Hong Kong Star

Le 11 avril 2019, par Alexandre Crochet

Tête de pont de toute l’Asie, l’ancienne colonie britannique attire de nouveaux poids lourds de l’art contemporain, du H Queen’s au quartier périphérique de Wong Chuk Hang. Décryptage.

Exposition «Infinite Mutability» à la galerie Axel Vervoordt à Wong Chuk Hang, avec une œuvre de Kimsooja (née en 1957).

Effervescence à Hong Kong. Des queues se forment dans le petit hall du 80, Queen’s Road. Disciplinés, les amateurs d’art suivent les instructions des hôtesses et attendent sagement dans chaque file en fonction de la galerie qu’ils souhaitent visiter, avant de s’engouffrer enfin dans l’un des ascenseurs, accompagnés d’un groom. Déroutante pour un Occidental, habitué aux galeries sur rue, cette étape particulièrement longue lors des vernissages permet d’accéder au Graal de l’art contemporain à Hong Kong : le H Queen’s. Attendu comme «la» solution idoine pour les galeries en manque d’espace dans le bien nommé quartier de Central, ce bâtiment flambant neuf d’une vingtaine d’étages, inauguré en 2018, regroupe quel-ques-unes des plus grosses enseignes du marché telles Pace, David Zwirner ou Hauser & Wirth  qui montre ce printemps une superbe exposition sur Louise Bourgeois , mais aussi plusieurs restaurants et des boutiques de montres de luxe. Tang Contemporary, qui dispose d’espaces à Pékin et Bangkok, a été la première à signer. «Notre installation ici s’inscrit dans notre stratégie de développement pour devenir la meilleure galerie en Asie. Nous savions que les plus grandes enseignes occidentales allaient s’installer au H Queen’s. En tant que galerie chinoise, être dans le même bâtiment qu’elles nous aide à avoir une visibilité internationale. Et l’architecte William Lim est de longue date l’un des collectionneurs de notre galerie», explique Beili Wang, directrice de Tang Contemporary à Hong Kong. Laquelle consacre un solo show à Adel Abdessemed avec pour commissaire Jérôme Sans, plusieurs œuvres étant déjà vendues. Cependant, de l’avis de certains occupants des lieux, comme de collectionneurs, le H Queen’s n’est pourtant pas la panacée. Plutôt conçu comme un espace commercial, il bénéficie d’une hauteur sous plafond de 4 mètres, rare à Hong Kong, mais il lui manque des éléments logistiques pourtant évidents, tel un parking de déchargement des œuvres, ou un monte-charge ad hoc. Faire venir des œuvres surdimensionnées, installations ou sculptures, s’apparente à un parcours du combattant. Il faut bloquer le quartier pendant quatre heures en pleine nuit, dévier six lignes de bus, faire intervenir la police après autorisation de la municipalité, et payer des manutentionnaires au tarif nocturne. Une grue géante installée sur le toit hisse les œuvres jusqu’à l’étage prévu et les fait entrer par une baie. Coût de l’opération : 10 000 € pour monter, même tarif pour redescendre ! À ce prix, les galeries, même fortunées, ne l’utilisent qu’au compte-gouttes. Sans parler du système trop complexe des ascenseurs obligeant, après la visite d’un étage, à emprunter l’escalier pour redescendre… ou atteindre d’autres enseignes. «C’est en partie raté», avoue un galeriste, qui pourtant ne lâcherait pour rien au monde cet emplacement qui se loue à prix d’or, au bas mot 100 000 $ mensuels pour 400 mètres carrés.
Porte d’entrée vers l’Asie
Brett Gorvy, lui, ne voulait surtout pas s’y installer. Cette pointure du marché, très réputé comme deal maker, a rejoint Dominique Lévy en 2017, sous l’enseigne Lévy Gorvy. Celle-ci a ouvert, pendant Art Basel Hong Kong, un nouvel espace dans le même bâtiment que la maison de ventes Phillips, mais avec l’énorme avantage de donner sur la rue. L’exposition inaugurale, ambitieuse, réunit Kandinsky, Dayu Wu, Zao Wou-ki, Monet, Yinxian Wu ou encore Joan Mitchell. «Participer à la foire Art Basel Hong Kong une fois par an ne suffit pas. Il faut montrer son engagement local, confie Brett Gorvy, dans un petit salon privé devant une grande table d’Alvar Aalto. Dominique Lévy et moi sommes venus en mars l’an dernier et avons vu qu’il fallait éviter le H Queen’s. Nous exerçons de façon confidentielle, et nous retrouver avec de nombreux autres marchands dans ce bâtiment, où les clients attendent trois quarts d’heure un ascenseur et finissent par prendre les escaliers, de galerie en galerie, si bien que tout le monde sait quel collectionneur est là, n’était pas la solution.» Quand le joaillier Laurence Graff a annoncé qu’il partait un block plus loin, le tandem a sauté sur l’aubaine, et fait réaménager l’espace au pas de charge. «Hong Kong joue le même rôle que Londres avec l’Europe, celui d’une porte d’entrée sur toute l’Asie, estime Brett Gorvy. Nous avons donc composé une équipe comprenant des personnes clés déjà en contact avec les collectionneurs de la région, l’une venant de Shanghai, l’autre de Corée, une autre encore de Taïwan… L’intérêt des Asiatiques pour l’art occidental évolue de façon rapide, il faut être là.»
De Central à Wong Chuk Hang
Pendant que les galeries de Central célébraient le vernissage de leurs expositions, un quartier en plein essor à trois stations de métro organisait son «South Island Art Day». Focalisée surtout autour du quartier de Wong Chuk Hang, dans le sud de l’île, la manifestation réunissait dix-neuf galeries et ateliers d’artistes. Après avoir fermé un espace trop petit en centre-ville, Axel Vervoordt inaugurait deux niveaux dans un bâtiment semi-industriel, avec vue sur les collines verdoyantes et la mer. Au programme, le groupe japonais Gutaï ou la Coréenne, basée à New York, Kimsooja. «Ici, nous avons enfin un espace suffisant pour montrer de grandes pièces, passer du temps avec les collectionneurs et même peut-être installer un atelier d’artiste», explique Boris Vervoordt. Il faut d’abord passer par un garage peu engageant pour prendre l’ascenseur vers sa galerie, une règle dans le quartier. «Les riches Hongkongais garent leurs Ferrari et Porsche en sous-sol dans ces mêmes bâtiments», confie un connaisseur des lieux. Installé depuis six ans à Wong Chuk Hang, Fabio Rossi, de la galerie Rossi & Rossi, croit en l’avenir : «Les Asiatiques commencent par collectionner l’art national puis s’ouvrent au reste. Les galeries ont un rôle à jouer ici pour accompagner cet éveil, même s’il reste beaucoup à faire.»

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