de Lyon au prix maximal, sans avoir l’élégance ni d’associer les découvreurs à cet enrichissement ni de faire un geste pour aider le musée de Lyon…
Que faudrait-il faire, selon vous, pour protéger davantage les découvreurs ?
C’est un problème très épineux. Faut-il en appeler à la Cour européenne de justice ? La jurisprudence est absurde, puisqu’elle ne récompense ni ne favorise la connaissance. Il serait plus logique que ce soit ceux qui décrivent l’œuvre, et perçoivent des honoraires, qui soient responsables, c’est-à-dire les maisons de ventes et leurs experts.
On peut lire sur votre site web que vous offrez une liberté de regard et d’action, «face à la timidité voire l’enfermement de certains spécialistes» : qui visez-vous ?
Plusieurs personnes ! Il arrive souvent que les maisons de ventes ne se battent pas pour défendre un tableau et se contentent de demander l’avis du spécialiste de l’artiste. S’il est négatif, ils le rendent au propriétaire. Cela me vaut de récupérer des tableaux, car j’agis de manière inverse : je les étudie à fond et reviens devant lesdits spécialistes. C’est le cas pour un Max Ernst, que Sotheby’s a présenté dans son catalogue puis retiré à la demande de l’expert de l’artiste, Werner Spiess on était en pleine affaire Beltracchi. Le propriétaire, désemparé, est venu me voir ; il m’a fallu deux ans pour inverser la vapeur et faire reconnaître la paternité de l’œuvre par le même Werner Spiess.

Vous évoquez souvent également leur incurie…
Le mot est très fort, mais c’est aussi l’expression d’une souffrance. Aujourd’hui, un certain nombre d’acheteurs veulent que leurs œuvres soient certifiées. J’essaie de lutter contre ce système, de devenir moi-même cet élément certifiant, notamment en rédigeant des catalogues le plus documentés possible. Je ne prétends pas avoir raison, mais je veux dialoguer, contrairement à certains spécialistes, qui sont parfois hermétiques à l’idée même qu’un nouveau numéro puisse être ajouté à un catalogue raisonné dans le cas où documents et archives, les uniques preuves qu’ils acceptent de considérer, ne sont pas à leurs yeux suffisamment probants. J’insiste sur ce point : c’est l’œuvre qui parle.
Quelle est votre arme pour mener ce type de bataille ?
L’œil. Pourquoi faire simple lorsqu’on peut faire compliqué, n’est-ce pas ? Je déplore que l’on complexifie les procédés en convoquant la science, alors qu’il suffit de regarder les tableaux pour voir ce qui ne fonctionne pas et démêler le vrai du faux. Pensons aux deux Madeleine exposées actuellement au musée Jacquemart-André avec un cartel les donnant à Caravage. Aucune chance : elles ne «tiennent» pas. Idem pour le faux Cranach acquis par le prince de Liechtenstein. Je ne sais pas où en est l’affaire, mais il suffit de prendre le panneau, de le placer à côté d’un vrai Cranach. Tout le monde peut voir et comprendre qu’il lui manque la légèreté de dessin, les glacis subtils qui sont la marque du maître allemand…  
Comment les marchands de tableaux peuvent-ils s’adapter à la raréfaction des chefs-d’œuvre, aujourd’hui et dans les années à venir ?
Ils devront être patients et acheter moins. Les chefs-d’œuvre se raréfient, certes, mais quand un tableau «coche toutes les cases», à savoir un parfait état, une provenance impeccable et une image avec un fort impact, il vaut de plus en plus cher. L’époque n’a jamais été aussi ouverte à de nouveaux collectionneurs : des pans entiers du marché ne sont plus regardés, la peinture romantique par exemple, et offrent des possibilités énormes.

 

Max Ernst (1891-1976), Fleur et coquillage, huile sur toile, 27 x 21,8 cm.
Max Ernst (1891-1976), Fleur et coquillage, huile sur toile, 27 x 21,8 cm.


Que peut-on faire face au désintérêt des jeunes générations pour la peinture ancienne et à la disparition des classes moyennes collectionneuses ?
Depuis une vingtaine d’années, on assiste à une mutation sociologique et culturelle qui ringardise les tableaux et leurs cadres dorés. Pour les dessins anciens, c’est différent : c’est la fête ! Un dessin fait moins «vieux jeu» qu’un tableau ancien. On peut jouer par exemple avec les passe-partout et les cadres. On voit d’ailleurs que les tableaux anciens qui se vendent bien, aujourd’hui, ce sont les primitifs et les caravagesques, car ils se mêlent plus aisément à l’art contemporain. Tout ce qui fait «bourgeois» est au contraire délaissé, comme les scènes de genre hollandaises et le romantisme. Le XVIIIe siècle français demeure à part, avec tout ce qu’il induit d’esprit et d’élégance. Si je devais donner conseil à un jeune marchand comme mon fils Ambroise, qui s’est lancé dans le commerce des tableaux en 2015, je lui dirais de raisonner par rapport à son propre goût, car on a
le public de ses œuvres. Le système veut que les marchands exposant aux salons cherchent à plaire à tout prix, mais pour notre part, nous essayons d’exprimer un goût. Et qui nous aime nous suive  

Un mot sur votre dernière découverte ou réattribution ?
Une paire de tableaux de Firmin Massot, un peintre suisse assez rare et peu connu en France, coincé entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle. Un artiste très élégant. Ces pendants ont été découverts par un ami dans une vente en Suisse, où ils étaient décrits comme une «école romantique». J’ai tout de suite compris qu’il s’agissait de Massot, car je n’en suis pas à mon premier. La spécialiste Valérie Louzier-Gentaz a confirmé… ouf ! Ma collaboratrice Amélie du Closel a, par la suite, identifié ce couple, dont l’homme illustre la couverture du catalogue de notre exposition actuelle.

 

Hubert Duchemin
en 4 dates
1981
Achète ses premiers tableaux, notamment de l’école de Rouen et des postimpressionnistes
1985
Établit son premier bureau-galerie, passage Verdeau
2002
Rejoint l’équipe d’Éric Turquin
2012
Crée sa propre galerie-cabinet d’expertise, rue de Louvois
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