Hong Kong, un marché qui prend de la hauteur

Le 26 mai 2017, par Alexandre Crochet

Vingt ans après la rétrocession de la Cité-État à la Chine, le paysage des galeries d’art contemporain y est en plein mouvement. Attirés par la manne asiatique, les Occidentaux affluent. Mirage ou eldorado ?

Conçu par l’architecte star William Lim, l’immeuble H Queen’s, en construction (à gauche), mêlera sur vingt-quatre étages galeries de haut niveau et restaurants chics au cœur de Hongkong.

Si la plupart des galeries occidentales, tels des oiseaux migrateurs, ne font que se poser à Hongkong pendant la foire Art Basel, au mois de mars, une cohorte croissante d’enseignes se décide à ouvrir un espace dans la Cité-État.
Dernière en date, celle de David Zwirner doit emménager d’ici à la fin de l’année, dans un building en cours d’achèvement, le 
Queen’s, situé sur Queen’s Road Central, dans le principal quartier de l’île. Après un premier espace à Londres, Ben Brown en a ouvert un second en 2009 à Hongkong, sa ville natale, où il exposait l’Allemand Heinz Mack en mars dernier, tandis que Gagosian a intégré cette destination dans sa galaxie dès 2011. Thaddaeus Ropac y a ouvert un bureau en janvier dernier. «Il y a quinze ans, Hongkong était un désert artistique, avec seulement quelques petites galeries sur Hollywood Road», se souvient un habitué. Depuis, des enseignes asiatiques s’y sont implantées. Surtout, la décennie 2010 a vu l’arrivée de poids lourds dont Pace, Massimo De Carlo, Lehmann-Maupin, les ayant rejoints l’an passé…
Ouverture sur l’Occident
Si le marché de l’art a, selon Artprice, subi une contraction d’environ - 2 % en 2016 en Chine, bien plus faible qu’aux États-Unis, l’avenir en Asie semble plein de promesses. D’après le rapport publié en mars par la foire Art Basel et la banque UBS, la Chine compte 1,7 million de millionnaires, soit quarante-cinq fois plus qu’en 2000 ! Et ces derniers s’intéressent davantage à l’art venu de l’Ouest. Ainsi, le collectionneur de Pékin Yang Bin a acquis des pièces de Jörg Immendorff, Polke, Baselitz ou encore Cecily Brown. Musées privés et fondations se développent. Et ils ont besoin d’œuvres occidentales à montrer… Une aubaine pour les galeries en quête de débouchés, qui l’ont bien compris en intégrant dans leur programmation des Européens et des Américains en plus des artistes asiatiques. D’autant que cet intérêt récent touche aussi les classes «moyennes», à l’échelle de la Chine. «Une nouvelle génération de Chinois de 25-40 ans, dont les parents ont réussi et qui ont été élevés à Londres ou à New York, reviennent plus sensibilisés à l’art occidental que leurs aînés», confie un important acteur du marché asiatique. Un mouvement renforcé par la présence à Hongkong d’Art Basel, qui a pris le relais en 2013 de la foire ArtHK. Pauvre en musées, la ville se dote peu à peu d’institutions telles que le K11, dans le quartier central, associé à un mall commercial. Non loin, Herzog & de Meuron réhabilite en pôle artistique une partie de Tai Kwun, d’anciennes casernes de police. On retrouve les mêmes architectes suisses à la manœuvre de l’autre côté de la baie, au Kowloon Cultural District, avec le futur musée M+. Intégrant en propre des collections permanentes d’art contemporain, ce lieu très attendu doit ouvrir à l’horizon 2019. Tous les voyants sont au vert pour participer à ce dynamisme.
Attractivité commerciale
Mini-Manhattan hérissée de gratte-ciel, Hongkong est un carrefour pour les amateurs d’art venus de toute l’Asie et même d’Australie. Un lieu de passage incontournable, mais aussi une fenêtre sur la Chine sans les aléas de celle-ci. La Chine continentale est en effet frappée de 30 % de droits de douane à l’importation... Et si Shanghai bénéficie d’un corridor détaxé, «c’est un pilote politique, et personne ne sait combien de temps ça va durer», glisse un connaisseur. A contrario, Hongkong offre une zone de stabilité financière et politique appréciable où il est de surcroît facile de circuler. Beaucoup de Chinois du continent y possèdent une adresse, où ils entreposent leurs œuvres d’art… Cet écosystème doit beaucoup au concept «une nation, deux systèmes», accordé pour cinquante ans lors de la rétrocession du territoire à la Chine, en 1997. Hongkong possède le statut de région administrative spéciale, visant à booster son attractivité financière et commerciale.

 

Œuvre de l’artiste Xin Yunpeng (né en 1982), au sein de l’exposition «Reversal Ritual», présentée jusqu’au 13 mai à la galerie De Sarthe à Hongkong.
Œuvre de l’artiste Xin Yunpeng (né en 1982), au sein de l’exposition «Reversal Ritual», présentée jusqu’au 13 mai à la galerie De Sarthe à Hongkong.

Contraintes locales
Pour autant, tout n’est pas rose aux portes de l’ex-empire rouge. «L’affluence et l’activité restent saisonnières, en suivant les grandes ventes de Christie’s, Sotheby’s et, depuis peu, Phillips ainsi que la foire Art Basel», confie le conseiller Jean-Marc Decrop, l’un des meilleurs spécialistes en art contemporain chinois, résident de longue date à Hongkong. Rien à voir avec l’effervescence de Londres, Paris ou New York. Il faut aussi avoir les reins solides pour supporter des loyers très élevés, densité urbaine oblige. Il est par ailleurs quasiment impossible d’acheter un espace dans le centre, les transactions étant verrouillées par le gouvernement. Ce club reste donc d’abord réservé aux enseignes mondiales déjà établies et vendant des œuvres à un million de dollars ou plus. De solides connexions avec le monde anglo-saxon sont recommandées. Lors de notre passage, le paquebot Queen Elizabeth faisait halte dans le port, rappel piquant de l’histoire… Faire le tour des galeries consiste non pas à arpenter un quartier, mais à prendre l’ascenseur d’immeuble en immeuble. Celles-ci s’avèrent presque toujours installées en étage, regroupées, voisinant avec des boutiques de montres de luxe ou de vins fins, dans un esprit «art de vivre» mais souffrant de volumes limités.
Faire entendre sa voix
Une réponse aux besoins des marchands, c’est d’ailleurs ce qu’offrira d’ici à la fin de l’année le H Queens, édifice vitré très contemporain de vingt-quatre étages. Zwirner s’y installera, ainsi que Pace. Ils cohabiteront avec d’autres grands noms, Pearl Lam, Whitestone, Tang Contemporary, ainsi que la maison de ventes Seoul Auction House. Zwirner comme Whitestone occuperont chacun deux étages… «Ce lieu fournira de hauts plafonds, jusqu’à 3,8 mètres, un sol assez solide pour accueillir des installations et une grue extérieure destinée à la manutention des œuvres de grand format», confie son architecte star, William Lim. En outre, «la combinaison de galeries de haut niveau et de restaurants n’existe pas à ce jour à Hongkong». Au total, une dizaine d’entre elles pourront y prendre place. Dans ce territoire asiatique à l’accent anglo-saxon, les enseignes européennes cherchent à faire entendre leur voix. Tissant un vaste maillage en Asie, de Séoul à Tokyo, la galerie Perrotin dispose dans le même immeuble que White Cube d’un bel espace avec vue imprenable sur la baie, près d’hôtels de luxe. Elle montrait au printemps la Française Tatiana Trouvé, dont les Chinois auraient eu du mal à goûter les subtilités voici quelques années à peine. Le Belge Boris Vervoordt (fils d’Axel) a dû, lui, se contenter d’un mouchoir de poche mais voisin immédiat de Pace... «Nous représentons beaucoup d’artistes asiatiques en Occident, et nous avons décidé de faire l’inverse, de montrer nos artistes occidentaux ici», explique Boris Vervoordt, en quête d’un lieu plus vaste. Et d’ajouter : «Pas question d’être plus commercial pour payer le loyer.»
Le paradoxe Hongkongais
Pour lui comme pour d’autres, le regard se tourne vers Wong Chuk Hang, au sud de l’île, jouxtant le South Island Cultural District (SICD), où se trouve déjà Rossi & Rossi. Implantée aussi à Pékin, la galerie américaine d’origine française De Sarthe vient juste de quitter le centre pour un espace de près de 1 000 mètres carrés dans ce quartier qui réunit une vingtaine de galeries. Les loyers y sont plus cléments, et les volumes plus adaptés aux grands formats. «Toutefois, prévient Edouard Malingue, au contraire de Londres ou New York, les collectionneurs n’ont pas encore ici l’habitude de prendre un taxi pour aller découvrir un lieu un peu excentré, même à vingt minutes.» Il a, lui, choisi le centre pour lancer sa galerie avec sa femme, en 2010. Malgré une écurie de qualité incluant Laurent Grasso ou Samson Young, qui représente Hongkong à la Biennale de Venise, les résultats avec les collectionneurs de Chine se révèlent décevants. «Nous n’avons pas réussi à tisser des liens suivis avec eux autant que nous le souhaitions», confesse-t-il. Pour s’en rapprocher, le couple a ouvert à Shanghai cet automne un lieu complémentaire. C’est l’un des paradoxes de Hongkong : pour y percer, il faut non seulement se montrer persévérant, mais garder un pied sur le continent chinois. 

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