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Hubert de Givenchy Hommage à Diego

Publié le , par Éric Jansen

Le 6 mars, le couturier et grand amateur d’art met en vente une vingtaine de pièces créées pour lui par Diego Giacometti. Précieux témoignage sur un talent unique et une amitié féconde.

Lorsque dans les années 1970 Hubert de Givenchy s’installe au manoir du Jonchet,... Hubert de Givenchy Hommage à Diego
Lorsque dans les années 1970 Hubert de Givenchy s’installe au manoir du Jonchet, à Romilly-sur-Aigre (Eure-et-Loir), il enchaîne les commandes auprès de Diego Giacometti.
© Jean-Régis Roustan / Roger-Viollet

En 1993, la vente aux enchères d’une partie du mobilier provenant de son hôtel particulier avait défrayé la chronique. Le grand public découvrait que derrière le couturier, certes connu pour son élégance et sa sensibilité, se cachait un esthète féru des XVIIe et XVIIIe siècles. Aujourd’hui, Hubert de Givenchy dévoile une autre facette de son goût. Durant plus de vingt ans, il a entretenu une amitié féconde avec Diego Giacometti, celui-ci rivalisant d’imagination et de poésie pour lui confectionner tables, photophores, chenets. Longtemps occulté par la notoriété de son frère Alberto, l’artiste, décédé en 1985, à deux mois de l’inauguration du musée Picasso qu’il avait décoré, est aujourd’hui au centre de toutes les attentions et sa cote ne cesse de monter…
Qu’est-ce qui vous a décidé à faire cette vente ?
J’aurais pu m’en passer, mais j’ai 90 ans. Il faut prendre des décisions, ne pas laisser partir les choses n’importe comment.
Vous aimez bien organiser les choses…
C’est mieux, d’autant plus que je souhaitais que cette vente soit un hommage à Diego Giacometti. Un homme charmant et au talent immense, quelqu’un à qui vous demandiez, avec beaucoup de déférence, une table comme ceci, un photophore comme cela, et qui vous le faisait de façon intelligente, sensible, remarquable.
Connaissiez-vous déjà son travail avant de le rencontrer ?
J’ai vu ses premières œuvres chez Elsa Schiaparelli, place Vendôme, où j’étais entré comme assistant en 1947. J’avais 20 ans. La décoration était signée Jean-Michel Frank, avec Alberto et Diego Giacometti. Je me souviens d’appliques en forme de coquilles en plâtre. Il y avait aussi un lustre énorme, une coupole presque romaine, peut-être plus d’Alberto que de Diego.
Vous ouvrez votre maison en 1952, et c’est par la mode que vous entrez en contact avec Diego Giacometti.
Oui, je l’ai rencontré grâce à Gustav Zumsteg, grand créateur de tissus à Zurich, que j’ai connu peu de temps après l’ouverture de ma maison. Un homme charmant et généreux… Je suis allé lui rendre visite et j’ai dîné au restaurant La Kronenhalle, que possédait sa mère. Il en avait confié la décoration à Diego. Je l’ai félicité. Arrive Noël, et je reçois un guéridon ! Peut-être y en avait-il un de trop dans le bar, mais j’étais ravi. Je lui ai demandé s’il était possible de rencontrer Diego ; Gustav a organisé un rendez-vous. Je suis allé le voir dans son atelier rue du Moulin-Vert, l’amitié a commencé et les commandes ont suivi, si je puis dire.

 

Dans l’escalier, une lanterne qui date de l’époque où Diego Giacometti conçoit le mobilier du musée Picasso ; près du canapé, la table basse à l’oisea
Dans l’escalier, une lanterne qui date de l’époque où Diego Giacometti conçoit le mobilier du musée Picasso ; près du canapé, la table basse à l’oiseau et coupelle.
 

Vous fréquentiez aussi les Maeght, qui étaient ses protecteurs.
Je les ai connus lors d’un séjour à la Colombe d’or, à Saint-Paul-de-Vence. Je suis tombé amoureux du village, j’ai même pensé y acheter quelque chose. Les Maeght venaient de finir leur fondation. Nous nous sommes ensuite souvent revus, et Aimé et Guiguite sont devenus des amis. Les pièces de Diego étaient partout dans la fondation, mais aussi dans leur mas ; il avait créé les lustres, la rampe de l’escalier, l’échelle de la piscine, le lézard qui crachait l’eau…
Autant de pièces qui vous donnent envie…
Absolument. On avait alors, avec Philippe, une maison de campagne aux Loges-en-Josas, à côté de Versailles. Diego a commencé à me fournir des petites choses, des poignées de porte, des espagnolettes en forme de feuille, des photophores, une paire d’arbres que j’ai posés sur deux socles à l’entrée du jardin potager… Je me souviens aussi d’un merle qui faisait office de robinet  on tournait la tête pour avoir de l’eau , et au bout d’une chaîne Diego avait sculpté une pomme, en partie mangée par l’oiseau, pour boucher le bassin. Ce qu’il imaginait était toujours d’une grande poésie.
Les commandes sont devenues plus importantes quand il s’est agi de meubler le manoir du Jonchet.
Oui. Une fois restaurées les proportions d’origine, les espaces étaient immenses. Avec ces grands murs en tuffeau, à côté des canapés en lin blanc, les meubles de Diego étaient parfaits. On lui demandait une table pour le téléphone, une autre pour la piscine, sans plus d’indication. Les cariatides de la table octogonale, par exemple, c’est son idée. J’osais à peine lui suggérer quelque chose, car c’était toujours mieux quand il avait carte blanche.
Les labradors, c’est quand même votre marque… 
Nous partagions une réelle intimité avec les animaux. Lui vivait avec des quantités de chats. Au fur et à mesure qu’on lui commandait des tables, les chiens ont fait leur apparition : le teckel Lippo, la levrette Bucky, le labrador Assouan. Diego demandait : «Est-ce que cela vous amuserait que je mette Assouan en train de manger un os ?» Et il a fait toutes les tombes de nos chiens.
Les têtes de cerf sont aussi un clin d’œil !
Oui : à mon prénom Hubert, patron des chasseurs, pour moi qui ne chasse pas. Aux Loges, nous avions une table avec des têtes très stylisées, presque étrusques, dont les bois avaient été faits avec des brindilles. Diego n’avait jamais sculpté de cerf auparavant.

 

Une des trois tables octogonales “aux cariatides”.
Une des trois tables octogonales “aux cariatides”.

Il a dessiné tellement de meubles que l’on oublie que c’était un sculpteur…
Tout à fait. Quand on regarde attentivement son bestiaire, son talent est flagrant. L’attitude des animaux est extraordinaire.
N’avez-vous pas eu envie de connaître Alberto ?
Cela ne s’est pas fait. Il est mort trop tôt, en 1966. Mais lorsque je rendais visite à Diego, il m’emmenait parfois dans l’atelier d’Alberto, qui était à côté du sien. C’était toujours émouvant, car il adorait son frère. J’ai deux coupes en plâtre et une en bronze d’Alberto… mais aussi L’Albatros qui était sur le mur de son atelier. Un jour, Diego l’a enveloppé dans un papier journal et me l’a donné. Il est aujourd’hui au-dessus d’une cheminée, au Jonchet.
Il ne figure pas dans la vente ?
Mais, je ne vends pas tout. Je me sépare de choses dont je n’ai pas besoin, les grandes tables octogonales, une table près de la piscine, des tables basses qui étaient dans les chambres et d’autres choses qui proviennent du chalet de Megève, où je ne vais plus.
N’est-ce pas toutefois difficile de se séparer d’œuvres qui sont autant de témoignages d’amitié ?
Je ne le fais pas de gaité de cœur, mais encore une fois, cela me fait moins de peine de me séparer des choses ainsi. Ce n’est pas simplement une vente avec des objets de Giacometti, c’est une belle histoire, celle de l’association entre deux personnes qui partageaient une confiance totale. Le catalogue est formidable, et l’exposition avant la vente rendra véritablement hommage à Diego. Il faut bien tourner les pages, et je préfère les tourner moi-même.
En 1993, vous vous êtes séparé d’une grande partie de votre collection de meubles et d’objets du XVII siècle. Sans un regret ?
Pour tout vous dire, après cette vente, j’ai recommencé ! Je me suis amusé à recréer un décor, juste une pièce, avec du bel Empire. Dans la famille, il y a toujours eu des collectionneurs. Mon grand-père maternel, qui était administrateur des Gobelins et de Beauvais, collectionnait les costumes, les meubles provençaux, les armures japonaises. Mais moi, je ne suis pas collectionneur, je n’aime pas le mot. Je n’accumule pas, je sélectionne.
Au fond, vous avez toujours fait en sorte que votre environnement soit le plus cohérent possible.
Absolument, aussi bien dans les couleurs que dans les matières. Je cherche toujours l’harmonie.

À SAVOIR
«Les Giacometti d’Hubert de Givenchy » Vente le 6 mars chez Christie’s, à 18 h
Exposition du 28 février au 4 mars de 10 h à 18 h, et le 5 mars de 14 h à 18 h.
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